« Adonis », Louis Latourre

Critique de le 27 juillet 2008

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Poésie Théatre

Adonis, dans la mythologie, est ce jeune homme que tout l’amour d’Aphrodite ne parvient pas à détourner de la chasse, où il trouve la mort. On dit que c’est Arès, le dieu de la guerre, qui par jalousie prend la forme du sanglier meurtrier d’Adonis. Du sang qu’il répand sur la terre en mourant, Aphrodite inconsolable fera naître « une fleur nouvelle, couleur chair et sang : l’anémone – du grec anémos, le vent, ou le souffle des êtres ».

L’histoire d’Adonis est un des seuls contes partagés entre les Grecs et les Sémites. Son origine est multiple : la Perse, l’Assyrie, la Phénicie, l’Arabie ou Chypre. Louis Latourre a mis près de dix ans à écrire les 1200 vers alexandrins de ce poème, destiné à la scène. (1200 vers, environ les deux tiers d’une tragédie de Corneille ou de Racine…) Adonis a finalement été publié en 1997 par les soins de « Théâtre d’art ».

Je trouve les vers d’Adonis très beaux. Je ne savais pas qu’il existait des poètes pour ciseler ainsi la langue française – cela me paraît parfois étonnant. La préface m’apprend aussi beaucoup de choses auxquelles je n’avais jamais pensé, sur l’écriture poétique ou sur la diction des vers notamment, ce n’est pourtant pas faute de lire de la poésie. Je vous recommande le passage sur la recherche syntaxique, la suggestion de sens, les « couleurs phoniques », – les retournements de sonorités (chagrin/ingrat, – guéri/rigueur, – gloire/l’orient…), l’utilisation du timbre des voyelles de la langue française. L’auteur justifie ainsi ce patient travail : Retenons que toute la composition poétique est gouvernée par ce souci des couleurs, des timbres, des accents, et par celui de la puissance expressive de leurs rapproche-ments. Ce souci de l’effet physique de ce qui est écrit élargit la résonance intellectuelle, amplifie le spectre de la signification. Toujours conçu pour susciter le plaisir sensoriel de la diction, composition comme chorégraphique du mouvement des lèvres, de la langue, des vibrations du larynx, le vers est cette chambre de résonance où la pensée et l’expression cherchent l’accord extrême, le point idéal où entendre et comprendre ne seraient plus qu’un mot de même sens.

Je lis un peu plus loin : « Composition des nasales IN, UN : « Il n’est moyen aucun d’en vivre hors d’atteinte » ; mélange des voyelles graves O, OU, et des nasales ON, AN : « Osons, nous, dans ces eaux nous regarder sans honte » ; composition de ces mêmes graves, mais éclairées des I et UI aiguës : «  nous ne saurions nous ni n’oserions le suivre« ; voyelles claires brisées d’occlusives : « Dressez, en quelque endroit que cet ingrat s’en aille« , etc. Je relis maints passages à voix haute pour mesurer l’effet. Ecoutez celui-ci par exemple :

EROS

(…) La Nymphe te délaisse, et porte ailleurs les pas

Dont tu l’entends froisser des feuilles bientôt sèches,

Et qui bientôt perdront ses traces pourtant fraîches…

ADONIS

Les ombres que mon coeur conçoit de tant d’amour

Ont d’autant moins de peine à m’en cacher le jour.

EROS

Un jour, que j’avais cru promis à tant de joie…

ADONIS

Mais un faux jour ! filé de si fragile soie

Qu’à travers bois et vents me soient tout grands ouverts

Les noirs, les froids chemins qui mènent aux enfers (…)

Le problème : je ne sais pas où l’on peut se procurer Adonis. Mon exemplaire m’est prêté par une prof universitaire qui l’a trouvé sur Internet – je n’en ai pas vu d’autre. On trouve en revanche des informations sur la pièce, des considérations sur la poésie et sur le théâtre dans le site Web :

http://theatreartproject.com

J’apprends aussi qu’Adonis est référencé dans le fonds documentaire de la Fondation de la Maison de la Chasse et de la Nature – (Hôtel Guénégaud, 60 Rue des Archives 75003 Paris). Il doit donc être possible de l’y consulter.

« Adonis », Louis Latourre

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23 commentaires pour “« Adonis », Louis Latourre”

  1. avatar Sln dit :

    Je suis probablement a priori peu sensible à ce type de poésie mais j’ai trouvé très intéressant tout ce que je viens de lire. Merci !

