Pierlyce Arbaud, le côté obscur

21 avril 2010 par

Je n‘ai pas aimé...Plutôt déçu...Intéressant...Très bon livre !A lire absolument ! (1 141 votes, moyenne: 2,75 / 5)
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Littérature Poésie

vermiftoutuv1eredecouv-001.jpg  Il est depuis quelques mois – alors que les (grands) médias s’obstinent encore à faire la sourde oreille ! – celui qui déchaîne les plus violentes passions ; celui pour qui, autour d’une table, dans quelque cafét’ universitaire, pub irlandais ou quelque bar à bière, l’on s’engueule avec la dernière énergie ; celui pour qui l’on en viendrait presque aux mains.   

    Qui l’eût cru en avisant la couverture de l’opus littéraire incriminé ? Ce titre, soit, pas très gai, et ce visage (peint à la gouache par l’auteur lui-même), soit, pas très beau, et même quelque peu déformé (façon Bacon ou Elephant Man) ?

   Qui l’eût cru encore, à la lecture de ce poème évoquant un premier souvenir de Noël et une prime enfance au doux parfum d’âge d’or ? ou même de cet autre, intitulé Rêves de gloire et de beauté, où l’auteur, adolescent, et en pleine crise identitaire aggravée par un physique plus qu’ingrat, s’imagine en rolleur athlétique et bronzé, ou se cherche au sein d’un groupe punk-rock ?  

   Il faut, pour comprendre qu’on puisse s’emporter au sujet de ce rectangle de papier de 15 cm sur 21 et d’à peine 150 pages, et se brouiller avec ses amis (je sais de quoi je parle !…), soit tomber d’emblée sur les bonnes pages – et les sujets qui fâchent ! –, soit le lire en entier. L’un n’empêchant nullement l’autre.   En ce qui me concerne, mon premier contact avec la chose fut des plus violents, mes premières impressions des plus contrastées. D’abord attirée par le titre et l’illustration de couverture, je tombai, en feuilletant, sur les lignes suivantes, huit vers d’un autre poème, intitulé Paradisland (et sous-titré petite chanson) : « C’est com’ ceux qui sont en prison, / qu’on plaint des fois dans leurs cellules. / Mais ils y manqu’ de quoi, dis don’ ? / Y’a pas qu’les mouches qu’ils y enculent ! / Et ça m’fait penser aux curés / qu’ont oublié d’relir’ la Bible, / aux lesbiennes et aux pédés : / y’a mêm’ plus d’amours impossibles !… »  

   Je feuilletai encore, et trois pages plus loin trouvai ces autres lignes : « Moi, maintenant, je suis pour l’alcool, le tabac et la drogue. Et parfaitement mon JP, et parfaitement mon Beneu ! moi aussi je suis pour baiser sans capote – j’ai pas dit sans pilule ! (Que le H1N1, tiens, que je verrais bien encore faire des petits !…) Manquerait plus que nos générations s’éternisent ! »   Je venais, avec l’aide du hasard, d’ouvrir la chose aux bonnes pages ; ce qui me range parmi celles et ceux qui ont déjà eu l’occasion de comprendre très vite qu’ils n’avaient pas dans les mains l’objet anodin qu’ils pensaient de prime abord.   

   Qui pouvait bien être cet odieux personnage que n’émeut pas la dégradation des conditions de vie en milieu carcéral (alors que le monde entier fait un triomphe au film Un prophète !  ) et qui va quasiment jusqu’à comparer nos prisons à des trois étoiles ? Qui était cet ignoble individu qui se permet de reprocher implicitement à notre société d’avoir enfin accepté l’amour homosexuel et se refuse à voir dans cette évolution-là le formidable progrès qu’elle représente ? Je me dis qu’il fallait être en tout cas – qu’on me pardonne l’expression – une belle ordure, pour donner raison, sans posséder plus de convictions religieuses que cela – et en étant même, je le compris plus tard nullement étonnée, parfaitement athée – à Jean-Paul II et Benoît XVI (le JP et le Beneu de l’extrait) sur la question du port du préservatif. Et même un bel ennemi du genre humain, pour souhaiter que la grippe porcine nous extermine jusqu’au dernier.  

