Critique littéraire

Sur ma mère - Tahar Ben Jelloun

21 août 2010 par valerie.golovine@sfr.fr

Pour ceux qui ont approché des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, proches ou non, ce roman leur semblera familier, à l’image d’un jeu, comme un miroir de la frustration que l’on ressent face à cette défaillance et en même temps comme le don du souvenir. Cependant pour les autres, il faudra s’accrocher un peu, prendre patience, comme un enseignement théorique de l’accompagnement. Tahar Ben Jelloun retranscrit avec tendresse tout le désarroi des proches, le sien face à cette mère nourricière totalement transfigurée par la maladie. La difficulté du maintien à domicile, de ces femmes qui accompagnent le quotidien et le temps qui passe indifféremment pour chacun. Au delà des tracas pratiques, “Sur ma mère” est un vrai éclairage sur la vie de cette femme arabe dans les années trente et quarante à Fès, emprunt de parfums orientaux, de souvenirs d’enfants et de toute la poésie d’un auteur qui n’hésite pas à se dévoiler, entre superstition et croyance.

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Une forme de vie Amélie Nothomb

20 août 2010 par bruno chauvierre

 Vous pesez 200 kilogrammes. Vous avez grossi de 130 kilogrammes en 7 ans. Avant vous sautiez à la corde. Maintenant vous ne pensez qu’à vous en foutre plein le lampion.

Votre schéma corporel est perturbé par ce poids de SUMO.

 Alors vous écrivez à une romancière spécialiste de culture japonaise, après avoir pensé, un instant vous adresser à Jacques Chirac, fin connaisseur de ces gros types obèses.

 Vous allez encore plus loin en envoyant votre photo à poil.

Pensez-vous vraiment qu’elle vous répondra ?

 OUI si votre correspondante s’appelle Amélie Nothomb.

 Avant vous, le soldat Melvin Mapple y est bien parvenu, et de quelle façon !

Pourtant Melvin est un type bassement pensant et bâfrant avant cette correspondance avec Amélie.

 Plus matérialiste on peut pas trouver !

 Reconnaissant à la bouffe hein ! vachement !

Il se goinfre avec une horde de troufions ricains ! Tous pleins de haine forcément. A côté de ces soudards, vous êtes un ange, c’est sûr !

 La romancière belge a su convaincre Melvin, au décours de ses nombreuses lettres, que son obésité est une sorte de body-art engagé.

 Elle promotionne même l’œuvre de l’américain en faisant exposer le nu soldatesque chez un galliériste bruxellois où on se siffle de la bière blanche entre deux frites tout en contemplant  « une chose nue et glabre, tellement énorme qu’elle déborde du cadre… le sexe de cette tumeur n’étant pas identifiable » ( p.111)

 Le côté « farce » du livre m’amuse.

 Plaisir de lire en rigolant. L’intrigue est bien conduite et ça rebondit très fort dans la deuxième moitié des 150 pages.

 Je suis  séduit par la réflexion sur le rôle que l’autre prend dans la conscience de soi, surtout dans la correspondance.   « A travers votre regard, je me sentais exister » (p.156).

La phrase cristalline de Melvin Mapple tinte aux oreilles de ceux qui veulent exister et dont la quête d’autrui est comblée par « quelqu’un de simple et de gentil » (p. 138)

Amélie Nothomb éprouve du plaisir à répondre à ses  correspondants, pas plus de 2000  dit-elle. Même veine que celle de Max Jacob et sa correspondance océanique, simultanément tendre, généreuse, ironique, artiste, spirituelle, mystique.

« Je ne sais pas pourquoi je réponds à mon courrier. Je ne cherche rien ni personne. Si j’apprécie qu’on me parle de mes livres, c’est très loin d’être le seul sujet qui alimente ces missives. Quand une correspondance évolue de manière agréable – et Dieu merci, cela se produit -, il m’est donné de vivre ce bonheur impondérable qui consiste à connaître un peu quelqu’un, à recevoir des mots humains. Inutile d’être en manque pour aimer ces contacts. » (p. 119)

  

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ESCALE à FORT-DAUPHIN LIVRE DE FRED MUSSARD

21 juin 2010 par SCENIC

ESCALE à FORT-DAUPHIN LIVRE DE FRED MUSSARD

La société malgache ou plutôt, les sociétés malgaches sont mal analysées, et restent secrètes, car elles sont encore incomprises le plus souvent par des occidentaux qui essayent de percer les mystères. Il faut y vivre pour commencer à croire à la cerner.

Contrairement à d’autres hommes et femmes qui essayent ou ont tenté d’écrire une parcelle de l’Histoire ou de décrire des paysages en restant au chaud dans leurs hôtels haut de gamme, Fred Mussard a essayé quant à lui, de percer les mystères, de parcourir souvent à pieds avec son sac à dos, son couteau suisse, en 4×4, en pirogues, en taxi-brousses, en vivant pratiquement comme les habitants de l’archipel « les Antanosy » …. les dédales à la quête d’aventures sans fin, d’une région de cette île magnifique et mystérieuse : Madagascar. Il a réussi à le faire et, en acceptant de vivre comme les Malgaches, en côtoyant la dure réalité des autochtones, Fred Mussard a révélé la sève de l’âme malgache qu’il met en valeur à travers le récit de voyage intitulé « Escale à For-Dauphin ». Il y évoque ses différentes rencontres, ses aventures sur les routes hasardeuses, ses émotions, ses pensées….

En effet, au cours d’un voyage à Madagascar, l’écrivain réunionnais et professeur d’histoire-géographie Fred Mussard a parcouru les splendeurs et les misères du sud-est malgache de l’intérieur. C’est avec une réflexion inouïe et surtout avec une grande émotion du cœur que Fred Mussard, déjà auteur de nombreux romans insolites, a essayé de pénétrer les facettes multiples de cette société extraordinaire, remplie de personnalités généreuses. Le récit de voyage est parsemé de descriptions et d’analyses sur les différents lieux visités, sur les personnalités petites ou grandes rencontrées sans oublier le clin d’œil fait à l’histoire même de Fort-Dauphin qui a été une porte d’entrée de la France à Madagascar et peut-être même le point de départ d’une amitié marquée de permanences, de ruptures et de bouleversements qui ont depuis maintenant 4 siècles, façonné ces deux pays : l’un, moteurs de l’Union Européenne et l’autre, une île-continent magnifique, joyau de l’océan Indien. Il ne faut pas oublier les objectifs de départ de l’idéologie coloniale de la France sur Madagascar. La France avait déjà tenté sous Louis XIII et Richelieu, une première tentative qui avait permis au sud de Madagascar, l’établissement d’un comptoir dès 1642 à Fort Dauphin sous la direction des Gouverneurs Pronis, puis Etienne de Flacourt, travaillant pour la Compagnie de Madagascar et de la Compagnie Française des Indes orientales fondées par le cardinal de Richelieu. Cette tentative s’est soldée par un échec à Fort Dauphin, à cause de la révolte de la tribu des Antanosy, et… cet échec a eu pour suite, la mise en place d’une colonisation, à partir de 1664, de celle qui va sortir de l’ombre - et qui va passer d’un simple îlot où les navires faisaient une halte à un statut de Colonie de plantation puis d’habitation - cette île, c’est l’Ile de La Réunion, anciennement connue sous le nom de l’Ile Bourbon, dont la Compagnie des Indes - fondée par Colbert sous Louis XIV - va prendre possession. En tant que Réunionnais, Fred Mussard, 4 siècles après ses ancêtres a fait le voyage dans le sens inverse. Il est parti de La Réunion et a atterri pour 15 jours à Ford-Dauphin dont il est tombé un peu amoureux…Son récit de voyage est rempli d’émotions…

Les deux échecs de la colonisation de Fort Dauphin, en 1642 puis en 1674, ont en fait permis la colonisation de l’Ile Bourbon. Le fort construit par les Français sous la direction de Flacourt, et qui devait les protéger des agressions de la tribu des Antanosy, existe toujours. Ses ruines sont là. Fred Mussard a pu les voir à Fort-Dauphin en juillet 2008. Il est placé au-dessus de la baie Dauphine, d’où d’ailleurs sont partis, les premiers colons et Malgaches qui allaient devenir les fondateurs des familles à La Réunion.

Ce sont les anecdotes insolites et vivantes ! Le comptoir de Fort-Dauphin portait le nom du dauphin (le futur Louis XIV), alors que le roi soleil n’y a jamais posé les pieds !

Les réfugiés ou les exilés de Fort-Dauphin (malgaches et colons) vont donner naissance en 1646 aux ancêtres des Réunionnais ! Pour la quête identitaire, c’est intéressant de le savoir. De 1642 à 1674, 32 années d’efforts inutiles, d’échecs et de morts brutales, miséreuses - sous l’attaque des fièvres paludéennes ou le fer pointu des sagaies, la lame des haches et de sabres - ont eu pour seul fruit, la colonisation de Bourbon dont l’Histoire coloniale commence dorénavant, et qui sera ancrée définitivement dans l’Histoire de France ! Bourbon deviendra une colonie de peuplement, puis d’exploitation, pour enfin terminer département en 1946.

