A ciel ouvert, Nelly Arcan

4 janvier 2008 par

Je n‘ai pas aimé...Plutôt déçu...Intéressant...Très bon livre !A lire absolument ! (16 votes, moyenne: 3,75 / 5)
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Roman

9782020961578.jpgLe roman est découpé en dix chapitres dont les titres plus ou moins énigmatiques (« Le ciel à marée haute », « Naître du même sexe », « Le trouble des débuts », « Sortir en famille », « L’effort de guerre », « Un chat un chat », « La vie sans Charles », « Le naturel au galop », « La conviction », « Le shooting ») et d’un nombre de pages équilibré (entre vingt et trente page chacun) dénotent d’une construction traditionnelle.

Ces titres suivent la progression de la narration, collant à celle-ci tout en cherchant à ménager un effet de suspense par le mystère qu’ils entretiennent. Le titre du roman À ciel ouvert inaugure un effet scénique loin d’être anecdotique : l’écriture de ce roman rappelle fortement la mise en scène qu’elle soit théâtrale ou cinématographique : l’espace est circoncis par un ciel menaçant, apocalyptique et donne d’entrée le ton tragique d’une destinée dans un décor ultra moderne (le sommet d’un gratte – ciel), rappelant la tragédie antique.

La rencontre initiale entre Julie et Rose suivie d’un orage est explicitement annoncée comme le premier maillon d’un engrenage fatal : « Quelque chose là-haut les dépassait, une présence emportée par le gigantesque de son propre mouvement qui surplombait tout sans se soucier de rien, sans une pensée pour les hommes qu’elle oppressait. […] La foudre, partie du centre du ciel, s’était abattue à trois mètres d’elles, sur la rambarde de bois où elles étaient appuyées. »

Le dénouement se profile dès lors, il sera tragique, la narration s’ancre explicitement autour de la notion de fatalité des tragédies antiques, elle est liée à la violence d’un dérèglement climatique vécu dans la chair (« depuis quelques années Julie était tourmentée par le climat, par la température qui n’était plus simplement un sujet de conversation mais une expérience quotidienne »). Le monde, plus particulièrement Montréal est un espace scénique exposé à des températures mortelles, propre à la tragédie.

Tout au long du roman, le regard de la narratrice tourne autour des personnages comme une caméra, un exemple parmi tant d’autres : la scène de l’affront entre Rose et Julie, Rose ayant invité sa rivale à un tête à tête : « Rose s’était assise à la table, avait croisé les jambes et posé une main sur les hanches. Elle avait ensuite tiré pour une seconde fois la bouteille du seau à glace et, voyant qu’elle était vide, l’avait violemment relâchée dans le seau. Julie, public de Rose, faisait un lien entre la dégradation du ciel et sa férocité, et ne souhaitant plus qu’un retour au calme ; elle s’était allumé une autre cigarette. »

Ce regard scénique introduit une distance vis-à-vis de l’intériorité des personnages, il correspond à un certain parti pris. Si les personnages semblent être totalement le jouet du destin tout autant que de leur passé, l’histoire elle ne laisse rien au hasard : tout est maîtrisé, la narratrice invisible est omnipotente, chaque élément vient s’insérer dans cette espèce de trame d’araignée qui finit par étouffer Charles.

Si les éléments sont volontiers furieux et les personnages violents, le récit les englobe dans une nonchalance légère : banalité des mots, phrases aux constructions sans surprise, contrastant avec le contenu rendu d’autant plus cruel.

L’accès à l’intériorité des personnages n’est malgré tout pas inexistante : les pensées de Julie, en particulier, sont mises en avant mais cette intériorité est toujours en relation avec le potentiel de séduction des autres et d’elle même et reste donc enchaîné à la superficie physique des personnages.

Toute l’intelligence de Julie semble même construite dans l’art de désarmer les personnages féminins, miroirs d’elle-même, et se concentre dans une espèce de cruauté revancharde vis-à-vis d’une blessure amoureuse passée, encore béante. Le regard suggère par touches impressionnistes des abîmes de souffrance mais le récit semble prisonnier de l’urgence du rythme imposé par la tragédie annoncée.

Il ne faut donc pas s’attendre à un développement psychologique sur les personnages malgré le dessin de grandes sensibilités car ceux-ci sont pris dans l’étroitesse de leurs représentations. Tout réside peut-être dans la conscience de cet écheveau qui les emprisonne. Tout est dit : la souffrance de Julie qui lutte contre l’alcoolisme aux premiers signes de désenchantement amoureux dans sa relation à Charles, le mythe de son insignifiance dans lequel vit Rose et qui précipite la rupture de son couple, le propre dégoût de Charles sur son rapport inhumain à la chair féminine.

