Avec Tolstoï, on se parle souvent. Il me demande des nouvelles de Léon Blum et de Rémy de Gourmont. Il ne les a pas rencontrés au Paradis.
Faut dire que, là haut, comme le rappelle Max Jacob, on choisit le lieu où l’on souhaite vivre. Reproduction fidèle de ce que l’on a aimé sur terre. Max Jacob a choisi la Bretagne. Sans doute Rémy de Gourmont a-t-il opté pour la rue des Saints Pères. Tolstoï a bien entendu choisi Yasnaïa Poliana. Normal qu’il n’ait pas croisé ses deux admirateurs pour lesquels il nourrit beaucoup de considération. En revanche il ne peut souffrir les prosélytes qui cranouillent à ses dépens.
Conversation entre Tolstoï et moi, à propos du livre de Dominique Fernandez. Tolstoï se marre devant les superlatifs de l’académicien : « Imaginez un Zola, aussi puissant mais mille fois plus artiste qui aurait trempé sa plume dans l’encre de Flaubert ».
Approbation de ce choix de phrase. Tolstoî, content ! Dans Guerre et Paix, Fernandez a sélectionné une autre belle phrase. Description du vieux prince Nicolas Bolkonski : « Il éclata d’un rire sec, froid, désagréable, un rire de la bouche où les yeux n’avaient nulle part ».
En peu de mots, voilà le prince habillé pour l’hiver. Tolstoï se bidonne devant un Fernandez gloussant d admiration. Il en fait trop ne cesse-t-il de répéter. Le génie de Yasmanaïa est sur le cul quand je lui montre l’article du Figaro Littéraire, ça titre « Tolstoï, un Christ du froid »
- Christ du froid, moi, Tolstoî, moi qui a su résister aux tentatives de l’Eglise pour revenir dans son giron. C’est une farce aux dépens du Christ !
- Ouvres leur la trappe Tolstoï ! C’est des prosélytes ces gars là ! Ya pas d’erreur !…Tu dis que tu veux pas les voir ! Même du paradis ! Alors tu reviendras plus ! tu les as niqués !
- Christ du froid … mon cul ! moi qui me ruait sur ma femme « comme un bouc »
- Et la Sonate à Kreutzer, tu y prêches pourtant la chasteté Tolstoï !
- C’est que je veux la perfection intérieure, mais à l’extérieur, je baise !… C’est ça ma dualité !… et que ton Fernandez cesse d’insinuer que je suis gay ! quelle manie de se projeter !… d’abord sur son père !… Ramon…, maintenant sur moi !… Décidément je préfère Tolstoï est mort de Vladimir Pozner… je peux revivre mes six derniers jours. Tu sais, Bruno, j’aime bien aussi le bouquin de ma petite Elisabeth Jacquet, Anna Karénine, c’est moi… Ah ! Ah ! Elle aime bien les jeunes gens musclés ! Max Jacob aimait aussi !
- Tolstoï, je te trouve amer et tragique. Mélange de sublimité et de sottise. Ta sublimité est bien là. Avec elle tu continues de niquer les prosélytes. Tu leur disais de boire de l’eau Tolstoï ! de pas fumer ! de pas bouffer de la viande rouge ! faire comme les Doubrohors ! de refuser le service militaire ! Pour t’avoir cru, mes grands pères se sont fait casser la gueule en 14 !
- J’avais pas prévu ça !
- Ta perspicacité est aiguë quant aux hommes, aveugle quant aux idées. Ta fin me hante, ta fin errante et désespérée. Tu fus pourchassé par des fantômes contradictoires.
- Mais je suis toujours très admiré, mon cher Bruno !
- Laisse éclater ta pitié pour les prosélytes, Tolstoï ! N’hésite pas à la muer en colère. Mais je t’en supplie, demande à Saint Pierre de revenir quelques instants à Yasnaïa Poliana, dans ta pièce de travail. Ah ! tu m’as écouté. T’es redescendu un moment. Tu veux bien me faire plaisir ! Ouvre la fenêtre Tolstoî… Fernandez et Yann Moïx du Figaro son juste devant toi… Ils t’attendent… Je te vois bien sauter en arrière comme un cabri … ils sont oufs. Les voilà qui se jettent à genoux devant toi : « Notre Tolstoï qui êtes aux cieux ! … Que votre règne arrive !… » Ils répètent tout le temps ça… en boucle. Ils se cognent les côtes à deux poings !… Ils grimacent de douleur… mimiques de torturés !…
- Tolstoï se bidonne… « Mais je crois qu’ils sont plus fous que moi, mon Dieu ! Eh ! Papa Fernandez !… Quel âge que t’as ?… ».
- Je t’admire Tolstoï. Tu as favorisé cette vague anarchique, pacifiste et révolutionnaire. Ces rêveurs se sont même pas rendu compte qu’ils étaient victimes de l’illusion de ton genre de vie rustique, paradoxal et falot. Oui, tu les as bien daufé ces zozos, toi l’apôtre d’Yasnaïa Poliana.
- J’suis pas méchant tu sais !
- Tolstoï, as-tu sciemment contribué à cette poussée humanitaire, conséquence de notre humiliation de 1870 et du traité désastreux de Francfort ?
- J’pouvais pas savoir !
- Tolstoï, avec tes yeux d’eau et de rêve, tu as été prôné, encensé démesurément pour le côté caduc et désuet de ton œuvre. En France, l’ancien levain des Misérables et des attardés du romantisme ont fermenté avec Résurrection. Fini le temps des franches canailles. Grâce à toi, il n’y a plus que de pauvres gens, précocement dévoyés. De bonnes paroles auront tôt fait de les remettre dans le droit chemin.
- Tu sais, Bruno, ils m’affligent tous ces démocrates chrétiens avec leurs bêlements d’admiration devant le faux évangéliste que je suis, millionnaire et aristocrate en sabots. Je retapais ma blouse et mon pantalon moi-même, pour faire prolo comme vous dîtes maintenant. A cause de cette hypocrisie, j’ai fait 44 ans de purgatoire. En quittant le Purgatoire pour le Paradis, j’ai croisé Max Jacob. Lui, le saint homme n’en avait pris que pour deux mois de Purgatoire, à cause de ses mœurs coquines.
Sans me prévenir, Tolstoï m’a quitté, sans doute rappelé par notre Seigneur. J’ai alors relu des billets de la Belle- Epoque. Les enfants de chœur du toltoïsme faisaient le voyage d’Yasnaïa et rapportaient au retour, leurs impressions et celles de Léon Nicolaïevitch.
Léon Blum et Rémy de Gourmont, que j’admire tant, tolstoïsaient grave. Ils avaient même fini par être convaincus de ne plus jamais voir la guerre, prétendaient qu’il était inutile de s’y préparer, que l’on se foutait de l’Alsace-Lorraine, qu’elle ne valait pas le petit doigt de pied, que les militaires étaient les plus bêtes des hommes, que la patrie était un mythe odieux, un joujou patriotique etc., etc.
Avec de tels relais, Tolstoï, à l’approche de sa démence sénile, contribua à notre manque de préparation de la Grande Guerre, et ça, Dominique Fernandez n’en dit rien ; décidément le génial Tolstoï continue de couillonner son monde.