    « Le vers est cette chambre de résonance où la pensée et l’expression cherchent l’accord extrême, le point idéal où entendre et comprendre ne seraient plus qu’un mot de même sens. »

    Wah…

  2. avatar GEHIN Lambert dit :

    Il est 1h32 du matin quand je commence à ecrire.
    J’ai lu ce soir, ce n’était pas du Adonis.
    Je ne veux pas lire ce poème, jamais. Je veux le voir jouer. Mais quand?

  3. avatar peony dit :

    La Bibliothèque de Grasse a un fonds poétique remarquable, regroupé dans la Maison de la Poésie. Il y a de grandes chances qu’un exemplaire d’Adonis y figure…

  4. avatar eduardo soros dit :

    j’ai trouvé Adonis sur Internet, Excellent et une rareté à tout point de vue. oui le texte est très musical. sur le Web j’ai trouvé beaucoup de choses sur louis Latourre.
    Moi aussi j’aimerais beaucoup le voir au théâtre, d’abord je n’ai pas réussi a lire les extraits video du site mais en navigateur Mozilla Firefox oui je les ai vu
    Cela donne envie de voir l’ensemble.

    C’est hors du temps tout a fait singulier

  5. avatar Learich dit :

    En commentaire dans « french morning » je signale dans le sujet L’Oulipo à New York je lis ce matin 26 mars :

    LES OUVREURS DE LITTERATURE POTENTIELLE A NEW-YORK / QUID NOVI SUB SOLE Citation Louis Latourre / Adonis – Théâtre d’art Paris 1997 :

    « On sait qu’un romancier moderne a réussi le tour de force de composer certains de ses livres en se privant de voyelles ordinairement nécessaires à l’écriture du français. Mais de toujours la poésie a usé de procédés voisins non moins rigoureux.

    « Le vers est une perversion (ou proprement un retournement) de la langue. La rigueur formelle, la recherche syntaxique, le plein emploi des ressources phoniques y sont créatrices de figures nouvelles.

    « La rime (qui a tant suscité de querelles !) n’est pas seulement la dernière syllabe ; elle est permanente et interne. Nous trouvons chez les maîtres classiques (et chez d’autres) de véritables retournements intérieurs de sonorités, de syllabes, voire de mots entiers. Nous verrons par exemple le mot ‘guéri » entraîner le mot « rigueur », le mot « chagrin » entraîner le mot « ingrat », « gloire » entraîner « l’Orient » etc.

    « Mais quoique l’Orient soit plein de sa mémoire, / Bérénice y verra des traces de ma gloire. » (Racine)

    « Il ne s’agit pas d’un jeu d’habileté intellectuelle, mais d’une exploration linguistique sensible dans laquelle les mots, rendant compte les uns des autres, tentent d’entrer en résonance avec l’objet prétexte de leur composition. […]

    « Voici l’exemple d’un alexandrin extrait d’Adonis :

    (Aphrodite parle)

    « Mais n’est-ce pas ce dieu qui lui tient lieu d’un guide ? »

    « Il faut dire ce vers lentement et intensément en soi-même, puis à haute voix. Si l’on est sensible à cet effet de « retournement interne » qu’il produit, on en dégagera les moyens :

    1) Le jeu des IE : dIEu, tIEnt, lIEu

    2) Le jeu des IEU : dIEU, lIEU et le renversement du mot « DIEU » : UIDE (guide)

    3) Le jeu des UI : qUI, lUI, gUIde.

    « Quatre diphtongues – dieu, lui, tient, lieu – assouplissent le vers, composées avec « qui » « d’un » et « guide » qui le raidissent. Le fragment I, IEN, IEU, UN, I (lui tient lieu d’un guide) est un exemple d’articulation en miroir, le « I » aigu descendant au « IEN » moyen puis au « IEU » grave, pour revenir à lui par le même chemin.

    « Les couleurs de ce vers sont pour moi : bleu-vert cendre : IEN, UN (le miroir d’eau) ; bleu à pointes de jaune : I, UI (le ciel) ; fauve : IEU (le couchant). Aphrodite en prononçant ce vers dit les couleurs qu’elle voit. Elle ne nomme pas ces couleurs. Ce sont les couleurs qui pénètrent et façonnent ses paroles. (*)

    « Remarquons encore que ce vers est entièrement composé de monosyllabiques qui tous excluent la consonne « R » ;

    « enfin, le gauchissement de l’expression courante « tenir lieu DE quelque chose » en « tenir lieu D’UNE chose » né de la nécessité d’harmonie phonétique.