Tous les aspects (économiques, sociaux, psychologiques, politiques de Fort-Dauphin) sont analysés et mis en valeur. Lisez donc Escale à Fort Dauphin de Fred Mussard et profitez pour lire ses autres livres qui s’inscrivent tous dans la grande littérature insulaire réunionnaise mais aussi de l’océan Indien…

A l’approche du 50ème anniversaire de l’Indépendance de Madagascar, ce beaux pays de nos ancêtres réunionnais, n’oubliez pas de remonter aux sources, à l’histoire originelle et de lire Escale à Fort-Dauphin, livre de Fred Mussard chez the bookedition.com http://www.thebookedition.com/escale-a-fort-dauphin-fred-mussard-p-36196.html, un livre qui est un vrai hommage à toute cette longue histoire de guerre et de paix, d’amitié et de visions géopolitiques qui a marqué une contrée insulaire de l’océan Indien.

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Ludine Par Francis Poictevin, le prédécesseur des surréalistes.

17 juin 2010 par bruno chauvierre

« Un épagneul à la vie vagabondante, un matin l’avait suivie.

 De jour, il s’absentait, afin de quérir, par les chemins, dans les cours, une moins maigre pitance que chez sa maîtresse improvisée.

A la nuit, il ne manquait de revenir, grattant à la porte, puis entrant tout hasardeux.

Ludine était bien un peu surprise.

Cette pauvre bête sympathisait-elle, en de sourdes sensations d’affinité avec sa propre misère ? »

J’ai retrouvé dans le grenier ce vieux livre poussiéreux qui m’a épaté.

C’est l’histoire de Ludine, une courtisane devenue pauvre, la quarantaine survenue.

 Roman rythmé, chapitres courts, davantage de constats que d’explications.

On perçoit quand même un fond d’inquiétude.

 C’est pénétrant et subtil. Cette plongée dans un ouvrage où la grâce se perle en minutie a enchanté une soirée sans Coupe du Monde de football.

 Ma télé était en panne.

  Bien plus, j’ai recherché qui était ce Francis  Poictevin  capable de remplacer avantageusement Franck Ribéry.

 Je me souvenais de son livre Double dédié à Gustave Moreau dont il est actuellement beaucoup question avec l’exposition Crime et Châtiment.

Je me souvenais d’Aragon déclarant  Poictevin, prédécesseur des surréalistes.

J’ai découvert  Poictevin, disciple inconditionnel de Rémy de Gourmont !

 Décidément, je reviens toujours aux écrivains fin de siècle. Pas le dernier mais l’avant dernier siècle.

Poictevin est plutôt décadent et Rémy de Gourmont plutôt symboliste.

A vrai dire, j’ai du mal à distinguer les « décadents », des symbolistes ».

C’est que, vivre une décadence projette l’écrivain vers des moyens d’expression  nouveaux, comme ceux des symbolistes

La décadence ouvre vers ce qui renouvelle.

A lire par ceux qui aiment la recherche délirante du mot et des expressions vraies, uniques et inédites.

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Comprendre

10 juin 2010 par skyrumor

Les parties de mini-golf avec Nadine se terminaient sans jamais aller au bout. Bavarde, curieuse, maligne, elle ramenait la balle que je venais de jouer en expliquant que c’était contre les règles et que je devais rejouer ou bien que c’était son tour. Nous ne sommes, jamais, allés, au - delà première case de 12 que notre piste avait. En règle générale, à la fin de notre partie, à son interruption, plutôt, je me trouvais assis sur le banc, mort de rire et Nadine proclamait sa victoire incontestable,

- Qui commence ?
- Le perdant du dernier match , Toi !
- Mais nous n’avons pas terminé le match.
- J’ai gagné la dernière fois. Et puis, je gagne toujours !
Elle se donna l’air de quelqu’un qui en a marre de le répéter tout le temps. Un couple passait à côté de notre terrain et nous regardait. La jeune femme sourit. Ses bras un peu écartés, elle avait l’air de ne pas comprendre ce que la petite joueuse disait. L’homme se tourna vers moi.
- Nous zommes Allémands !
- Ich kann deutsch.
- Ah ja ? Ihre Tochter is niedlich.
J’ai expliqué que Nadine était ma nièce. J’étais assez content d’échanger quelques mots en allemand, J’étais, aussi et même beaucoup plus content et très surpris que Nadine nous écoutât et nous regardât sans aucun signe d’impatience et n’insistant jamais à continuer notre jeu,
- Auf Wiedersehen und gute Reise !
Quand les deux jeunes gens partirent, Nadine me prit par le bras et me guida vers le banc.
- Mais, qu’est - ce - que c’était ? Comment avez-vous…pourquoi avez-vous parlé comme ça ?
- Ce sont des Allemands. La Dame et le Monsieur, ils sont Allemands.
- Allemands ?
- Oui, Nadine, tu sais, il y a des Allemands et puis ils parlent allemand.
- Pourquoi ? Pourquoi ils ne parlent pas comme nous ?
Je me sentis piégé. Comment expliquer les origines des langues, les origines des peuples, la création des nations, à une fille de cinq ans ? Enfin, comment l’expliquer même si, elle en avait vingt cinq. Alors je me mis à simplifier.
- Il y a des Allemands, ils vivent en Allemagne et ils parlent allemand. Comme nous ! Nous vivons ici, en France et nous parlons français.
- Et y-a-t-il encore ?
- Encore ?,
- Oui, encore, S’il y a encore d’autres personnes qui sont d’autres que nous et qui ne parlent pas comme nous ? Ni comme les Allemands ?
- Oui, oui, bien sûr, il y a, par exemple … , il y a des Russes, puis il y des Espagnols…
- Mais    tu as parlé allemand !
- Oui,    j’ai appris l’allemand.
- Et pourquoi moi je ne l’ai pas appris ?
- Mais tu peux l’apprendre si tu veux et d’autres langues aussi.
- Et il y en a beaucoup ?
- Oui, pas mal. Mais, tu sais, même si tu ne parles pas une langue, tu peux la comprendre si quelqu’un la traduit. Je peux te traduire ce que dit un Allemand, par exemple.
- Et les chiens?
- Quoi les chiens ?
- Les chiens en Allemagne comment font-ils ?
- Les chiens en Allemagne aboient,
- Ils aboient en allemand ? Nos chiens comprennent les chien allemands ?
- Nadine, jouons au golf. Allez c’est à toi de jouer!

La partie reprit. Comme d’habitude Nadine me faisait rire. Elle tapa la balle. La balle partie à côté, elle courut, l’attrapa, revint et rejoua le coup comme si elle n’avait pas joué..Quand ce sera à moi de jouer, elle se mettra tout près de moi et me posera mille questions qui n’ont rien à faire avec le golf, pour me déconcentrer.
J’avais encore un coup à jouer. Avec ce coup, je peux gagner. Nadine partit en courant voir la rivière . Étant absente, elle peut contester le coup. Mort de rire, je ne l’ai même pas joué. Assis sur le banc, je la vis revenir. Elle se mit devant moi, toute sérieuse. J’étais sûr qu’elle allait me lancer un je gagne toujours comme elle le faisait d’habitude.
- Dat omno ti nagorih !
Je ne dis rien, Elle répéta :
- Dat omno ti nagorih !
- Pardon ? Ah oui, tu as appris… tu as inventé….une nouvelle langue… Il faut me traduire, Nadine.
- Oui mais ce n’est pas une nouvelle langue, C’est un mélange des langues qui existent déjà,
- Ah, d’accord, Je te l’ai dit qu’on pouvait traduire les langues, Pour les comprendre,
- Oui, je sais.
- Il faut me traduire, alors,Nadine. Qu’as tu dit ?
-On est bien ensemble !

Quelques jours plus tard, j’ai reçu une invitation pour participer à une réunion à Reims. A l’initiative d’une association d’ artistes, d’ écrivains, de traducteurs et de toute autre profession touchant à l’art des lettres, un grand projet devrait être lancé. Ce projet, une fois lancé, devrait tracer un chemin vers les médias pour y introduire la littérature.
J’ai téléphoné à un ami pour avoir quelques informations complémentaires. Il m’en a donné et finalement, je lui demandai, quel nom a été donné à ce projet.
- Dat omno ti nagorih !
- Pardon ?
- Dat omno ti nagorih !
- …
-Tu es toujours là ?
- Tu as, bien, dit : Dat omno ti nagorih ?
- Mais oui. J’ai le projet devant moi et je te lis le titre encore une fois, si tu veux…
- Non, non, j’ai compris et ça vient de … ?
- C’est une combinaison de plusieurs langues.
- Oui, bien sûr, et ça veut dire : on est bien ensemble ?
- Rien du tout ! Pourquoi dis-tu ça ? Ça veut dire : Je gagne toujours !

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“Double Je” de Jean Roncenelle

6 mai 2010 par becdanlo

Une histoire étrange, celle d’un cadre… comme n’importe quel cadre « normal » qui rencontre au détour d’un stage une jeune femme qu’il se met à aimer. Un amour presque impossible par la distance géographique qui les sépare… mais aussi parce qu’elle ne répond pas entièrement à sa « demande ». Cet amour à sens unique, souvent issu de la rupture, est source de très grandes souffrances, on se souvient de Adèle Hugo ou d’une certaine Camille Claudel. Dans « Double Je », notre héros ne se sent pas vaincu et crée par la force du rêve un double de son Amour. Monde réel le jour, monde du rêve la nuit son petit univers pourrait ainsi tourner sans anicroches, mais la femme du héros (Laurence) sent tout de même que quelque chose ne va pas chez son mari, et elle n’hésite pas à le provoquer pour rencontrer sa rivale « imaginaire » Julie. C’est là que le récit de Jean Roncenelle est très fort, car dans deux ou trois scènes où Laurence et Julie doivent se rencontrer, il arrive à déjouer toutes les invraisemblances et à créer des situations très troublantes. Une histoire déroutante, tant la partie est finement jouée par notre auteur, et qui évoque, dans un autre registre, le film du réalisateur d’origine indienne M. Night Shyamalan « le Sixième Sens » où un jeune garçon entretient des relations avec le monde des morts…

A cela s’ajoute, en arrière plan, l’univers professionnel du héros qui n’est pas sans rappeler les récents évènements chez France Télécom où des employés, victimes du stress, se sont suicidés.

