« De l’inégalité parmi les sociétés » de Jared Diamond

Critique de le 15 novembre 2009

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Essais

jared-diamond.gifAprès m’être jeté avec délectation et avidité sur le livre Effondrement du même auteur, je me suis plongé dans cette « De l’inégalité parmi les sociétés ». Autant le dire tout de suite, la traduction du titre est assez réductrice. Le titre original « Guns, Germs & Steel – the fates of human societies » étant bien plus évocateur du contenu.Passons ce détail.

Pourquoi m’être lancé dans ce livre (à part mon coup de foudre pour l’auteur) ?
D’abord l’histoire des civilisations me passionne. Mais aussi, j’ai toujours ressenti un manque dans mon éducation historique. Il y a toujours eu pour moi un chaînon manquant entre les hommes du néolithique et les civilisations égyptiennes et romaines. Peut-être ai-je dormi pendant ces cours en classe ? Qui sait …Mais l’ambition du livre va bien au-delà.
La question fondamentale qui est posée ici est de savoir pourquoi et comment les inégalités criantes qui sont celles d’aujourd’hui entre les pays/civilisations sont nées ?
Pourquoi l’Afrique, où sont nés les Homo Erectus (Toumaï et ses frangins) est-elle à la traîne du développement et dominée par les nations occidentales (sur l’arriération, évidemment, il y a une autre question qui est celle de savoir si nos nations prétendument avancées sont réellement plus heureuses et ont suivi une supposée flèche du progrès) ? Pourquoi les aborigènes d’Australie et les Indiens d’Amérique ont-ils été exterminés (passivement ou activement) par les troupes Européennes (ou leur avatars des antipodes) et pas l’inverse ?La réponse tacite à cette réponse est, à notre corps défendant, souvent celle d’une thèse plus ou moins raciste, qui est que ces hommes ont été moins « intelligents » ou plus passifs. Réponse immédiate et séduisante certes, mais vraie ?
On peut se dire tout simplement que l’évolution (Darwinienne) a fait en sorte que l’homme occidental soit plus adapté à son environnement que l’homme africain. Mais Jared Diamond désamorce cette tentation en reprenant un argument sur lequel je m’interroge depuis quelques années : après tout, l’évolution darwinienne suppose la disparition (ou du moins la non-reproduction) des plus « faibles » ou des « moins adaptés ».

Or, nos civilisations modernes s’enorgueillissent (à raison) de protéger les plus faibles, et de permettre à ceux qui ne peuvent procréer de le faire (FIV, mères porteuses, …). Un processus de dévolution ne serait-il pas à l’oeuvre en Occident ? Diamond n’apporte pas de réponse à mon interrogation mais fait remarquer que les conditions de vie en Afrique ou en Nouvelle-Guinée sont probablement plus favorables à une évolution darwinienne que nos sociétés occidentales surprotégées.Donc si ces civilisations ne sont pas constituées d’êtres plus faibles intellectuellement que nous, pourquoi ont-ils été dominés ? Les raisons immédiates sautent aux yeux : « nous » possédions les armes, le fer, et les germes (la variole et autres maladies ayant exterminé beaucoup plus d’indiens ou d’aborigènes que les armes …). D’où le titre original « Guns, Germs and Steel ».

La thèse de Diamond repose sur un certain déterminisme géographique. Mais il convoque également de nombreuses sciences pour étayer son analyse : archéologie bien sur, mais aussi étude des évolutions génétiques des hommes, animaux ou plantes, évolution des langues (étude des racines et divergences, apparition des mots désignant un animal montrant que celui-ci était apparu dans une civilisation donnée).Il est attesté que les premiers foyers de développement forts humains ont été le « Croissant Fertile » (nord de l’Irak actuel, Syrie, Israël/Palestine) et la Chine aux environs de 7500 av JC. Le développement s’est fondé sur la domestication des plantes (transformation par évolution génétique progressive de plantes sauvages en plantes domesticables) et des animaux.

Ceci a permis à des civilisations de chasseurs-cueilleurs de se sédentariser et de former des villes. Les mêmes villes ont alors permis une concentration propice à l’invention et au développement, d’autant plus que les surplus alimentaires ont à leur tour permis le développement de castes d’artisans ou de fonctionnaires, dévoués à l’évolution de la société plutôt qu’à sa subsistance. Cette même concentration a abouti à transformer les sociétés en bandes de quelques douzaines d’individus en chefferies puis en vrai Etats avec des lois, des règles, une caste dominante entretenant, grâce à l’impôt, des fonctionnaires, des scribes (d’où invention de l’écriture) mais aussi des religieux/mystiques capables de justifier l’existence des chefs comme étant supérieurs au commun des mortels. Bref, le cercle vertueux du développement (simplifié à l’extrême …).Pourquoi dans ces régions et pas dans d’autres ?