La rencontre des personnages resserre les fragilités de chacun jusqu’au crime psychologique pour les femmes, jusqu’au délire suicidaire pour Charles. Ce qui l’emporte et qui est en un sens regrettable, c’est ce réseau de liens, de causes à effets, c’est le rythme de leurs enchaînements jusqu’à la tragédie finale qui se fait au détriment d’une description plus approfondie des tourments.

Au fond, Nelly Arcan réussit à raconter une histoire abominable avec une grande légèreté. La mise en scène est irréprochable malgré le recours à quelques clichés du genre propres à faire monter l’angoisse comme le père de Charles, boucher, qui lorsque Charles était enfant, l’enfermait dans la chambre froide pendant ses accès de folie.

Le rythme semblable à celui d’un roman policier rend l’histoire accessible au plus grand nombre mais les bas fonds psychologiques dont l’auteure ne méconnaît pas les méandres auraient gagné à être développés et travaillés.

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8 commentaires pour “A ciel ouvert, Nelly Arcan”

  1. avatar AivZ dit :

    Très bel article, bravo!
    Cela m’a vraiment donné envie de lire ce livre.
    Si tu as d’autres livres à recommander n’hésite pas à partager.
    Merci

  2. avatar ster dit :

    merci, je suis contente que ça t’interesse, en fait il s’agit d’une partie d’un dossier que je devais rendre sur une nouveauté de la rentrée 2007 (je suis en iut métiers du livre) et je me rends compte en le relisant qu’il taît un sujet central de l’oeuvre qui est la chirurgie esthétique. Vraiment un livre intéressant, selon moi plus d’un pint de vue sociolgique que litéraire, ce qui n’empêche que Nelly Arcan est une formidable raconteuse.
    à bientôt !

  3. avatar sle dit :

    ah mince je m’étais trmpée de pseudo, je suis dnc sle-ster au choix !

  4. avatar sln dit :

    ça commence à être comique !
    sln-sle-ster, as you want, j’ai comme quelques prblèmes de mémoire…

  5. avatar AivZ dit :

    C est marrant car en lisant ta critique, je me suis dit que tu devais certainement être étudiant en littérature ou que tu avais fait des études de littérature.
    As-tu lu d’autres livres de Nelly Arcan?
    Auteur que je connaissais pas du tout d’ailleurs…

  6. avatar sln dit :

    et bien, non, c’était la nouveauté de l’année… auteure à surveiller, elle est très populaire au Québec.. et oui, j’ai fait des études de littérature…

  7. avatar Art Fan dit :

    Je dois avouer que je lis très peu ces temps-ci. Vous m’avez vraiment donné le goût de reprendre cette activité en découvrant cette écrivaine qui m’est encore inconnue.

    Bravo pour votre plume, ce niveau de qualité est difficile à trouver aujourd’hui

  8. avatar Karine dit :

    LECTRICES RECHERCHÉES

    Pour une étude sur les personnages de femmes représentés dans cinq récits d’autofiction :

    Borderline et La Brèche de Marie-Sissi Labrèche
    Putain et Folle de Nelly Arcan
    Le dégoût du bonheur de Mélikah Abdelmoumen

    Bonjour,

    Je suis étudiante à la maîtrise en communication à l’Université de Sherbrooke. Mon mémoire porte sur les personnages de femmes représentés dans cinq récits d’autofiction et sur la perception qu’en ont les lectrices qui font partie de la « génération X ».

    Je suis donc à la recherche de femmes de 29 à 50 ans pour connaître leurs opinions sur les récits en question, soit Borderline et La Brèche de Marie-Sissi Labrèche, Putain et Folle de Nelly Arcan et Le dégoût du bonheur de Mélikah Abdelmoumen. Que pensez-vous des auteures, de leurs oeuvres et des personnages qu’elles mettent en scène? C’est ce que je cherche à connaître dans le cadre de ma maîtrise.

    Je souhaite réaliser des groupes de discussion ou entretiens collectifs. Ce type d’entrevue se veut convivial. Il ne s’agit pas de réfléchir sur la valeur littéraire des récits, mais de discuter des thèmes qui y sont abordés et qui vous ont touchées. Vous aurez ainsi la chance d’échanger sur des sujets qui vous intéressent avec d’autres femmes de votre génération.

    Pour participer, vous devez avoir déjà lu (dans le passé) au moins un des cinq livres à l’étude. Vous aurez quelques semaines pour lire un autre titre de votre choix avant la tenue du groupe de discussion auquel vous serez conviée, lequel se tiendra dans la région de Montréal entre la mi-juin et la fin juin.

    Vous êtes intéressée? Je serais heureuse de vous donner tous les détails et de répondre à vos questions. Vous pouvez communiquer avec moi à l’adresse courriel suivante : karine.bellerive@usherbrooke.ca.

    Au plaisir de vous entendre,

    Karine Bellerive

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