Une écriture simple et directe, un décor du quotidien avec un narrateur « border-line» qui nous entraine doucement dans sa folie, font de ce livre un moment de lecture d’une grande qualité.

“Double Je” de Jean Roncenelle

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Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques. Razmig Keucheyan

30 avril 2010 par bruno chauvierre

keucheyan.jpgJe voyageais dans le train en face de Gérard Depardieu. Il a  rigolé en voyant le titre de mon livre : Hémisphère gauche. Rien d’aristocratique chez Depardieu et c’est tant mieux.

  Comme il plaisantait assez fort sur ce titre de « gauche », je lui ai lu une phrase de Jacques Rancière, figure de proue du livre de Razmig Kucheyan :  « Nous ne voyons pas trop de corps souffrants sur l’écran. Mais nous voyons trop de corps sans nom, trop de corps incapables de nous renvoyer le regard que nous leur adressons, de corps qui sont sans objet de parole sans avoir eux-mêmes la parole. » (Le spectateur émancipé) 

Alors, dans le compartiment, Depardieu s’est levé, déclamant une tirade de Cyrano de Bergerac. Voilà l’exemple que je cherchais pour illustrer Rancière. Un vrai type, une vraie nature. Depardieu fait partie de la plupart des  familles françaises. Il crève l’écran de télé pour venir s’asseoir parmi ceux que Baudrillard ou Beigbeder, considèrent comme des spectateurs aliénés.

Moi, je fais partie du peuple abruti devant sa télé.

 Dans un récent article Eric Aeschimann parle des types comme moi. A lire si vous en êtes.

Nombre de mes collègues à l’Université déplorent ou rigolent de mon abrutissement télévisuel. Rancière m’a rendu fier de ma situation avec des déclarations comme:

 «  Les incapables sont capables » 

« Nous n’avons pas à transformer les spectateurs en acteurs et les ignorants en savants. Nous avons à reconnaître le savoir à l’œuvre dans l’ignorant et l’activité propre au spectateur »

 

Ce voyage radical terminé, j’ai repris dans le calme, et sans télé, l’excellente “Cartographie des nouvelles pensées critiques” de Razmig Keucheyan.

 

Rassuré par  Depardieu et Rancière, je me suis risqué dans la pensée critique américaine. Premier contact que je vais poursuivre. Suis bien intéressé par Judith Butler et la question des nouvelles identités, genre drag-queen. Il paraît qu’avec ça on va bientôt se « désidentifier ».C’est donc pas pour ceux qui sont toujours un peu en quête d’identité ! Suis sceptique !

 

Quittant l’Amérique, j’ai eu un coup de cœur pour une indienne, Gavatry Chakravorty Spivak, chantre des victimes et des femmes « subalternes » possiblement immolées dans la tradition hindoue. Soif d’en savoir plus.

 

Et puis avant de m’endormir, j’ai jeté un œil sur le Mallarmé de Rancière et sa « complexité d’un moment historique dont les crises de vers s’y nouaient à la crise idéale et à la crise sociale » (12) Finalement, je me suis endormi au petit matin après avoir relu quelques passages de La nuit des prolétaires du même Rancière. Rêve ouvrier. Rêve éveillé de l’émancipation ouvrière.

 

Demain je reprendrai mon Hémisphère gauche avec l’espoir d’y retrouver des philosophes expliquant, aussi bien que Rancière, la rupture de l’ordre du temps comme structurant l’ordre social.

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Le droit à la paresse Paul Lafargue

26 avril 2010 par bruno chauvierre

L’amour du travail est une étrange passion. Une folie. Au contraire la paresse est sagesse. A méditer par ceux qui veulent nous faire travailler au delà de 60 ans !

Les Grecs de la grande époque n’avaient que mépris pour le travail, dégradation de l’homme libre. C’est la thèse de Paul Lafargue (1842-1911), gendre de Karl Marx : « les ouvriers sont abrutis par le dogme du travail » (p.39)

Précurseur Lafargue ! Pour lui le Droit au Travail est une manipulation du capitalisme.

Précurseur Lafargue ! Pour lui,  cinq à six heures de travail par jour sur six jours suffisent (p.42). Il aura fallu plus d’un siècle de luttes ouvrières pour y parvenir.

Précurseur Lafargue ! Pour lui, « les vertus de la paresse » (p.43) doivent être pratiquées par les travailleurs et pas seulement par les nantis.

Leçon à tirer, alors que l’on veut nous faire travailler au-delà de 60 ans et nous priver de paresser. «  ô paresse, mère des arts et des nobles vertus, soit le baume des angoisses humaines ! » (p.54)

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A Vau-l’Eau Joris-Karl Huysmans ou comment vivre sans aucune passion !

19 avril 2010 par bruno chauvierre

a-vau-l-eau.jpgComment vivre sans aucune passion ?

Le livre donne la réponse. Jeune il suffit tout simplement d’être heureux « d’un sourire lancé par-dessus l’épaule » (p.13)

Vieux, il suffit de tout laisser aller à vau-l’eau puisque, sans qu’on puisse rien y faire, « la vie de l’homme oscille comme un pendule entre la douleur et l’ennui » (p.55)

De son personnage, Monsieur Levantin, Joris-Karl Huysmans dira : «  aucun plaisir ne le séduisait » (p.13)

Levantin est souvent triste et se laisse  aller à vau-l’eau.

Quand il se ressaisit, il part à la découverte de nouveaux restaurants. DESIR  de bien manger. Retour à un certain équilibre du moi.

Mais, il ne trouvera que de terrifiantes gargotes où « la carne fétidait, les verres avaient des ronds de bouche encore marqués, les couteaux étaient dépolis et gras et les couverts conservaient dans leurs filets le jaune des œufs mangés » (p.20)

 Le désir lui est interdit, alors son moi redevient faible.

Comme sa vie est vide, il trouve sa détresse bien plus supportable que celle des pourvus. Charmante légèreté de l’existence vide. Domination des pulsions de mort.

  Huysmans est le précurseur de Patrick Modiano.

 Son Monsieur Levantin, comme le Bosman d’Horizon, appartient à cette race de braves types qui ont la décence ordinaire des gens de peu, chère à Georges Orwell. Chez Huysmans, comme chez Modiano, cent ans plus tard, on retrouve les mêmes promenades nostalgiques dans Paris et, les mêmes regrets des transformations infligées aux quartiers vénérés. Comme Modiano plus tard, Huysmans aime Paris. Surtout le sixième arrondissement. Rues et maisons toujours nimbées de souvenirs où l’on retrouve un peu de sa fragile identité.

 « Pourtant, une partie de son quartier demeurée intacte, près du Luxembourg mutilé, était restée pour lui bienveillante et intime : la place Saint Sulpice. » (p.40)

Les femmes ?

 Folantin n’est pas ce qu’il appelle, lui même un « chaud de la pince ». Il le regrette.  « Si j’avais une passion quelconque, si j’aimais les femmes, je ne resterais jamais chez moi. Mais hélas, rien ne me divertit, rien ne m’intéresse ! » (p.49)

Comme Huysmans est cruel avec ses personnages !

 Il noircit toujours le trait.

 Folantin n’aura jamais les moyens de ses aspirations.

 Au moins Des Esseintes dans  A REBOURS, même s’il s’ennuyait tout autant, pouvait essayer un luxe d’artifices vicieux pour tenter en vain de se distraire.

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“NOON MOON” DE PERCY KEMP : AU NOM DES BONNES INTENTIONS…

18 avril 2010 par Véronique Anger-de Friberg

L’éruption du volcan islandais l’Eyjafjöll, qui plonge l’Europe dans le chaos et fait ressurgir chez certains les peurs millénaristes de fin du monde, me semble une bonne opportunité de vous parler d’un livre original,Noon Moon, le dernier titre de Percy Kemp.L’un des maîtres du roman d’espionnage fait feu de tout bois dans cette intrigue mêlant terrorisme et géopolitique avec en toile de fond l’explosion programmée du volcan de Yellowstone…Ecrivain britannique d’origine libanaise résidant en France, cet ancien chercheur-enseignant, assistant de l’historien André Miquel(1) au Collège de France est aussi un spécialiste reconnu du renseignement stratégique.

Les malaises de l’Homme moderne

Les amateurs de Percy Kemp ont compris depuis longtemps que, chez lui, l’espionnage n’était qu’un prétexte pour décrypter les grands grands enjeux géopoplitiques actuels. Depuis que le monde -avec la chute du Mur, la fin de la guerre froide, puis le traumatisme du 11 septembre- a perdu ses repères en même temps que ses illusions, l’équilibre des forces entre Etats dominants et Etats dominés semble de plus en plus instable.Sur fond de menaces terroristes et d’éco-religion, d’opposition entre dialectiques occidentale et orientale, Noon Moon(2) traite des nouveaux rapports de forces qui mettent en danger la suprématie de l’Occident, mais aussi du décalage entre les actes et les beaux discours, du sens-de l’essence des mots, de la foi et du fantasme de la pureté des idées, de notre relation à la vérité et au mensonge, de l’idéalisme et de l’innocence, du réel et de l’idéel, de la manipulation des masses et de la révolte, de la cupidité et de l’égo, de la démocratie et du pouvoir, des certitudes et des croyances, de la peur et de l’altruisme, de l’identité et de la dualité culturelle. Autant de questionnements traduisant le malaise de l’homme moderne, qui font écho aux grandes interrogations politiques ou philosophiques d’aujourd’hui vis-à-vis de systèmes de pensée antagonistes où les extrêmes se heurtent non seulement dans le choc des civilisations mais peut-être aussi, comme semble le croire Percy Kemp, dans le choc des générations.

