Les Portes de Janus, anatomies de serial-killers (Ian Brady)

Critique de le 8 avril 2012

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Essais Psychologie Questions ouvertes, réflexions

Les Portes de Janus pourrait être l’un de ces nombreux ouvrages qui naquirent à l’ombre du culte des tueurs en série, sous la plume de psychiatres, de policiers, ou d’avocats soucieux de profiter financièrement de la vague qui portait aux nues le mythe du Serial killer, il y a de cela une dizaine d’années à peine.

Pourtant, cet ouvrage publié aux éditions Camion Noir se distingue nettement du lot de ses concurrents, ne serait-ce qu’à cause de son année de parution, en 2011, soit bien après l’engouement médiatique dont auront pu bénéficier les autres livres du genre. Il a encore la particularité, et c’est définitivement ce qui le distinguera de tous les autres, d’avoir été rédigé par Ian Brady lui-même, un tueur en série qui sévit en Angleterre au début des années soixante, et qui paraitrait-il, serait sur l’ile albionnique « le plus célèbre » d’entre eux, juste après le mythique « Jack l’Eventreur ».

 

 

Avant d’être interpellés en 1965 donc, Brady et sa complice Myra Hindley, plus connus sous le nom des « Meurtriers de la lande », ont ainsi kidnappé, violé, torturé et assassiné cinq enfants.

 

 

Pour autant, Les Portes de Janus ne sont pas une mise en abyme. Il n’est pas question de pitié, de pardon ou de voyeurisme dans ces pages. Et si les meurtres de Brady et Hindley seront quelque peu fouillés pour les besoins du  lecteur, l’intérêt de l’œuvre sera d’offrir un point de vue unique sur les mauvais aspects de l’homme en general, en lui présentant les pensées et le point de vue d’un meurtrier sur ses méfaits, mais aussi sur la société dans laquelle il évolue – ou croit évoluer – et qu’il tient en partie pour responsable de ses actes, ainsi que sur la fragilité de son relativisme moral et sur certains autres criminels.

 

 

En cela, l’ouvrage de Brady est un livre-choc qui se divise en deux grandes parties, et c’est la première qui est la plus intéressante. Car c’est dans cette partie que Brady offre sa vision des choses, qu’il nourrit d’analyses fournies et creusées dont la méthode se veut la plus objective possible, dans la mesure où ses motivations ne font pas échos aux désirs vénaux de ses principaux concurrents en la matière.

Quand il écrit le livre, Brady sait que sa vie ne changera pas, et qu’il restera derrière les barreaux.

On se trouve donc tout à la fois projeté « dans » la tête du criminel ; tout en gardant l’opportunité de s’arrêter sur ses motivations profondes : de son asservissement à ses pulsions sadiques jusqu’à sa haine de la société, en passant pas quelques souvenirs et les expériences qui ont pu compter dans la construction de sa psyché criminelle.

Le meurtrier et « l’homme moral » sont donc tous deux mis à nu et sans cesse confrontés l’un à l’autre. Placés ainsi cote à cote, ils offrent au lecteur la possibilité d’être véritablement comparés.

Le constat est troublant.

Sans doute parce que Brady ne s’embarrasse pas du déguisement mystificateur auquel on avait l’habitude de se confronter des qu’il s’agissait de parler de « tueurs en serie ». Tout au plus essaie-t-il de passer pour un érudit de haut vol qu’il n’est pas tout à fait, par le biais d’une syntaxe lourde et pompeuse qui ne trompera pas le lecteur, et qui loin de le servir, rendra sa démarche d’autant plus navrante qu’il tentera de la justifier gauchement en préface, ce qui achèvera de le présenter dans sa plus misérable vérité.

De cette dernière observation découlera paradoxalement une autre des qualités de l’ouvrage, car si ce dernier constat dessert son auteur, il renforce hasardeusement la qualité du livre : indéniablement, ce n’est plus face à un monstre que nous nous trouvons alors, mais face à un homme monstrueux.

La différence est de taille, car elle permet à Brady de poser au lecteur « la » question cruciale, que finalement se posent ou se sont posés tous ses lecteurs, ou tous ceux qui s’intéressent à ce type de livres, et à laquelle il tend à répondre sans détours : au final donc, nous demande-t-il, les gens libres et bien-pensants sont-ils moralement si différents des criminels ? Et sinon dans ce cas, peuvent-ils juger « honnêtement » les criminels sous le couvert de leur prétendu code moral ?

Si la question pourrait déranger, alors il vaut mieux ne pas ouvrir Les Portes de Janus. Car la réponse pourrait bien l’être plus encore.

 

 

La seconde partie du livre s’attarde à détailler les crimes et la psychologie d’un certain nombre de meurtriers en série connus : John Wayne Gacy, Richard Ramirez, Henri Lee Lucas ou encore Ted Bundy. Moins riche, elle n’en est cependant pas moins intéressante, car Brady s’attarde à démystifier un à un chacun de ces tueurs, en nous révélant certaines de leurs faiblesses mal connues, et en montrant du doigt ce qu’habituellement les masses ne voient pas.

Là encore, tout l’intérêt de cette partie repose sur ce que Brady révèle, mais aussi sur ce qu’il ne dit justement pas.

En s’attardant à se moquer des autres criminels et en les dévalorisant, il se montre d’autant plus complexé et cynique, démesurément prétentieux, et de surcroit incapable de s’en rendre compte. C’est un passage clef, car il laisse au lecteur un interstice inattendu par lequel celui-ci pourra à nouveau s’engouffrer dans la tête de Brady.

Sa démarche étayera alors ses propos, et restituera une fois pour toutes aux fameux criminels la réalité de leurs vrais visages ; ainsi, le lecteur découvrira qu’ils sont loin d’être les monstres froids, implacables et supérieurement intelligents qu’ils paraissaient être.

Ces criminels, Brady en tête, sont tous ramenés à leur passable dimension humaine.

Souvent lâches, faibles, et incapables de se contrôler.

 

Que ceux qui leurs vouent un culte en prennent note.

 

 

Finalement, Brady s’analyse savamment et nous pose la question de la légitimité du jugement, moral ou pénal, que l’homme « normal » pose sur les agissements de ses comparses meurtriers sous le couvert de sa toute-puissante vertu. Car au-delà des disparités de mœurs que le respect de la loi – et donc de la vie en société – ou ses violations impliquent, l’homme libre et le meurtrier ne sont peut-être pas si différents. En cela, et pour peu qu’on s’intéresse de près ou de loin à ceux d’entre nous qui ont osé franchir la ligne que limitent les flambeaux de la Loi et de la Morale, Les Portes de Janus est un livre incontournable, au pouvoir dérangeant. Il est de ces rares ouvrages qui, en jetant sur nos idées de nouvelles lueurs, force les contours d’une dimension jusque la inconnue ou ignorée, en nous poussant à y jeter un regard neuf, à remettre en question des certitudes qui ne nous appartenaient peut-être pas vraiment, sur nos rapports aux autres, sur nos véritables motivations, sur notre identité fondamentale. En somme, et à l’image de Janus le dieu romain éponyme, il ajoute au portrait que l’homme se fait de lui-même un nouveau visage. Moins agréable, moins béatement souriant, moins humain. Mais plus authentique, plus réel. Plus humble, d’une certaine façon. Et peut-être que vous devriez le regarder en face, ce visage-là. Car l’ignorer ne vous sauvera pas de lui. Que vous le vouliez ou non il est là, et il ne vous quitte pas des yeux, lui.

A lire.

Les Portes de Janus, anatomies de serial-killers (Ian Brady)

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