    Ce souci de l’effet physique de ce qui est écrit élargit la résonance intellectuelle, amplifie le spectre de la signification. Toujours conçu pour susciter le plaisir sensoriel de la diction, composition comme chorégraphique du mouvement des lèvres, de la langue, des vibrations du larynx, le vers est cette chambre de résonance où la pensée et l’expression cherchent l’accord extrême, le point idéal où entendre et comprendre ne seraient plus qu’un mot de même sens.

  6. avatar kefka dit :

    merci pour une belle découverte

  7. avatar rjanette dit :

    Adonis est un visage familier de l’histoire et de la poésie parfois récupéré pour des causes politiques du Liban.

    D’abord l’approche psychologique du mythe insiste sur un double échec. Déjà celui de la mère Myrrha, puis du fils Adonis, dans leur tentative de dominer leur pulsion amoureuse ou agressive.

    La première échoue pour avoir consommé l’union avec son propre père Kyniras de Chypre. Le second pour avoir refoulé ses désirs (refusé d’honorer Aphrodite) en préférant la chasse.

    Mais l’analyse devient plus complexe car Artémis maîtresse de la chasse peut elle aussi sanctionner l’ambiguïté d’Adonis, à propos de son indépendance toute relative par rapport aux oppresseurs, et son côté fuite en avant.

    D’autres sources présentent Adonis et Aphrodite (ou Vénus) comme des amants. Adonis refuse ainsi l’indépendance spirituelle (passer un tiers de son temps où il veut) et s’exposant par là au châtiment d’Artémis, divinité qui représente la chasteté spirituelle l’absence d’attache et l’indépendance. L’analyse serait longue à développer. Elle serait certainement très instructive et peut-être passionnante pour les Adonis modernes.

  8. avatar naima dit :

    @ rejanette
    le préface dit clairement « ce sont les larmes de Myrrha qui rendent Adonis impuissant »
    mais le poétique est plus grand que le politique
    j’ai trouvé Adonis à la librairie du monde arabe à Paris rue saint jacques

  9. avatar naima dit :

    tout un dossier de presse sur Adonis est aux archives de l’institut du monde arabe à Paris 1 rue des fossés saint Bernard 75005. Pour les rapports entre la pièce poétique et la tragédie du Liban

  10. avatar Thalia dit :

    On peut consulter « Adonis » à la Fondation de la Maison de la Chasse et de la Nature – Hôtel Guénégaud, 60 Rue des Archives 75003 Paris.

    Pour se procurer le livre la MDA Maison des Associations Paris communique ce lien theatreart@ymail.com

    Adonis/Louis Latourre

    éditeur Théâtre d’Art 1997
    ISBN 2950734006, 9782950734006
    97 pages 21×15 Broché Ivoire

  11. avatar Cmeret dit :

    Est-ce un poème ou une performance ? je dirais plutôt une surprise tellement la leçon de poésie est forte ! 10 ans sur ce poème Bravo Monsieur Latourre peu de gens écrivent avec autant de passion et de patience !

  12. avatar Lea Richard dit :

    « Tombez, feuilles, tombez ; et faites-vous en nombre
    Cet ondoyant tapis qui vêt la terre sombre…
    Tombez, feuilles ! Jonchez, sans l’ombre d’un remords
    Les noirs, les froids chemins qui mènent chez les morts ;
    Par où même, certains choisissent d’y descendre…

    Si nos espoirs de fruits gisent réduits en cendre,
    La fleur, l’ardente fleur qui tient son nom du vent
    Témoigne qu’Adonis est à jamais vivant… »

    C’est vrai que c’est très beau. Dommage que les vidéos soient trop courtes

  13. avatar Caroline Rodier dit :

    Au lycée ma prof passionnée de poésie et de théâtre nous avait fait travailler sur l’alexandrin du XVIe siècle à nos jours. Elle admirait Adonis qu’elle avait vu en tournée en région Nord, j’ai toujours les notes de cours.

    La forme littéraire rappelle la tragédie classique mais la langue est beaucoup plus sensuelle.