La haine du réalisme ?

Ecrivain anglo-arabe, s’exprimant avec talent dans une langue tierce -le français-, Percy Kemp se plaît à observer qu’il appartient, par son père, à la configuration de pouvoir « dominante » et, par sa mère, à la configuration « dominée ». Un thème récurrent dans ses écrits, de même que la pureté des idées ou des mots («  Il avait perdu la foi en les mots ». « George Orwell aura finalement eu raison : « La guerre est la paix ! La liberté est esclavage ! L’ignorance est force ! ») ou les paradoxes du langage (« Il ne suffit pas de partager la même langue pour partager les mêmes valeurs »). Dans un style littéraire, d’une plume parfaitement ciselée, l’humour bristish à fleur de mots, l’auteur évoque dans la première partie du livre ses questionnements à travers Alik Agaïev, personnage aussi inquiétant que torturé, ponctuant son monologue de références aux philosophes de la Grèce antique, mais aussi de quelques grandes pensées contemporaines que l’on doit à Gramsci ou à Nietzsche.Kemp-Agaïev poussera son raisonnement jusqu’à l’absurde dans sa confrontation avec Zandie, otage britannique retenu hors du temps et du monde libre, qui peinera à résister à l’influence de cet idéaliste machiavélique. En fait de dialogue, il s’agit davantage d’une quête intérieure de Percy Kemp et, si Agaïev utilise son otage un peu à la manière d’une chambre d’écho, sans doute l’auteur utilise-t-il le ravisseur-espion pour tenter de trouver ses propres réponses… Il prononcera cette phrase, à mon sens, très juste : « Nos idées façonnent notre perception(…) A croire que nos certitudes ne reposent jamais que sur des croyances. ».La seconde partie se déroule sur fond d’assassinats terroristes. Des fondamentalistes islamistes visent des chefs musulmans prônant un Islam modéré, des attentats sont fomentés par des activistes écolomaniaques et kamikazes dont l’ambition est de déstabiliser les démocraties occidentales en s’attaquant aux Etats-Unis. Et si des éco-religieux, chantres de la décroissance économique et de l’anti-capitalisme, parvenaient à commettre un acte terroriste d’une ampleur telle qu’il réduirait en cendres la puissance d’une Amérique du nord à l’arrogance insupportable ? Et s’ils réussissaient à changer la face du monde en remenant ces « maîtres du monde » deux siècles en arrière ? A côté du désastre écologique et humanitaire qui s’annonce, le nuage de cendres de l’Eyjafjöll ferait figure d’épiphénomène… Kemp-Agaïev semble se délecter à l’idée d’un monde dont seraient exclus les Etats-Unis… mais la nature ayant horreur du vide, et la nature humaine étant ce qu’elle est (comprendre : avide de pouvoir et de richesses au point de piller son propre pays au nom de sa cupidité : « A chaque fois que l’homme a eu à choisir entre devenir meilleur et avoir de meilleures conditions de vie, il a préféré améliorer ses conditions de vie ») qui sait si, à la superpuissance d’hier d’autres superpuissances ne risqueraient-elles pas, elles aussi au nom des bonnes intentions et de l’idéologie (« érigeant la démocratie en dogme »… ou voulant imposer leur religion totalitaire à la planète entière…), de causer probablement autant de dégâts sinon plus ?

Kemp ne fait-il pas dire à son maître-espion, citant la prophétie de Darius dans Les Perses, la tragédie grecque d’Eschyle : « Quand un mortel s’emploie à sa propre perte, les dieux s’empressent de l’y aider. » ? Noon Moon est bien plus qu’un thriller, c’est aussi un essai politico-philosophique de grande qualité plus que jamais d’actualité. Et, que l’on croit ou non à la vraisemblance de ce scénario-catastrophe, cette histoire devrait réjouir aussi bien les lecteurs de thriller et d’espionnage que d’essais de géopolitique.

(1) André Miquel a tenu la chaire de langue et littérature arabes classiques au Collège de France, de 1976 à 1997. Plus d’infos sur André Miquel.

(2) Noon Moon de Percy Kemp (Le Seuil, 2010). 430 pages. 21€.Découvrir le blog associé au livre. Plus d’infos sur Percy Kemp. Lire aussi lesinterviews de Percy Kemp dans Les Di@logues Stragégiques(2002-2006).

Percy Kemp a publié une cinquantaine d’articles sur des sujets divers, allant de l’Islam à l’espionnage. Il est l’auteur de deux essais : Territoires d’Islam(Paris. Sindbad. 1982), Majnûn et Laylâ, une histoire d’amour fou(en collaboration avec André Miquel. Paris. Sindbad. 1984) et de plusieurs romans littéraires ou d’espionnage : Musc (Albin Michel, 2002),Moore le Maure (Albin Michel, 2001), Le système Boone (Albin Michel, 2002), Le muezzin de Kit Kat(Albin Michel, 2004), Et le coucou dans l’arbre, se dit de l’époux (Albin Michel, 2005), Le vrai cul du diable (Le Cherche Midi, 2009) et Noon Moon (Le Seuil, 2010).

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Michel Onfray “Le crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne”

17 avril 2010 par bruno chauvierre

 Michel Onfray est dévoré par une haine, légitimement vouée aux hommes d’Eglise, mais ici transférée vers Freud et la psychanalyse.

 C’est une défense du moi comme une autre !  Qu’il consulte donc !

Ancien analysant, j’ai grâce à la psychanalyse, accompli une révolution sur moi-même qui, me permet d’aller moins mal, pour ne pas dire que je vais sans doute un peu mieux.

 La richesse clinique trouvée dans la psychanalyse ne mérite pas des attaques aussi injustes que celles de Michel Onfray. Nous n’avons jamais prétendu que la psychanalyse guérissait. J’entends encore Françoise Dolto dire qu’en psychothérapie d’enfant on ne passe pas les jeunes à la lessive Saint Marc !

 L’idée psychanalytique a modelé nos pratiques éducatives envers  les enfants en difficulté. Souvenir de Maud Mannoni à Bonneuil et, de longues heures passées avec elles à prendre en compte la parole de l’enfant.

Il ne faudrait pas que la culture du résultat, chère à ceux qui nous gouvernent conduise à passer à la lessive Saint marc, ceux qui souffrent.

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La twittérature Emmett Rensin et Alexander Aciman

16 avril 2010 par bruno chauvierre

twitterature.jpgLa littérature pour tous ? Peut-être . Livre préfacé par un académicien. Erik Orsenna. Littérature d’avenir, après les romantiques, les décadents et les surréalistes ? Plaisir à lire ce livre. L’essentiel est là. Recours au glossaire de fin de volume pour mieux comprendre.

Les bouquins rebutants deviennent amusants. Le Da Vinci Code par exemple.

« Rien pigé, ces crétins. C’est un CODE !!! Ma chance, la Française, totalement sexe – euh, je veux dire, super jolie- la chance qu’elle m’aide. » (p.13)

J’apprécie. Le livre de Dan Brown me déplaisait. Et si la twittérature rendait intéressantes les pires loupailles littéraires ? Et les  chefs –d’œuvre ?  Céline aimerait-il que Bardamu  parle ainsi ?

Harry Potter me surprend.

« OMG’ je suis sorcier ! Et mes parents sont des sorciers décédés ! Je pars pour l’école des sorciers. SALUT SALAUDS ! » (p.29) Intérêt de lire ainsi Harry Potter.

Je ne reconnais pas Stendhal dans le Rouge et le Noir.<«Moi, je veux juste baiser un coup, et le coup d’après, je me retrouve par terre, en sang. VDM. » (p.33) 
Suis dépaysé. Le style de Stendhal me manque. Enfant, j’éprouvais du plaisir à m’ennuyer en lisant Stendhal. Avec la twittérature, ça va droit au but. C’est pas mon genre. Regrets. Je vais me rééduquer.

Picasso reprenait l’œuvre des maîtres à sa façon. Emmet Rensin et Alexander Aciman font pareil. Des génies.

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Crime et châtiment le livre sur l’exposition du musée d’Orsay

6 avril 2010 par bruno chauvierre

crime-et-chatiment.jpgLe premier homme né sur cette terre est un assassin. Caïn. La genèse installe le mythe fondateur. L’homme tue. Instinct de mort suivi du châtiment. Robert Badinter, artisan de l’abolition de la peine de mort en France est l’inspirateur de l’exposition.

Martyrs immortalisés par les pinceaux. Marat, martyr du peuple est ainsi magnifié par son ami David. Sa main droite sortie de la baignoire vient d’écrire sur un billot «  N’ayant pu me corrompre, il mont assassiné ». Tricherie du peintre. Les faits historiques démentent David.

Artistes fascinés par les criminels. Voir le tableau de Charlotte Corday par Paul Jacques Aimé Baudry. Crime aux accents mystiques.