    Les lignes suivantes, lues encore au hasard, achevèrent de me convaincre : « foutre le feu au scooter débridé d’un relou qui fait que de passer et repasser à toute bringue dans le quartier ; balancer des clous sur son passage, tendre une corde, une chaîne, je sais pas, pour qu’il se vautre, s’étale comme une merde, ça peut être dangereux, c’est pas un truc à essayer, même tout seul qu’il se ramasse c’est pas non plus à lui souhaiter, n’empêche, quand il leur arrive de se glander, à ces trous du’c, c’est plus fort que moi, après, qu’ils se relèvent ou pas, légumes jusqu’à la fin de leurs jours ou pas, je me dis que dans le fond, quelque part, ils l’ont pas volé… »  

    Non, ce livre n’était pas anodin, et peut-être même était-il dangereux. Quant à son auteur – si l’on part du principe que derrière le je se cache bien le visage qu’il prétend voir chaque matin dans la glace –  la violence de ces textes, la haine profonde de l’espèce humaine qui semble les avoir inspirés ne pouvaient qu’attiser ma curiosité. J’achetai la chose.    

    Et c’est ainsi, après l’avoir lue d’une seule traite et décidé de contacter aussitôt le petit éditeur qui venait d’oser la publier afin qu’il livre mes impressions à son peu recommandable auteur, que je me retrouve à taper sur mon Mac cette critique.     

   Car je l’avoue, la surprise passée et la colère retombée, moi, la jeune étudiante en journalisme, de culture franco-américaine (étant française par ma mère et américaine par mon père), fan de Bret Easton Ellis et de Boris Vian, moi, qui vote à gauche et dont le petit ami milite pour les droits de l’homme, oui, j’ai adoré ce livre !    

   Comme nous sommes loin, avec lui, de ces romans, recueils de nouvelles ou de poèmes, parfois bien écrits et agréables à lire, pleins de belles et de fortes images et pleins de sensibilité, mais qui au bout du compte ne vous laissent aucune impression durable et ne vous laisseront absolument aucun souvenir ! Ce titre-là vous agresse, il vous saute dessus dès les premières pages, et vous ne vous en défaites pas comme cela.      

    La raison n’en est pas seulement que derrière ce je de la narration se cache un de ces anges déchus que le lecteur  aime à voir s’étaler de tout son long et se relever avec une gueule d’enfer en jurant par tous les diables. D’ailleurs, il n’est pas à proprement parler de narration dans ces pages brutes de décoffrage, et encore moins d’histoire. Nous y trouvons plutôt des tranches de vie, des morceaux d’une existence qu’un jeune auteur à la dent dure a arraché à leur banalité pour les exposer sans nul souci de la chronologie à notre vue. Voyez ! semble-t-il nous dire, ceci est ma laideur, mais c’est aussi la vôtre !  

   Il y avait pour lui un réel danger à nous mettre ainsi face à sa propre laideur (physique, puis intérieure) – bien plus que face à la nôtre, à laquelle tant d’autres auteurs nous ont finalement habitués –, un vrai risque à user de la haine de l’être humain, et même de la vie, comme d’un moteur, et à vouloir donner le sentiment de la plus extrême des solitudes. L’écueil à éviter était l’uniformité, le ton plaintif et monocorde, aux accents parfois haineux, qui eussent donné à cet ensemble une lourdeur propre à faire lâcher prise au lecteur le mieux disposé et dont certains passages, que les bien-pensants jugeront sans doute nauséabonds, l’eussent   écœuré durablement.    

   Ç’eût été précisément sans compter la diversité des formes, l’incandescence du style et l’humour corrosif autant qu’omniprésent de l’auteur. Humour qu’il n’hésite pas, en chantre de l’autodérision qu’il est aussi, à retourner contre lui-même : « Il aura fallu que je change quand même, hein ? Il aura fallu que je me prenne une sacrée gamelle ! La chute, punaise ! Je me défendrais bien en disant qu’on m’a fait un croche-pied, mais ce ne serait pas une excuse. À qui la vie n’en fait pas des croche-pieds ? Et puis, quand je me suis rétamé, n’étais-je pas encore à l’arrêt ? Je n’avais qu’à ne pas tant me pencher, voilà tout. « Tout de ta faute que c’est, patate ! » que vous me répondriez. La tronche tout de même que je me paye depuis de m’être ramassé cette pelle ! C’était loin d’être donné d’atterrir. Fallait que ce soit dur par terre. Purée ! » 

