A Clerval, sur le pavé…

26 janvier 2017 par

Je n‘ai pas aimé...Plutôt déçu...Intéressant...Très bon livre !A lire absolument ! (4 votes, moyenne: 3,75 / 5)
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Il y a cinq ans déjà, Isabelle Monnin, journaliste et écrivain, désormais  éditrice, achète sur le net un ensemble important de photographies anciennes (1960-2000). Aussi bien des polaroïds que d’anodins tirages argentiques. Leurs points communs : l’odeur d’humidité et leur appartenance à une seule et même famille, qu’Isabelle ne connaît pas. Une vie, des vies qui s’étalent devant elle et évoluent au fil des années dans les mêmes décors. Qu’en faire ? Le geste spontané d’achat des clichés n’était pas réfléchi. A moins que. La question ne se résoud pas tout de suite. Rangées, oubliées peut-être, elle les ressortira un peu plus tard.  Une idée entêtante lui chuchotte que les gens l’appellent.

A Clerval, sur le pavé… Y a des gens dans une enveloppe. Y a des femmes. Y a un homme. Un roman. Une enquête. Des chansons. Et des photos, donc.

Ce sont elles qui vont lui souffler un roman. Il s’ouvre sur Laurence, 1978-1988. Je devine vite qu’il doit s’agir de la petite fille de la couverture. Ce petit visage énigmatique qui ne regarde pas l’objectif. Ma « petite Christelle », je me les suis déjà appropriés, les gens, en regardant longuement leurs photos avant d’entamer ma lecture. Un papa, une petite fille, des gens âgés, une maison, un jardin. Aucun nom de famille, aucun prénom, aucune mention de lieux. Un clocher. Qui prend les photos ? Le papa, souvent, je crois. Où est la mère ? Absente. Ce sera donc d’abord l’histoire d’abandons. Abandon de Laurence par sa mère, Suzanne. Abandon de Serge, le papa de Laurence, par sa femme. Composer sans celle qui n’est plus et la rechercher longuement. Donner la main à des personnages fictifs dont on cerne les traits sur des photos réelles, elles. Mélange des genres. Réel et irréel. Illusion, désillusion. Et puis l’apothéose : l’enquête. Le cœur battant la chamade, on la mène avec Isabelle Monnin, on apprend la vraie vie des faux gens. On rit de ses ruses pour parvenir à les trouver et on hume avec elle leur histoire, au fil de ses rencontres, de ses trouvailles. Placer les noms réels sur les noms fictifs. Remettre à leur place les personnages du roman. Brûler d’impatience de savoir si l’auteur a vu juste. D’étranges coïncidences. Apprendre le nom d’un village de Franche-Comté : Clerval. Clair val. Planter un décor. Le vrai décor des vraies photos. Ne pas découvrir le nom de famille, ce serait trop facile. Le chercher toutefois, le trouver. Des indices, une initiale à saisir. Découvrir l’histoire, si banale, singulière et pourtant digne d’un intérêt profond, d’une famille française, d’un village entier. Je n’ai pu m’empêcher d’y entrevoir des similitudes avec En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis concernant la peinture d’une époque (les fameux « sans dents » de François Hollande à l’hygiène douteuse, qui saignent le cochon et où vivent plusieurs générations sous le même toit dans une exiguïté peu commode) mais la douceur de la vie d’un village, auquel quiconque peut s’identifier. Et l’attachement aux personnes. Mamy Poulet n’est-elle pas un peu notre Mamy à tous ? Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan m’est également revenu pour la tenue en haleine que provoque l’irruption dans une famille, le besoin du lecteur d’enquêter lui aussi pendant et après la lecture et de rester longtemps accompagné par les personnages. Vouloir voir la maison, savoir si elle est désormais vendue, qui sont ses nouveaux occupants. Se noieront-ils, eux aussi, pour renaître ensuite ? La maison des photos. Ces gens, desquels on voudrait pouvoir tout saisir, dont on voudrait consulter toutes les photos de l’enveloppe (sur les 250, le lecteur n’en découvre que 24) et dont on ne détiendra jamais que quelques bribes, comme des impressions mal cadrées, ne sont pas sans évoquer D’après une histoire vraie, de de Vigan toujours, pour la réflexion sur le « où commence le réel, où s’arrête la fiction » et vice versa. Et cette façon si émouvante qu’a Isabelle Monnin de se dire entre les lignes. Ses souvenirs personnels, sa connaissance de la région, ses douleurs, son enfance, sont là en filigrane. Ils en sont, peut-être, le sens premier « (Je ne sais pas, Laurence, te dire que chercher ta famille c’est comme trouver la mienne) ». Ces parenthèses dans lesquelles le tout se tient. C’est l’histoire d’introspections. Un auteur qui enquête sur des gens, qui enquête sur elle-même et qui conduit « ses gens » à enquêter sur eux-mêmes. Enquêtes. En quête. J’ai rêvé de maisons et de vieilles photos. Des souvenirs me sont revenus. Ont-ils réellement existé ? Me cherchais-je moi aussi?  C’est l’histoire de férus de généalogie aussi. Tiens, tiens…