Fantasmes autour de la tête coupée. Profanations. Un maratiste soufflette par deux fois la tête de Charlotte Corday, arrachée au corps. Les joues virent du bleu au rose.

La première victime du meurtre, comme du viol, n’en reste pas moins la femme. Sang et sexe.

La décapitation, plaque tournante de l’exposition. Elle fut instituée par les romains.

L’ombre de la guillotine plane sur l’exposition.

On verra Le coupeur de têtes de Picasso, les dessins de Daumier sur la justice, les couvertures du Petit Populaire sur les crimes.

On se rappellera des mots de Stendhal à la fin du Rouge et le Noir : ” Jamais cette tête n’avait été aussi poétique qu’au moment où elle allait tomber

Je retiens surtout Œdipe voyageur ou L’égalité devant la mort de Gustave Moreau. La question de la responsabilité y est posée.

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Huysmans A rebours - Comment s’arracher à l’ennui et à la tentation du crime que chacun porte en soi ?

5 avril 2010 par bruno chauvierre

arebours.jpgLivre pas du tout ennuyeux sur l’ennui.

 L’ennui, mal du siècle au XIX ème. L’ennui, vécu dans une existence littéraire et secrètement religieuse.

Le héros, Des Esseintes, admire  Baudelaire et  Barbey.  Le roman s’ouvre sur une épitaphe de Rusbroek l’admirable et s’achève sur une prière baudelairienne des Esseintes.

 « Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir ! » 

Exercice spirituel pour Huysmans que ce personnage de des Esseintes. Espace littéraire où un jeu se joue entre l’auteur et son personnage. Il se projette dans ce fantoche et s’identifie à lui pour matérialiser et donc pouvoir s’arracher à ses tentations le plus profondes, celles du crime.

Pas étonnant alors que Huysmans soit autant cité dans le beau livre illustré pour l’exposition Crimes et Châtiment du Musée d’Orsay. Son thème est constant : le monde est une entreprise sadique dont l’homme est la cible. Alors des Esseintes emprunte la route dangereuse du crime en commentant les toiles de Gustave Moreau que vous pourrez admirer au musée d’Orsay.

On lira avec intérêt les passages sur les estampes de Jan Luyken, graveur hollandais. On aurait aimé admirer ces estampes dans l’actuelle exposition.

«  Il possédait de cet artiste fantasque et lugubre, véhément et farouche, la série de ses Persécutions religieuses, d’épouvantables planches contenant tous les supplices que la folie des religions a inventés, des planches où hurlait le spectacle des souffrances humaines, des corps rissolés sur des brasiers, des crânes décolletés avec des sabres, trépanés avec des clous, entaillés avec des scies, des intestins dévidés du ventre et enroulés sur des bobines, des ongles lentement arrachés avec des tenailles… » (p.151)

Des Esseintes, héros kierkegaardien et  figure d’angoisse, annonce le Bardamu de Céline, tout comme les estampes de Jan Luyken préfigurent les tortures du XX ème siècle et nous donnent une certaine lecture du crime de cet arrageois, mari modèle qui,  pourtant  décapita son épouse après l’avoir assassinée.

La Bible de l’esprit décadent et de la « charogne » 1900 est toujours d’actualité. Le dernier livre de Régis Jauffret l’a prouvé.

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L’horizon Patrick Modiano

29 mars 2010 par bruno chauvierre

horizon.jpgOn est tous à la recherche du  temps passé.

 En même temps on veut du nouveau.

 Comme Bosman, héros ordinaire du livre.

 Pour vivre une nouvelle vie, il faut, pense-t-il habiter un quartier neuf. Par exemple celui de la Bibliothèque François Mitterrand. Mais il ne le fait pas.

 Bosman aimerait plutôt retrouver Margaret, la femme rencontrée il y a quarante ans. « Un jour, lui aussi aurait peut-être la chance de la rejoindre, s’il parvenait à franchir les frontières invisibles du temps. » 

Les souvenirs… Seules richesses de Bosman ! Comme Margaret, il a la décence des gens ordinaires. On pense à Georges Orwell. Honnêteté des deux personnages. Ils croisent, sans les juger, des personnages plutôt troubles en conservant leur candeur.

 Comme Bosman, voilà quarante ans que Patrick Modiano rassemble le puzzle de sa vie. Il se confond avec ses livres. Position idéale pour dialoguer avec soi-même. Lire Modiano me fouille au plus profond de moi-même et je retrouve une émotion déjà ressentie dans les «  Lettres à soi-même » de Paul-Jean Toulet. 

Emotion devant la demande d’amour de Bosman et Margaret, enfants martyrs, persécutés par les fantômes parentaux.

 Ils n’ont pas appris à aimer et ne parviennent pas à recoller les morceaux de leur vie.

Pour Margaret, l’expression de la quête affective est simple « J’aime celui qui m’aime » (p.108) 

Je vous souhaite une bonne lecture avec ces souvenirs à l’abri du temps. Mais Bosman retrouvera-t-il vraiment Margaret ?

Vivez bien vos souvenirs.

« Des souvenirs en forme de nuages flottants. Ils glissaient les uns après les autres quand Bosman étaient allongé sur son divan, au début de l’après-midi, un divan qui lui faisait penser à celui, jadis du bureau de Lucien Hornbacher. Il fixait le plafond, comme s’il était étendu sur l’herbe d’une prairie et qu’il regardait s’enfuir les nuages. » (p.156)

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Le dictionnaire iconoclaste du féminin Annie Batlle, Isabelle Germain, Jeanne Tardieu - Bourin Editeur

27 mars 2010 par bruno chauvierre

  Bien des mots font mal.

 Aux femmes et à ceux qui les aiment.

 Langage sexué où, ce qui est fort est masculin. Langage menaçant l’égalité des sexes. 

Traiter un homme de gonzesse est une insulte.

 Dire d’une femme qu’ « elle en a », c’est la complimenter. Chaque mot de ce petit dictionnaire a un sous titre.  Allaitement est doublé par « Le sein-bol ». 

 Depuis la nuit des temps le sein de la femme est comme un bol servant de casse-croûte au bébé.

Les nénés, «  c’est du 20 fourchettes au Michelin » des nourrissons.

 Chine :  

«  Mieux vaut un fils handicapé que Huit filles en bonne santé »

C’est un vieux proverbe chinois. Reste que dans la Chine actuelle

, la mortalité infantile des petites filles est plus élevée. 

Masturbation : 

« On n’est jamais mieux servi que par soi-même »

Au Bon Marché en 1939, on vendait pour les filles des chemises de nuit longues et fermées sous les pieds avec une coulisse.

 Origine du Monde : 

«  Cachez ce sexe que je ne saurais voir »

Pour les  trois auteures,  le magnifique tableau de Courbet traduit la fascination / répulsion des hommes devant un sexe de femme.

Révolutionnaire, Courbet ose le sexe de femme… avec des poils.

Contre-révolution aujourd’hui avec la mode du sexe épilé, née des films pornographiques.

« A poil oui, le poil non ! » 

Tapettes. 

«On n’est pas des tapettes, ni des tarlouzes, ni des gonzesses »

En octobre 2009, David Douillet a été élu député avec des propos voisins.

 Sur la question, son œuvre littéraire est explicite : « On dit que je suis misogyne, mais tous les hommes le sont. Sauf les tapettes. »

Avec ces propos, il a été élu !

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Rémy de Gourmont Le latin mystique

26 mars 2010 par bruno chauvierre

Sublimé de poésie spirituelle. Plaisir de la langue et de la poésie latine. S’il y a un préjugé pour la latinité, c’est sa connotation scolaire. Revenir au latin, c’est le challenge de beaucoup d’entre nous.

 Le latin, langue internationale déjà appelée de ses vœux par Rémy de Gourmont, il y a plus d’un siècle.  A lire l’auteur on voit bien comment cette belle langue fut polluée par le courant ecclésiastique et monacal. La femme, même sournoisement abusée, y est la bête noire des moines. 

Langue des chansons à boire de bien  joyeuses compagnies, avec Adam de Saint Victor, au quatorzième siècle : 

            Vinum bonum et suave,

             Bonis bonum, pravis prave,            

Cunctis dulcis sapor, ave           

  Mudana laetitia ! (p.33)

Diatribes anonymes sur la femme :     Mulier est confusio hominis, bestia insanabilis… fetens rosa, tristis paradisus, dulce venenum… poena delectabilis, dulcor amarus…(p.191) 

Sublimation de la femme avec Marie réfrénant un double monstre : hérétique et infidèle. Il en est dit ainsi dans le Lamentum lacrymabile inspiré par la prise de Jérusalem en 1097 :         

 Vos Sarraceni, gens improba, saevior hostis.        

Vos Arabes, Turci, genus inimica crucis(p.279) 

 « Par sa faveur fut trucidé le double monstre maléficieux : le Turc impie est vaincu, tombe la gent hérétique. » Apologie de la beauté féminine avec Anselme de Cantorbéry :   

  … Clara facie satis est et forma venusta   Et tibi non minimum lactea tota placet(p.42) 

« Elle est, la femme, de face claire et de forme vénuste et elle ne te plaît pas médiocrement, la créature toute lactée ! »

 LIRE CET ESSAI  INITIE A LA POESIE RELIGIEUSE DE LA LATINITE TARDIVE ET DU MOYEN AGE.  