La théorie de Diamond repose sur le fait que ces régions présentaient des dispositions de départ (stocks de plantes et d’animaux domesticables) incomparablement meilleurs qu’en Afrique par exemple. Les ancêtres des boeufs ou chevaux étaient domesticables, le zèbre n’a pas été domestiqué (même de nos jours) … idem de l’éléphant, du rhinocéros, du tigre, … Il y avait donc une inégalité de départ qui explique grandement les inégalités d’aujourd’hui …Et ça n’est pas tout. En effet, ce qui a permis à Cortes ou Pizarro d’abattre les civilisations Incas et Aztèque, c’était leurs avantages technologiques bien sûr mais pas seulement : ils combattaient à 500 contre 1.000.000 ! Le fait est que les germes étaient également de leur côté … Les germes exportés d’Europe tuaient les indigènes mais pas l’inverse. Pourquoi ? La proximité des Eurasiens avec les animaux avaient permis aux maladies de passer la barrière animal / humain et de se propager aux humains (cf grippe porcine).

Les européens en ont certes grandement souffert (peste de 1346 à 1352 qui a tué 25% de la population européenne) mais leur gènes se sont adaptés et ils sont devenus résistants. Par contre, les peuples conquis tombaient comme des mouches (jusqu’à 95% de mortalité en 3 ans …).Vous allez me dire : n’en jetez plus, la coupe est pleine ! Et non … en effet, l’orientation des continents était également inégale. L’orientation du continent Eurasien est essentiellement Est-Ouest, ce qui favorise la diffusion des cultures et/ou animaux domestiqués.

En effet, une plante poussant à une latitude donnée en Inde a de bonnes chances de se répandre facilement à la même latitude vers l’Ouest (Italie …). Par contre, les Amériques et l’Afrique sont Nord/Sud et les barrières écologiques (Sahel, barrières tropicales, …) ont grandement retardé la diffusion des cultures et animaux et avec elles les avancées technologiques et civilisationnelles.Encore un exemple ? Le fait que les peuples Eurasiens étaient interconnectés a favorisé la diffusion des technologies (L’Europe dominante du XVIIIème n’avait quasiment encore rien inventé avant 1500 …) mais aussi leur non-abandon. En effet, l’acquisition du progrès technologique est loin d’être linéaire. Et Diamond montre que l’idée reçue que le besoin crée l’innovation est une chimère … l’innovation crée souvent le besoin (Le peuple avait-il besoin d’IPhone ? non … en a-t-il besoin maintenant qu’il est créé ? oui …). Des peuples isolés peuvent renoncer à des technologies. Ainsi le Japon, isolé, a décidé de renoncer aux armes à feu après les avoir acquises pour préserver le prestige des samouraïs ! Un peuple aux voisins belliqueux n’aurait pu faire de même … Diamond donne également d’autres démonstrations du caractère difficilement prévisible de la diffusion de l’innovation.

Par exemple, le clavier QWERTY que certains d’entre vous ont sous les doigts a été inventé en … 1873. Et il a été créé pour ralentir au maximum la frappe (lettres apparentées dans les mots séparées sur le clavier, lettres courantes (« e ») main gauche, …) pour éviter aux machines à écrire de l’époque de se bloquer. Les machines ont évolué … le clavier est resté !Ou encore, l’auteur explique que la division chronique de l’Europe (oh combien encore vraie) a été paradoxalement une chance historique de développement.

Le long endormissement de la Chine qui était pourtant en pole position pour être la nation dominante est due à une forte unification politique. Des dynasties rétives aux progrès ont pu ainsi sortir leur pays de la compétition … ce qui n’a pu arriver à une Europe en perpétuelle compétition.Ainsi démontré, on voit que les Indiens d’Amérique n’avaient aucune chance face aux émigrants européens même si leur nombre était très important (20 millions, loin du million évoqué dans les livres d’histoire américain pour accréditer le mythe fondateur du peuplement pionnier d’un espace vide).

Idem pour les aborigènes d’Australie dont le développement était resté extrêmement en retrait du fait de l’isolement de leur île et de son climat très favorable.Ajoutons à cela à la description par Diamond de pages historiques totalement inconnues (de moi en tout cas) comme par exemple la colonisation austronésienne (peuples du Sud-Est Asiatique) qui entre quelques centenaires d’années avant et après JC, se sont diffusés sur une aire allant des iles du Pacifique à l’Est et à … Madagascar à l’Ouest, ce qui fait que les langues parlées à Madagascar (et les caractéristiques génétiques des habitants) sont plus proches de celles de l’Asie du Sud-Est que de l’Afrique, et vous obtenez, en 600 pages, une somme d’une intelligence totale, un livre rare et précieux qui devrait être enseigné dans les écoles.

« De l’inégalité parmi les sociétés » de Jared Diamond

4 commentaires pour “« De l’inégalité parmi les sociétés » de Jared Diamond”

  1. avatar Shanks dit :

    Une critique ne doit pas résumer un livre mais le juger.

  2. avatar Boufedji dit :

    Ce livre est une mine d’or !

  3. avatar Pedro dit :

    Très bon résumé qui donne envie d’approfondir en lisant cette ouvrage.
    Son avantage semble être de rassembler dans un seul livre, plusieurs domaines des sciences (biologie, géographie, histoire, etc.).

    Un futur livre de chevet en somme !

  4. avatar Pedro dit :

    Certes, néanmoins je préfère un bon résumé impartial qu’une critique subjective.
    La critique, vous la ferez vous-même, si toutefois le résumé du livre vous donne l’envie de vous y plonger 😉

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