    L’écriture fait mise en abyme, les thèmes de l’amour, de l’arbre, de l’inceste et de la mort sont puisés dans le coeur de la langue française.

    Adonis chasseur, Adonis esprit de la végétation, Adonis et Aphrodite, Arès la guerre et le sanglier. La fable a autant de résonances psychologiques qu’écologiques ou politiques.

    «Partout où l’arbre est menacé l’arbre ou l’oxygène du monde l’homme l’est également dans sa chair et dans son sang.

    Pas d’autre guerre que civile, pas d’autre meurtre que fratricide» écrit Louis Latourre.

    Je n’ai que des copies d’extraits du poème mais j’ai beaucoup aimé le travail de recherche des sonorités. La prof disait que la mise en scène était aussi travaillée que le texte.

  14. avatar Tyge Ottesen Brahe dit :

    Connaissez-vous « Adonis draft stage » qui donne 2 visuels inédits du spectacle ?

  15. avatar acarolis dit :

    « Adonis » offre un « arrêt sur langage » comme le cinéma en offre sur image ! C’est de l’hyperconscience verbale. Franchement j’admire !

  16. avatar Fabien dit :

    @Tige Ottesen Brahe Pas 2 visuels c’est 10 ou 20 qu’on trouve sur le web video research aujourd’hui. Du théâtre carrément space plutôt violent. Pour la poésie rien à voir avec le style printemps des poètes, bon maintenant c’est une question de goût ^^

  17. avatar Fabien dit :

    J’ai le texte!

  18. avatar Michèle dit :

    A ceux qui se permettent des comparaisons critiques Racine Louis Latourre « presque un pastiche de Racine »!!! déjà entrez dans les travaux de Dominique Legallois sur les co-occurences et la signification, les difficultés de l’analyse en universaux. « La signification du mot forêt est particulièrement difficile à formuler, tant plusieurs rapports co-existent de façon inextricable. » Racine n’entre pas dans le détail lexical des termes du décor. Ou il reste général, on trouve Ciel, terre, air, flot dans Phèdre: « Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage;/ La terre s’en émeut, l’air en est infecté;/ Le flot qui l’apporta recule épouvanté. » ou il est spontanément et ponctuellement descriptif comme dans les « festons » de Bérénice qui prennent une puissance symbolique des noeuds de l’amour. Sur le plan d’une économie « écologie lexicale » Louis Latourre utilise Bois, vents, ronces : « C’est toi dont le dessein est que nous avancions,/ Qu’à travers bois et vents et ronces nous poussions. » c’est une composition polysémique suggestive qui doit à la leçon de Mallarmé peut-être mais d’abord à Adonis-esprit de la végétation et dans la tragédie, Bois vents ronces figurent l’opposition et la résistance du héros aux puissances négatives dont il est né.

  19. avatar JeanD. dit :

    Je retiens « hyperconscience verbale » de acarolis. En fait on se demande comment et pourquoi un auteur peut passer tant d’années à élaborer un poème somme toute assez court. On dirait que la poésie ose de moins en moins se prononcer c’est-à-dire que le regard critique qu’elle porte sur elle-même ralentit son progrès.
    C’est l’histoire de ce peintre qui avait passé tant d’années à décorer le palais de l’Empereur, mais qui avait tout effacé au fur et à mesure. L’hyperconscience donne un sens critique exacerbé qui peut arrêter la création.

  20. avatar kaywen57 dit :

    le texte est introuvable et les vidéo n’ont pas la bonne qualité audio.Seule solution tendre l’oreille!

  21. avatar Rosenau dit :

    Le thème Adonis est inépuisable comme l’histoire de Beyrouth de Bir,le puits.

  22. avatar P.Lehmann dit :

    Tout ce que je viens de lire est passionnant. Les poeted Audiberti Aragon Obaldia disent que l’alexandrin n’est pas mort, et les chanteurs Nougaro Ferré dans les chansons aussi meme si un tragédie entière en vers alexandrins aujourd’hui paraît surréaliste.

  23. avatar jacqueline salvin dit :

    Ce texte « Adonis » a été fait pour les acteurs et pendant longtemps Louis a refusé de le publier comme livre. Il voulait seulement la mise en scène avec le jeu des comédiens les voix les lumières. J’ai travaillé avec lui et j’ai hâte de recommencer (car il est drôle)!

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