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Titus et Bouboule en Amérique

17 mars 2010 par jean lesage

http://www.publibook.com/boutique2006/detail-5010-PB.htmlTitus et Bouboule en Amérique

par Andrea Novick

Titus et Bouboule en Amérique

recto - verso

Notre avis : Titus et Bouboule sont décidément de grands voyageurs! Après le Sénégal, Andréa Novick les emmène, et nous avec, au pays des Indiens. Humour, fantaisie, illustrations de qualité: tous les ingrédients sont là pour nous faire savourer les aventures de nos compères!

Résumé : Qui a gagné le super gros lot organisé par la loterie canine Pâté-Toutou…? Titus! Mais jamais il ne profiterait de ce voyage de rêve à Las Vegas sans la compagnie de son inséparable Bouboule, le chien des voisins d’à côté. Et c’est ainsi que les maîtres de Titus, les Toc, partent à l’autre bout du monde avec leurs amis sur pattes, destination: le casino!

[ lire les premières pages du livre ]

 

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The Ghost Writer Roman Polanski

16 mars 2010 par bruno chauvierre

Je voudrais être Roman Polanski pour tourner un film sur une Affaire d’Etat. Je sais bien à partir de quels livres je construirais le scénario. Les « Oreilles du Président » pourraient constituer le point de départ d’une fiction actualisée. La vérité serait éclairée à la torche. Jauffret et Polanski ont montré la voie. Yann Moix  serait bien indiqué pour réaliser un tel  film dont j’ai le scénario dans mon tiroir.

 « The Ghost Writer » est un délice offert par ce géant du cinéma, martyrisé par un petit pays. Reprise fidèle du livre de Robert Harris, « L’homme de l’ombre ». L’auteur et le cinéaste ont préparé ensemble le film. Polanski est un homme constamment pris au piège des méchants. Le livre l’a attiré.

Le malaise de l’enfermement, thème habituel de Polanski est poignant  dans son dernier film. Le rendu émotif est créé par un homme qui porte en lui le double drame de la mort de sa mère en déportation et de celui de sa femme assassinée. Enfermement d’un président assiégé par LA MEUTE des journalistes et des détracteurs. Prémonition de l’enfermement du cinéaste par la Suisse.

C’est surtout le thème de la machine étatique broyant les hommes qui m’intéresse. Tant que ce sera encore possible, la Démocratie restera souffrante.

Dans The Ghost Writter, un écrivain épris de vérité fait le « nègre » pour le Premier Ministre britannique dont il écrit les mémoires. On apprécie le parallèle avec Tony Blair. L’essentiel n’est cependant pas là. On pense à tous ces bouquins bidons écrits par les « nègres » de ceux qui nous gouvernent, surtout aux écoutes, aux polices politiques, aux barbouzes, aux crimes impunis pour raisons d’Etat. Dans le film, le nègre, pour avoir balancé tout ça, est assassiné entre deux voitures. C’est la démocratie que l’on tue dans la rue. Ses meurtriers ne sont jamais rattrapés par la Justice, comme l’est Polanski.

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Sévère Régis Jauffret

10 mars 2010 par bruno chauvierre

Victime des hommes et coupable devant la Loi, la narratrice est l’héroïne d’un roman intemporel où son amant, pervers narcissique soigné à Sainte Anne, la pousse à l’assassiner !

Meurtre allant bien au-delà du fait divers inspirateur, «  l’affaire Stern », tant «  la fiction éclaire comme une torche » (p.7), les circonstances apparemment banales de notre existence.

La narratrice aime cet amant assassiné. Il voulait secrètement qu’elle le tue. Elle a compris cette demande implicite et répondu à son désir.

 «  J’ai pris le revolver. Je me suis approchée. J’ai tiré le chien. Un bruit familier. J’ai fait tourner le barillet dans le vide. Je l’ai senti frémir. J’ai posé délicatement la bouche du canon entre ses yeux. Il a poussé un gémissement lascif. »

Sans avoir recours au puissant arsenal sado-masochiste déployé dans l’ouvrage, chaque lecteur  se demandera si, dans la situation amoureuse il n’est pas un peu manipulé par autrui.

 Ceux qui connaissent  Saint Anne apprécieront, comme ils le peuvent, les retrouvailles avec cet hôpital où  le pervers sans nom fait pleurer la narratrice, avant de «  laisser glisser son doigt aux coins de mes yeux pour goûter mes larmes au plus près de leur source. Si nous étions seuls, il les buvait à même la peau. Il aimait qu’en même temps je le branle. »

Quelques années de prison. Requête de l’avocat pour obtenir la libération. Requête et indicible de ce qui s’ignore dans la requête de cette narratrice sans nom : la révélation divine, et  la déculpabilisation : «  c’est comme si cette histoire était arrivée à une autre »(p.161)

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Convalescence (Étienne Rousseau)

28 février 2010 par poesiemetal

  • Deuxième livre de l’auteur de “Chirurgies psychotiques”, Étienne Rousseau. Sortie: le 28 mars 2010 aux Éditions du mécène, Beauce, Québec. (www.editionsdumecene.com)
  • 2 poèmes tirés du livre:
  • -Le buffet
  • Nous ne sommes que de la nourriture pour les dieux
  • Et les dieux, nous les avons créés
  • Pour ceux qui ne croient qu’en eux
  • Vous êtes autocannibales
  • Et si vous êtes athées,
  • On vous sert comme hors-d’oeuvre
  • L’amour rend la viande plus tendre
  • Le suicide c’est du fast-food
  • L’abattoir se trouve parmi les vivants
  • Les médias sont les chefs cuisiniers
  • Les rêves sont servis en apéro
  • Je porte un toast aux végétariens
  • Convalescence (Étienne Rousseau)
  • -Libération assistée:
  • Je vis une vie artificielle
  • Je suis guéri dans mes rêves
  • Et je meurs à chaque réveil
  • Maintenant que je suis un légume
  • Je ne m’appartiens plus
  • Je suis la propriété de ceux
  • Qui me torche le cul
  • Je suis maintenu en vie
  • Pour donner bonne conscience
  • À des gens qui ne m’ont jamais connu
  • À leurs yeux, je ne suis rien
  • Je ne suis qu’un débat de société
  • J’aimerais m’endormir
  • Et me réveiller au paradis
  • Et si j’étais capable de parler
  • Je vous citerais ce poème

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L’attrape-coeurs J.D. Salinger

25 février 2010 par bruno chauvierre

attrape_coeurs.jpg« Les filles c’est comme ça, même si elles sont plutôt moches, même si elles sont plutôt connes, chaque fois qu’elles font quelque chose de chouette on tombe à moitié amoureux d’elles et alors on sait plus où on en est. Les filles bordel. Elles peuvent vous rendre dingue. Comme rien. Vraiment. » (p.92) 

Ce livre marche toujours.

 Pour Salinger, c’est toujours le moment.

Pour les traducteurs aussi  (comme Claire Devarrieux le relève dans Libération du jeudi 25 février.)

Dernière traductrice, Annie Saumont, dote certaines filles de « très gros nichons ».

 En 1953, Sébastien Japrisot se contentait « de très gros arguments ». 

Avec ce supplément de nibards, les ados d’aujourd’hui vont-ils s’arrimer à Holden Caufield, comme j’y parvins dans les années 60 ? Est-ce encore le bon moment ? Les ados d’aujourd’hui peuvent-ils s’identifier à un gars qui comprend pas le « sexe » ?

 Scènes de drague. Dans une boîte, Holden Caufield danse le boogie-woogie avec une fille qui « tortille du cul. ». Dans un train, il taille une bavette avec la mère d’un copain. Cette fois c’est la femme qui séduit. 

Trois jours de vagabondage pour cacher aux parents qu’on est viré du bahut. Découverte d’un monde hostile et corrompu. Aventures cocasses. Surtout de l’anxiété. 

 Mais pourquoi vivre ?

 La question se pose toujours.

C’est toujours le moment de lire L’attrape-cœurs.

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1 livre autoédité ,né d’écritures intimes, d’un blog et avec l’aide des lecteurs

20 février 2010 par Mehdi TAZI

bribes_de_vies.jpg« BRIBES DE VIE » est le fruit de l’histoire d’un homme qui apprend à survivre au départ d’une femme qu’il aimait.

C’est au début, une verve qui se ranime tel un volcan qui explose le jour du départ de l’être aimé.

C’est la création d’un blog d’écriture qui se nourrît des mots mus par des sensations, des émotions incontrôlables qui trouvent leurs sources aux fonds de souffrances, d’aspirations et d’espoirs. C’est une écriture où les mots couchés les uns à la suite des autres, deviendront la thérapie salvatrice, qui permettra au terme d’un combat moral et spirituel qui durera deux années, de guérir l’âme de cet homme qui cesse d’être amoureux et qui va apprendre que l’amour de son ex-femme n’était que verbal.

Cette histoire est aussi celle de gens anonymes qui sont devenus des lecteurs réguliers de ce blog d’écriture. Son intégration aux réseaux sociaux – Facebook, Blogasty et Mybloglog – leur donnera un visage. Une interaction, un partage aura lieu entre eux et cet homme meurtri par cet amour déchu.

Puis, grâce au moyen d’auto-édition, trouvé au hasard sur internet, l’idée du livre a surgi. Par la participation répétée de l’auteur à des ateliers d’écriture, cette idée prend forme. Les encouragements de certains lecteurs et la participation d’autres lecteurs du blog, devenus des correcteurs, aideront à la réalisation de ce livre.

