« L’enfant aux cailloux », de Sophie Loubière

Critique de le 15 août 2012

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Roman

Au premier abord, respectivement suite à un premier regard inattentif, j’ai eu l’impression de suivre une histoire tout à fait banale – très bien racontée, avec des personnages bien ancrés – mais juste une histoire ordinaire, classique? Et là, c’est certain, c’est très mal connaître Sophie Loubière, ce qui est justement mon cas!

Tout se prépare lentement, avec minutie; des éléments et des situations qui paraissaient tout à fait anodins, justement, mais qui prennent tous leurs sens et leurs places pour la suite des évènements… Car Sophie Loubière, par ce récit émouvant, étonnant, dérangeant et troublant parfois, nous nargue continuellement par son écriture fluide, agréable, mais passablement bousculant et surtout semée d’interrogation. Oui car le lecteur va passer tout son temps à se demander vis-à-vis du personnage principal, la vieille Elsa: « bon dieu, a-t-elle raison finalement ou pas? ».

La plume de Sophie Loubière est remplie d’une encre totalement « addictive », gorgée d’une substance qui fait en sorte que le lecteur devient vite accro aux lignes qui se succèdent; conséquence? Les pages volent, tournent rapidement, très rapidement même, afin que le lecteur toxico que je suis devenu puisse atteindre sans attendre le dénouement. Un excellent exercice de style; l’auteur sait faire planer le doute jusqu’au bout tout en gardant une pression constante. Et en parlant de style justement, Sophie Loubière – sans pour autant créer un gigantesque suspense – nous pousse à en savoir toujours un peu plus. Le terme dévorer un bouquin prend tout son sens ici.

Dans cette sombre et tragique histoire, l’auteur place un accent important sur plusieurs valeurs fondamentales de la vie, principalement la solitude, ses conséquences et ses contrecoups. L’intrigue est précisément basée sur cet aspect-là et c’est là-dessus que l’auteur va jouer avec nous, cruellement et avec un certain sadisme, et sûrement avec une certaine délectation et un réel régal… Je ne pense pas vraiment me tromper. L’intrigue?

Elsa Préau, une grand-mère vivant seule dans la maison familiale, passe ses dimanche et les jours fériés à regarder par la fenêtre, à observer les enfants qui jouent dans le jardin de la maison d’en face. Une petite fille et son petit frère, turbulents, se chamaillent pour des broutilles, évidemment. Mais il y a aussi ce petit garçon âgé de 7 ou 8 ans, qui demeure toujours seul, dans son coin, l’air sale et malade, qui joue continuellement avec des brindilles et des cailloux. L’enfant aux cailloux, notera-t-elle dans son carnet. Oui car Elsa note tout, relève tous les détails qu’elle observe à travers ses nouvelles jumelles de théâtre. Elsa est inquiète; cette directrice d’école à la retraite s’interroge sur le traitement infligé à ce petit garçon qui semble être un enfant battu et salement malmené. Seul petit souci, là où cela coince fort, c’est que cette famille n’a que deux enfants, les autorités et services sociaux sont formels!

Visions? Début de sénilité, de folie? Trop seule? Ou alors la situation est-elle bien plus compliquée que cela…? Comme je vous l’ai dit, l’auteur sait faire planer le doute et elle le fera à merveille, malheureusement pour nos nerfs! Et bien sûr… il y a Bastien, le petit Bastien, le petit-fils adoré à la vieille Elsa qui semble avoir disparu, ou peut-être pas… Est-ce lui? Bon allez, de toute manière je ne vais rien vous révéler et vous allez être bluffés comme je l’ai été en arrivant au dénouement que vous prendrez comme une porte qu’on vous claque en pleine gueule. Effet de surprise garanti.

La maltraitance devient le fil conducteur dans cette histoire dont les teintes deviennent de plus en plus noires, sombres et inquiétantes; la maltraitance faite sur les enfants, mais peut-être aussi les mauvais traitements en général; si, éventuellement, on pourrait imaginer que la solitude et l’abandon seraient l’aboutissement d’une sorte de maltraitance perpétrée sur le long terme… Peut-être. L’auteur nous en apprend beaucoup sur ce sujet malheureux; à savoir les moyens de combattre ce fléau, mais aussi ses limites, surtout dans certaines circonstances. Quoi qu’il en soit, Sophie Loubière ne nous ménage absolument pas et c’est à vif, sans filet, qu’elle nous place au milieu de cette ambiance d’enfance volée, de tortures enfantines.

Des relations très fortes et compliquées sont également mises en avant dans ce roman, à l’image de la relation de Martin avec sa mère Elsa; un contact très difficile et tendu. Il faut avouer qu’Elsa est une vielle femme acariâtre, désagréable et limite chiante, mais voilà…. Lorsque nous savons tout, notre regard original devient de plus en plus trouble. Difficile d’ailleurs d’avoir un sentiment bien précis sur les personnages de ce roman. Néanmoins, les relations humaines sont bien poussées, intenses; l’interaction entre les personnages est franchement bien amenée. Un élément finalement déterminant concernant cette intrigue… L’échange, les non-dits, les secrets, les douleurs, les obsessions et surtout les préjugés…

L’auteur nous propulse justement dans cette intrigue en compagnie de personnages vraiment bien décrits, avec des caractères forts; à l’image d’Elsa Préau, une grand-mère comme les autres? Peut-être, mais une grand-mère seule, très seule même. Cela lui convient, comme elle semble l’affirmer, mais le lecteur remarquera assez rapidement que cette femme semble souffrir de cette situation, mais aussi de la vie, du passé. C’est également là que l’auteur fait fort, soit de jongler avec des évènements du passé et de les conjuguer au présent avec des sentiments et des agissements peut-être imparfaits; mais un passé (pas très simple) qui, peut-être, déclenchera des actions bien précises. Sophie Loubière lève d’ailleurs le voile, au fil de l’intrigue, très lentement, sur l’essence même des personnages. Encore une fois, elle nous fait voir les choses comme elle l’a bien voulu, jusqu’au bout, une belle manipulation! Brillant.
« L’enfant aux cailloux », un roman qu’on lit d’une traite afin d’arriver rapidement au bout et de savoir ce qui se trame à la rue des Lilas…  Bonne lecture.

« L’enfant aux cailloux », de Sophie Loubière

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