Et puis, c’est l’histoire d’Alex Beaupain. Auteur, compositeur, chanteur, il est lié par l’amitié à Isabelle. Leur chemin respectif, dans lequel la mort s’est inopinément invitée, crée le lien car  Clerval, c’est aussi l’histoire de morts. Ensemble, ils plongent à pieds joints, corps et âmes dans les photos qu’elle a achetées. Elle les lui montre. Elle lui fait lire son roman. Une évidence. Il en écrira six chansons (dont Couper les virages qui se retrouve sur l’album Loin d’Alex Beaupain et que j’écoutais en boucle bien avant de lire le livre, sans savoir !). Ce projet, c’est Isabelle qui le porte ( un nouvel enfantement ?) et Alex qui le sublime. Elles complèteront le livre, portant l’intrigue par la musique. Et les vrais gens, une fois l’enquête terminée, participeront eux aussi au disque. Mélange réel et fiction, je vous ai dit. Chair de poule. Les voix. Les voix des gens de l’enveloppe. Quel rôle jouent-ils ?

Enfin, pas de passion pour un livre sans sympathie pour son auteur. Isabelle Monnin est de celles dont on sent tout de suite la vérité profonde et la sensibilité. Une familiarité, un « même socle ». Isabelle, j’aurais mille questions à vous poser. Plusieurs me brûlent : avant de la mener, aviez-vous senti -tout comme vous avez eu l’intuition du prénom de Laurence, de l’eau et des abandons-, que l’enquête allait vous mener quelque part ? Je ne me trompe pas, n’est-ce pas, en disant que l’enquête a dépassé toute espérance, que « vos gens » vous accompagnent, dans votre vraie vie de vraie écrivain ? Aussi, Michel a-t-il été ému lorsqu’il a lu ce passage pour le disque : « Le brocanteur est à l’heure, il gare son camion dans la cour, devant la porte du garage. En quelques heures avec son fils, ils vident la maison. Prenez tout, je ne veux rien garder, a dit Serge. Parmi des dizaines d’autres, il emporte une boîte entière de photos sans légendes. » ? Ces (ou ses) fameuses photographies de toute une vie, dont il s’est débarrassé et qui lui sont revenues,  en pleine face et sans crier gare, des années plus tard, ce n’est pas de la fiction. Qu’en pense-t-il, Michel, votre Serge (effacer les guillemets) ? Le héros. Celui par qui tout arrive. Celui par qui tout revient. Dans le roman et dans l’enquête.

Isabelle Monnin nous confie « ses gens dans l’enveloppe ». Futurs lecteurs, tâchez d’en prendre bien soin. Lecteurs conquis, ils suivront notre chemin pour longtemps. A moins que ce ne soit l’inverse.

 

 

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