Le choix des textes sélectionnés, et leur construction autour d’un sommaire, seront aussi douloureux que leur écriture durant ces deux années passées.Écrire est une aventure, un voyage au delà des sens. C’est s’enfermer au cœur du temps dans une bulle de plaisir ou chaque seconde est plus intense que la précédente.

Écrire est une rare liberté ou le choix des mots ouvre la porte de la sérénité. « BRIBES DE VIE » est l’expression d’une “blog-thérapie” qui sauve cet homme, auteur, des bribes de sa vie.

–Blog : http://passiondcrire.blogspot.com.

–Les ateliers d’écriture : http://www.impromptuslitteraires.fr/. http://inthescriptorium.blogspot.com/.

 –Le livre « BRIBES DE VIE » : http://www.thebookedition.com/bribes-de-vie-mehdi-tazi-p-28471.html.

 –L’auteur : http://www.mehditazi.tk

 © Mehdi TAZI – Novembre 2009

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Le chronoviseur Machine à explorer le passé Père François Brune ed. Oxus

17 février 2010 par bruno chauvierre

chronoviseur.jpgActualité du livre de François Brune, au moment où le Président de la République remet en route la machine à explorer le passé. But de Sarko : dévoiler les noirceurs de ses détracteurs. Une sorte d’inquisition. Le livre du Père François Brune est un vrai polar qui perce le mur de silence du Vatican sur cette machine jugée terrifiante par Pie XII et dont le Président Français dispose , pour le meilleur et peut être pour le pire.

Détournement manifeste du chronoviseur, mis au point par Werner Von Braun et Padre Ernetti, diplômé de physique quantique et moine bénédictin de Venise et que j’utilise pour mes recherches généalogiques.

La machine du Padre, prêtre en cours de béatification, capte des gammes d’onde et visualise des scènes du passé, comme les discours de Napoléon.

L’intérêt, c’est surtout le retour au livre de la Genèse et  à l’acte créateur. Parole de Dieu. Apparition de la lumière.

Son et lumière… Deux manifestations de la même énergie.

Le son peut se convertir en lumière et inversement.

Frontières de la mort. On entend les sons. On voit les couleurs.

On entend les sons des couleurs.

On voit les couleurs des sons.

Passé, présent et avenir cohabitent… dans une zone hors du temps.

Zone du sacré de toutes les religions.

Moi, chrétien, je plonge dans le mystère de la célébration eucharistique.

Moi, chrétien, je participe pour de bon, n’importe où et n’importe quand à l’unique mort et à l’unique résurrection du Christ.

Je voudrais être chrétien d’Orient, pour avec cette église, chanter le retour glorieux du Christ à la fin des temps ; «  L’église se souvient de l’avenir »

Comme le père Ernetti, je rêve de concerts de cithare, donnés dans la cour des pharaons.

 Grâce au chronoviseur, j’ai pu  entendre les psaumes dans le Temple de Jérusalem. Mais j’utilise surtout l’appareil de façon païenne. Avec bien entendu l’accord de mon directeur de conscience. Mes recherches portent essentiellement sur des ancêtres patiemment identifiés depuis trente ans dans les registres d’Etat Civil. Je n’existe vraiment que dans mon arbre généalogique. Sans cesse j’enrichis de mes songeries ces chers disparus.

Je prie chaque jour pour remercier le père Ernetti. Ses travaux sur la désagrégation des sons ont abouti à ce chronoviseur, si précieux dans ma quête identitaire.

 Je  capte  des ondes en provenance de notre monde et de notre histoire. Grâce à cette machine à explorer le temps, je ne suis prisonnier, ni de l’espace, ni de l’instant présent.

Je règle l’appareil sur le lieu et l’époque de mon choix. Je sélectionne la personne que je veux mater. Mise au point de mon chronoviseur, ça dure une heure. Dès fois, il y a un peu de loupaille, mais le plus souvent ça gaze.

Plaisir de suivre ces personnes du passé, comme un ornithologue, ses bernaches de Sibérie baguées dans le golfe du Morbihan.

  

Chaque homme perçu détient une espèce d’onde, d’émanation à lui. Sorte de signature, D’emprunte digitale.

Je suis le voyeur pervers d’une cinquantaine de ces fantômes du temps passé. Je ne culpabilise pas. Chaque homme nait, pervers polymorphe. Freud l’a dit.

La voix de chacun est unique.

L’iris de l’œil aussi.

De temps à autre, je cherche, en tâtonnant un de mes ancêtres. Je règle mon chronoviseur sur l’onde diffusée par la cible. La machine à explorer le temps finit par suivre automatiquement mon parent.

Padre Ernetti, lui, remonte jusqu’à la vie du Christ. Je n’y suis jamais parvenu. Sans doute ne suis-je pas assez  en état de grâce.

Padre capte la Passion, le Christ en Croix, son agonie au jardin des oliviers, la trahison de Judas, le procès, le Calvaire. Bouleversant, son Jésus défiguré, au moment où on le conduit devant Pilate.

Mais cette machine constitue une bombe dangereuse, longtemps dissimulée par le Vatican. Je détenais fort heureusement un exemplaire reconstitué par Rémi Chauvin.

Puisse le Président Sarkozy, qui en dispose aussi, ne pas en faire un instrument d’inquisition.

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Entrée des fantômes Jean-jacques Schuhl

14 février 2010 par bruno chauvierre

entree-des-fantomes.jpgImaginez un peu qu’un fantôme vous adresse des SMS !!!?   ça se produit dès les premières pages. Et puis on voit le  narrateur dîner seul un soir d’hiver, dans un décor déjanté. C’est foutraque. Un cinéaste lui propose de jouer le rôle du chirurgien, dans Les Mains d’Orlac, vieux film culte des années folles. Très morbid chic. Fascination à l’idée d’incarner une créature du mal. Rôle en phase  avec le roman noir autour duquel ses pulsions de mort cristallisent  son énergie à écrire.

Effet de morphing continuel, «  ce procédé électronique par computer utilisé dans les nouvelles images pour transformer quelqu’un en un autre sous nos yeux. .. d’un fantôme l’autre… »

Après  L’hyper Justine » de Simon Libérati, le genre morbid chic prend de l’ampleur  avec ce livre déconstruit et moderne. Personnage au look aristocrate voyou, paroles d’une chanson électro-pop d’Etienne Daho, fredonnées devant l’aquarium d’un petit  chinois lettré. Le décor est planté.

Alors pour se sortir de sa gadoue mentale, le narrateur s’imagine acteur pour mieux s’identifier à des personnages, se lance dans le théâtre, comme dans l’écriture d’un roman « sans savoir du tout pourquoi .» les mots raisonnent dans sa tête «  comme quand on est très enrhumé »

Identification constante à tout personnage rencontré. Alors Schuhl s’interroge : «  Mais fantôme, fantasme, projection, émanation, qu’est ce que ça changeait ? » Toute situation est transfigurée avec le support de dialogues internes. Le narrateur se parle beaucoup à lui-même, à son alter-ego, au petit autre qu’il porte en lui. Thème constant du double de soi-même car «  la créature est une projection ou un double » 

 Le livre est plein de ces projections enrichies  d’une vie sensorielle époustouflante. Ainsi avec la margarita «  un tiers téquila un tiers cointreau… et le twist de citron vert, la fine écorce en hélice vient effleurer à nouveau ma lèvre… Au One Fifth on nous le servait en petit carafon évasés, le verre préparé, bien glacé, avec, la blancheur du givre autour, sur les vitres embuées » (p. 69)

Comme le coktail, le livre allume vite et rend léger… comme un fantôme !

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Avec Tolstoï Dominique Fernandez

5 février 2010 par bruno chauvierre

« Le prince Volkonski son grand-père maternel, faisait jouer chaque matin sous les arbres par un orchestre composé de ses serfs quelque morceau de ces musiques, que nous appelons aujourd’hui baroques mais qui étaient alors les seules connues. »(p.119)

Découverte familière de Tolstoï  dans la maison familiale où il écrivit Guerre et Paix, puis Anna Karénine, lectures de jeunesse, la mienne. Grand salon où Tolstoï se mettait au piano et jouait  « à quatre mains avec ses filles .» La pièce principale sert de salle de jeux et de salle à manger. Pas de luxe, mais c’est encore trop riche pour Tolstoï !

Découverte d’un homme proche de la nature. Avant notre écologie moderne, il montre à ses contemporains comment le monde animal et végétal reste immuable. (p.137) Il n’a qu’une seule religion, celle de l’herbe et des prairies, même si aujourd’hui, Yann Moïx  dans le Figaro le présente comme le Christ ! Lire Tolstoï : « Je pense qu’une fois mort, l’herbe pousse et c’est tout » (p.136) Il a le culte des plantes des bois et des animaux. Découverte d’un parallèle avec le style de Stendhal : le mot juste et précis. Jamais de grands mots. Le génie de Tolstoï a marqué plusieurs générations. Proust l’admirait tant qu’il se confondait avec  lui, croyait parler de Tolstoï alors qu’il parlait de lui-même !

Découverte de la complexité d’un homme clair  aux multiples facettes «  dans le chagrin comme dans la joie, dans l’étourderie comme dans le repentir » il a évolué toute sa vie. Jeune il acceptait les conventions de sa classe. A l’äge mûr, il fut à la fois en pleine lutte  contre lui-même et contre son milieu.