   Car la férocité des textes ne doit pas éclipser la force des images et la virtuosité avec laquelle l’auteur passe insensiblement d’un registre à l’autre. C’est un écorché vif mais c’est aussi un poète. Personne n’est avec lui épargné, hommes, femmes, enfants, animaux, même Dieu, et pourtant l’on prend un malin plaisir à l’écouter. On devrait pleurer, et l’on pleure de rire. On devrait le haïr et on finit par l’adorer. « Je fus dès mes premières années trop attiré par les jolis objets et par les beaux visages, par ce qui brille, illumine et rayonne, pour ne pas avoir avant ma naissance baigné dans la Beauté, pour ne m’être jamais confondu à elle. Comment, devenu homme, me serais-je reconnu dans ma laideur ? (…) Le matin, c’est un  étranger que je vois dans la glace. Rien à voir avec l’image que j’ai de moi à l’intérieur. Absolument rien. Un regard de bovin à la place de la profondeur océane (…) et en guise de gueule d’amour, un visage qui tient autant du masque mortuaire que de la boursouflure diffuse. (…) Les années passent, je ne m’y fais pas. Je me perds de vue un peu plus chaque matin… »    

   Une corde au fond de nous a été touchée et elle n’a pas fini de vibrer.      

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   Toute une vie sans amour de Pierlyce Arbaud ; aux Editions VERMIFUGE,  148 pages, 13 €.  

8 commentaires pour “Pierlyce Arbaud, le côté obscur”

  1. avatar Jean-Nicolas Rivière dit :

    C’est tout à fait ça. On ne sait plus si on déteste ou si on adore. Les extraits ne sont peut-être pas les mieux choisis pour donner envie de lire la « chose ». Il y a (justement) tellement d’autres choses chez Pierlyce Arbaud. Ce qui est certain, c’est qu’il faut absolument le lire.

  2. avatar l'amateur dit :

    872 votes pour 886 lectures… c’est vraiment ridicule cette manie des producteurs de merdes de croire qu’on aime absolument leur écrits… Allez, un peu de modestie et laissez faire les vrais lecteurs…

  3. avatar roseselavy dit :

    Réponse à “l’amateur” : je ne sais pas vraiment à qui s’adresse le commentaire de cet “amateur” apparemment fort peu éclairé. Je suis moi-même très étonnée de la déferlante de lectures et du nombre de votes en si peu de temps. J’ai même constaté que parfois le nombre de votes dépassait celui des lectures. Cela correspond au moment où il ne reste plus qu’une seule étoile. Alors, “manie des producteurs de merde” (et encore faut-il savoir si c’est du producteur de l’article dont vous parlez ou de l’auteur du livre ?) ou acharnement d’une poignée de soi-disant “vrais lecteurs” (ou d’un seul ?!) que cet article ou que le livre dérange ? Quand on accuse, il ne s’agit pas de se tromper de cible. (Preuve de mon honnêteté intellectuelle : en tant qu’auteure de l’article, ce site me donne la possibilité de supprimer le commentaire de “l’amateur”, mais je n’en ferai rien : sa réaction est très intéressante et surtout très… révélatrice ; feriez-vous partie de ceux qui s’acharnent ? Heureusement que nous avons quelques défenseurs qui seront heureux d’apprendre qu’ils ne sont pas de “vrais lecteurs”.) Pour le reste, je persiste et je signe, ce titre est excellent. Je doute d’ailleurs que vous l’ayez vraiment lu… (Quand je le dis qu’on en arriverait facilement aux mains !)

  4. avatar roseselavy dit :

    Pas autant que votre commentaire, pysame. Jean-Nicolas Rivière avait sans doute un peu raison. Mais c’est délibérément que je n’ai pas choisi les extraits nous dirons les plus littéraires. Seulement ceux qui « fâchent » le plus (et même là il en manque). Force est de constater que pour inspirer des réactions, à défaut de faire aimer le livre, cela marche. Quant au fait qu’il puisse marquer ceux qui le lisent, j’en suis témoin.

  5. avatar Jean-Nicolas Rivière dit :

