Alfred de Vigny, la rime ou la vie ?

Critique de le 12 octobre 2011

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Roman

Comment rester poète en renonçant au vers, à la rime, à l’harmonie, à la strophe, aux stances, au rythme, aux images et au merveilleux ? Comment l’être encore quand on cherche moins à toucher qu’à persuader ? C’est le problème que Vigny a voulu résoudre en considérant que les grands poèmes épiques de l’Antiquité, les canzos italiens du Tasse et de l’Arioste étaient déjà des romans historiques puisqu’ils ont traité les grands problèmes de leur temps. L’Iliade et La Jérusalem délivrée sont des romans historiques plus les vers et le merveilleux. Les Martyrs est un roman historique plus le merveilleux. Ivanhoé est un roman historique auquel on a retranché le merveilleux. Cinq-Mars (Vigny le laisse déduire) est un roman historique plus l’émotion dramatique propre à l’épopée et au drame. Le « merveilleux » mythologique ou chrétien, élément de la composition épique, est impossible parce qu’il peut plus à l’époque positiviste y trouver sa place sans ridicule. Les Martyrs l’avaient prouvé et Chateaubriand aurait du suivre d’autant plus Boileau qu’il venait après Voltaire qui au lieu de se résigner pour que la poésie des âges naïfs puisse continue, a préféré en donnant carrière au scepticisme nous faire passer du merveilleux (ou l’absurde) chrétien à l’ère de la manufacture (les deux âges précédent étant l’âge de l’Amphithéâtre et l’âge de l’Eglise). Le merveilleux n’a plus sa place. La philosophie ou l’atticisme doivent le remplacer. Ainsi Pour Vigny, si Tacite n’est pas historien mais poète satirique, La Tasse et Homère le sont, de même que Chateaubriand et Walter Scott. Mais si les deux premiers sont aussi poètes, Vigny refuse à l’auteur de René qui se targuait d’avoir les deux instruments (prose et poésie) le titre de poète qui ne s’acquière que par l’exercice du vers. Il ne lui concède que des velléités poétiques qui le sont moins par absence de génie que par la nature de l’entreprise : hors du vers, il ne peut y avoir de poésie. Vigny récuse le projet de transposer la poésie dans la prose et dénonce la « fausse allure » de la prose poétique qui cherche l’harmonie mais n’y peut atteindre quel que soit le génie de l’auteur qui y travaille. L’auteur dramatique peut avoir plus d’invention que le poète lyrique mais il n’est pas poète. L’harmonie qui est la « partie divine » de la poésie ne peut se trouver que par le travail du vers. Cette défense du vers par Vigny qui va à contre-courant de l’évolution littéraire ne veut pas dire d’ailleurs qu’il constitue pour lui l’essence de la poésie. La poésie étant défini comme la contemplation du beau, elle pourrait à la limite se passer du vers. (Cela rappelle l’idée émise par Saussure, et Bally selon laquelle la nature du langage se trouve moins dans les signes verbaux que dans les signes extra-articulatoires) L’exercice des idées suffit à la poésie d’autant que l’impropriété du vers dans la poétique vignyenne concerne non seulement les petits genres mais s’étend aussi aux genres supérieurs de l’épopée et de la tragédie. La tragédie française ne se soutient que par la patience du public français à supporter des vers chevillés qui forment moins une action qu’une suite de discours sur une situation donnée… Il dénigre la recherche de la rime, qui ne serait qu’une perte de temps puérile, reçoit trop d’égard de ce qu’elle ne sacrifie pas tout à fait l’idée à la forme…

Le vers n’est qu’un « cristal conservateur » qui les rend l’idée plus belle et plus mémorable. Vigny observe que les français, ne sachant pas lire les vers, ne les aiment que quand il est possible de les chanter en
couplet (d’où le succès de Béranger), qu’il préfère l’analyse à la synthèse, la lecture au chant, le plaisir des yeux aux délices de l’oreille, le vrai ou le poncif au merveilleux, le sens à l’harmonie, les salons, la conversation, à l’étude et au recueillement. D’autre part il juge que si la poésie fugitive et les petits genres qu’il exècre a disqualifié le vers aussi bien par sa facilité que par la niaiserie des sujets, l’épopée rimée y a aussi contribué par sa prolixité (trop de vers tuent le vers). Il reconnaît qu’il se peut que le vers français, le vers héroïque, le décasyllabe, ait rendu impossible les longues épopées (aussi Victor Hugo, l’ayant compris, n’a composé que de « petites épopées ») et empêché les poètes français d’avoir la « tête épique ». On a remarqué que Vigny était le moins lyrique de tous les romantiques au point qu’on ait pu le qualifier de « demi-romantique ». Vigny voulait restaurer la gravité et la dignité, de la poésie ravalée par la littérature mondaine à un jeu d’esprit et à des confessions feintes ou pas alors qu’elle est, pour lui, l’exercice suprême des idées.

On ne peut l’employer dans le drame qui est pour Vigny le développement continu d’une seule idée qu’il faut faire admettre car il n’émeut pas et partant ne fait pas pleurer. Or la persuasion passe moins par le rire que par les pleurs qui corrigent plus selon Vigny que la peur du ridicule qui peut aussi bien disqualifier le vice que la vertu (Vigny cite le contresens célèbre du Misanthrope qui au lieu de faire aimer la vertu la rend ridicule). De plus La poésie en vers n’est pas propre à persuader, car étant « fille d’un gentil caprice », elle inspire la méfiance par sa recherche de l’’artifice verbal.

Etant poète et cherchant à se faire comprendre des français (il eût aimé que sur les quatre mille personnes susceptibles d’entendre la poésie, on en trouvât au moins deux mille en France… Aussi que Vigny faisait-il tirer ses ouvrages à deux mille exemplaires…) avant qu’ils n’acquièrent une ombre d’atticisme, il n’a eu d’autre ressources que d’abandonner le vers et la rime. Vigny s’adonne à la « vile prose », à cette « poésie incomplète » moins par goût que par nécessité historique, par un choix tactique auquel il se plie selon une conception dialectique de l’évolution littéraire…

Stéphane Chasteller

http://stephanechasteller.blog.lemonde.fr/

Alfred de Vigny romancier , actes de colloque présentés par Isabelle Haubout, Editions Encrage , 2010, 20 €

Alfred de vigny, Poète, dramaturge romancier, Aflfred Jarry, Classiques Garnier, 2010, 49 €

Détails sur Alfred de Vigny, la rime ou la vie ?

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