    La particularité du style de Pierlyce Arbaud tient justement dans l’alternance, ou mieux, dans ce subtil mélange de langue parlée et de langue écrite. Il dit ailleurs exécrer les « chichis » et vouloir ne plus « sacrifier au décorum langagier ». (Ce qui ne l’empêche pas, je le signale au passage, d’utiliser, et à très bon escient, le subjonctif imparfait.)
    C’est donc en conséquence moins en poète, ni même en écrivain qu’il cherche à s’exprimer mais, bien mieux que cela, en homme de son temps qu’il est avant tout. C’est cet homme, avec ses laideurs et ses haines, qu’il veut percer à jour ; cet homme ou cette femme, vulgaire, irascible, raciste, violent, cette « belle ordure » que nous sommes tous forcément, sans exception, d’une façon ou d’une autre, et sans nous en rendre compte, à certains moments de la journée, ne serait-ce qu’en pensée. Sa laideur physique (dont il parle beaucoup) et qui serait à la source de sa « laideur intérieure », n’en devient presque qu’un prétexte à montrer ni plus ni moins pourquoi et comment « il y a encore des guerres ». En cela, et par ce qu’il se propose, comme il le dit lui-même, de « faire sortir le loup du moi », puis « le vous du moi », Pierlyce Arbaud est presque un philosophe.
    Que ses textes, et ses poèmes (ce qui est plus étonnant) soient, comme vous le dites, « bruts de décoffrage », explique à mon avis justement en grande partie l’impact qu’ils peuvent avoir sur ceux qui les lisent. La langue policée des poètes, écrite, ciselée, il ne l’a que trop bien compris, serait absolument inappropriée et ne parlerait pas à ce que vous appelleriez notre « côté obscur » ; aussi lui préfère-t-il une langue hybride, plus directe, plus franche, et plus encline à l’exprimer (ou à l’éveiller). Les tics verbaux de notre époque qu’il reproduit et introduit dans ses textes ne font que nous rendre insidieusement le monstre qu’il est encore plus proche.
    Mais là où à mon sens l’auteur fait mouche c’est quand, après avoir été vulgaire, bas, méchant, cynique, ignoble, soudain, au moment où on s’y attendait le moins, porté dans une envolée quasi lyrique, il devient touchant ; c’est quand, après nous avoir montré combien il était « laid », apparaît son humanité.
    De sa boue, lui ne fait peut-être pas de l’or, mais il n’en extirpe pas moins une pierre semi-précieuse qui ne manquera pas, pour ceux qui sauront la regarder de près, d’étinceler.
    Vos extraits ne sont pas si mal choisis que cela, mais, pour trois d’entre eux en tout cas, ils font trop passer l’auteur pour une sorte d’opportuniste qui aurait tendance à s’emparer un peu vite des sujets de société (« qui fâchent », comme vous dites) doublé d’un polémiste ou d’un provocateur, et cela au détriment du fin observateur de notre époque et du vrai expérimentateur qu’il est en réalité.
    (Un conseil : ne perdez pas votre temps à répondre à des commentateurs qui n’en valent vraiment pas la peine. La même personne qui nous gratifiait plus haut de sa brillante analyse commentait le même jour le livre d’un autre auteur d’un on ne peut plus laconique « beaucoup de clichés » sans voir le moins du monde que son commentaire était lui-même un cliché. Ces gens-là, qui rabaissent gratuitement les œuvres des autres ne prouvent qu’une chose, c’est que Pierlyce Arbaud a raison : tous moches, bêtes et méchants.)
    Je ne résiste pas, enfin, à vous livrer cette citation de lui – que l’auteur(e) de l’article connaît peut-être – qui dans une interview récente (par téléphone ou e-mail, je ne sais plus) à un fanzine universitaire répondait à une question portant sur ses détracteurs : « Moi, pour ce qui est d’écrire et pour ce qui est de la forme, je serais plutôt un éjaculateur précoce. Normal que pour ce qui est de la lecture les peine-à-jouir soient jaloux ! » Si je ne connaissais pas ses textes, je dirais que rien que pour ce bon mot il mériterait de toute façon que l’on s’intéresse à son oeuvre.

  6. avatar frederik dit :

    Ces pages sont pour moi une véritable révélation. Les Chants de Maldoror étaient jusqu’à présent mon livre de chevet mais je crois que Toute une vie sans amour va le remplacer. La violence de Lautréamont était gratuite, purement esthétique, la haine de Pierlyce Arbaud a ses raisons. Elle s’explique. Le lire nous en apprend plus sur l’être humain.

  7. avatar Bettina dit :

    Vous donnez envie de lire ce récit, je vais sur le champ me le procurer. Trop de mièvreries, dans la littérature en ce moment, m’endort…
    Ce que j’écris s’approche de ce regard là sur le monde… les contradictions des hommes, leur « double aspiration », leur médiocrité, leurs élans et leurs mesquineries…
    Oui, tout cela m’intéresse beaucoup et comme je viens de faire connaissance avec l’éditeur de ce récit, aux Editions Vermifuge… je cours le commander.

  8. avatar Maily dit :

    Des formes très diverses et beaucoup de paradoxes. Triste et drôle à la fois. Mais n’est-ce pas comme ça dans la vie ? Enfin un auteur qui a quelque chose à dire ! Très bonne critique sur lui et sur ce titre ici aussi : http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/23102

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