Découverte d’une  étonnante sexualité : Tolstoï prêche contre le sexe, pour diverses raisons, entre autres parceque ça mord sur son temps de travail., ce qui ne l’empêchait pas de se jeter sur sa femme comme un “Parisien”, comme un bouc” (p.107) son Journal est plein de révélations sur son attirance pour les hommes et en même temps un dégoût servant de” protection” contre l’attirance. le grand poète russe Athanase Feth, le décrivait comme “un pur-sang en rupture de licol ” ( p.135)

 Découverte de belles pages sur la souffrance humaine. Tolstoï, quasi  reporter de la défense de Sébastopol en 1855, écrivit des pages magnifiques sur la misère des salles d’hôpital, ” Il faudra attendre la Grande Guerre de 14-18, les Céline, les Duhamel, les Barbusse, pour retrouver un tel courage et une telle éloquence“(p.101)

Tolstoï  ne voit  pas la guerre dans l’éclat des fanfares et des uniformes de parade. il la voit dans la souffrance et en perçoit sa dimension universelle. C’est là sa grande différence avec les va-t-en guerre de France et d’ailleurs. 

Découverte d’une mise en cause de la pensée unique. Selon Fernandez, Tolstoï est  calme, mais subversif. Définition : « est subversif tout ce qui est incontestable » (p.144).

Pensée unique exprimée par  Daudet  tutoyant  Tolstoï : «  comment alliais-tu la perspicacité la plus aigüe quant aux hommes, et le plus noir aveuglement quant-aux idées ? » (p.328)

 Si Tolstoï et Léon Daudet sont subversifs, les idées de Tolstoï sont incontestables, car universelles. Pas celles de Léon Daudet. L’Académie Française doit revoir ses définitions et relire  l’Entre-Deux-Guerres, «  Méfions-nous du millionnaire et aristocrate en sabots, qui retape sa blouse et son pantalon lui-même. » (p.183 de ma vieille édition de La Nouvelle Librairie Nationale) . la méfiance n’est pas un beau sentiment.

 Des intellectuels comme Rémy de Gourmont   furent convaincus par Tolstoï de ne plus jamais voir la guerre, que la patrie était un  joujou etc., etc. Rémy de Gourmont regretta amèrement de s’être laissé avoir par ce courant, lorsque la France fut envahie. C’est ce que craignait Daudet, et la pensée unique de la droite d’ avant 1914. On ne tombera pas pour autant dans le piège selon lequel la défaite est due aux intellectuels. Il suffit de relire l’Histoire et pas seulement Tolstoï pour La Guerre et La Paix.

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Discours Parfait Philippe Sollers: un Céline magique ?

28 janvier 2010 par bruno chauvierre

Comme Céline,

                           Philipe Sollers, ex-maoïste est à son aise dans le pire.

 L’un avec « Je suis partout », l’autre avec « La Cause du Peuple ».

 A vrai dire, la Cause du Peuple, que j’ai vendue, moi aussi, sur les marchés, est moins pire que l’autre.

Mais enfin, quand même, tout ça est foutrement dérangeant pour ceux qui préfèrent donner le Prix Nobel à  Le Clézio, plutôt qu’à Sollers.

Bon Dieu !… mais Sade est toujours vivant, me suis-je exclamé, du côté de la page 130 du pavé de Sollers !… j’ai eu l’impression de côtoyer le divin marquis, tellement Sollers le fait magiquement surgir, dans une infinie délicatesse.

Oui magie de Sollers et du divin marquis : «  on s’embarque pour le souper dans des galères charmantes qui mènent chez une fée dont le palais est resplendissant et le souper servi par des sylphes qui descendent des airs. » Magie transmise à Simon Libérati et à son Hyper Justine. Morbid chic en prime.

Actualité et vérité de Céline à la page 326. C’est un sans-papiers. Allusion à l’exil de Klarskovgaard, ainsi commenté par Sollers : « La vérité, pour un sans-papiers, est tout simplement qu’il est hors-la-loi. »

 A la belle époque de la Gauche Prolétarienne et des ses queues leu leu maoïstes, Sollers jouissait d’être hors -la –loi. Vu ! visé ! feu ! salut !

 Bon !… j’avoue !… moi aussi. Mais on avait des papiers.

Tout ça c’est beau !…mais pourquoi  Sollers s’est-t-il éloigné de la politique ? il répond à la page 191, Sollers, se  projetant sur Goethe se confie :

« Eh non, le destin n’est pas la politique, mais quelque chose de plus profond, de plus intérieur. Un voyage permanent, une randonnée clandestine, un exil voulu, une accumulation de trésors, une renaissance » 

Le destin de Sollers ne manque pas de grandeur. Napoléon, en 1808 à Erfurt invitait Goethe : « Venez à Paris, le destin, désormais, c’est la politique ». Comme Goethe, Sollers a refusé la politique. Et pourtant François Mitterrand était demandeur !

 Sollers a suivi un destin qui lui a offert plusieurs vies. Comme Céline et « ses vingt-sept vies différentes» (p.330)

Dernier tour de magie de Sollers, faire disparaître page 188, un mâle viril :

« Un bon coq est celui qui a du feu dans les yeux, de la fierté dans la démarche, de la liberté dans ses mouvements, et de toutes les proportions qui annoncent la force. Un Coq ainsi fait inspirera de l’amour à un grand nombre de poules : si on veut le ménager on ne lui en laissera que douze ou quinze… »

Hé ! là ! cocottes ! Si vous voulez connaître l’identité magique du coq en question, lisez le livre de Sollers ou écrivez-moi, dans la rubrique « commentaires »

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Souvenirs littéraires Léon Daudet

25 janvier 2010 par bruno chauvierre

leon_daudet.jpgRéédition des Souvenirs. Les Cahiers Rouges.

 Dans mon édition dédicacée, des signets me conduisent là ou là.

 Un signet m’installe au restaurant Weber à la table de Léon Daudet. Plaisir de s’y retrouver  en compagnie des  deux nègres de Willy. Deux potes : les inséparables Toulet et Curnonsky, alias Curne.

Tous les ans, je descends à Caresse-Cassabers, le village natal de Toulet.

 Logement à l’hôtel Tissier . On y vit comme au temps de Toulet.

 Je termine mon voyage en déposant des coquillages sur la tombe de Jean-Paul Toulet dans le petit cimetière de Guéthary, à gauche après la grille. Entre deux je m’achète un béret basque à la coopérative sur le port de Saint Jean de Luz.

C’est dire que la réédition des Souvenirs me fait plaisir. Je lis souvent Daudet. Surtout pour le pittoresque d’une époque passionnante.

Sur Jean-Paul Toulet,  poète maniant la langue, avec plus de souplesse encore que Mallarmé :

« Nous l’aimions pour son horreur de la foule, des préjugés démocratiques, de la niaiserie diffuse et des gens importants. Un monsieur, dont le nom est une tare, célébrait devant lui l’innocence plus que problématique d’un autre taré : « noblesse oblige » dit Toulet, se levant à demi comme pour saluer. »

On connaît l’un des chefs-d’œuvre de Curne, co-écrit avec Bienstock, dans la collection joyeusetés et facéties : T.S.V.P. Ce recueil d’anecdotes et de bons mots, me fait toujours bicher. Veinard de Daudet qui se tapait la cloche avec lui !…

Sur Curnonsky :

 « Curne joint à l’esprit d’observation le don de la cascade des mots et des éblouissants à-peu-près. Cette facilité prodigieuse, renversante… »

Autre signet.

 Nous voilà au ballon avec un Daudet découvrant à ses côtés le sens de l’honneur des taulards : «  la seule faute impardonnable, et qui mérite, selon la loi de la jungle, le coup de surin ou de « rigolo » mortel, c’est de « donner » le copain aux bourriques ou aux « bourres ». Il s’est pas trop attardé à la Santé, le Daudet. Treize jours après, le 26 juin 1927, les Camelots du roi le font évader.

Les images de Daudet surgissent de signet en signet. Des images fortes et rudes. Rien de musqué, ça pue la sueur, le sang, les parfums puissants. Comme chez Céline, ça vit frénétiquement. Etre venu du fond des âges, homme rayonnant d’audace et de joie.

Mais qui donc aujourd’hui ressemble le plus à Daudet ?

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Carnets Albert Camus

9 janvier 2010 par bruno chauvierre

carnets_camus.jpg
Parmi les belles formules des Carnets : « Oui, j’ai une Patrie, c’est la langue française »
Camus ne s’empétrouille pas dans des stratégies idéologiques dissimuliformes et sournoisoïdes, comme celles qui polluent le débat actuel sur l’identité nationale.
Carnets, belle mosaïque de style d’un artiste qui se modèle au long de sa vie.
Carnets, des « coulisses » selon Roger Quillot. Témoignages de la genèse d’une œuvre, avec des projets abandonnés en cours de route et des rêveries mûrissant les œuvres à venir. La maladie lui a enseigné la valeur du temps ; « Il n’y a pas une minute à perdre, ce qui est peut-être le contraire de se dépêcher » Cette dernière formule évoque le style de Max Jacob, l’un de ses premiers lecteurs. Il faudra bien un jour exploiter la correspondance, jusqu’à maintenant inédite entre Max Jacob et Camus, « un jeune homme d’avenir » disait-il dans une lettre de 1932 à Jean Grenier. Beaucoup ont emprunté à Max Jacob. Camus aussi.
Passages éclairant la trajectoire camusienne : « C’est pourquoi sans doute et jusqu’ici je ne suis pas un romancier au sens où on l’entend. Mais plutôt un artiste qui crée des mythes à la mesure de sa passion et de son angoisse »
Belles pages, semblables à celles des journaux de Stendhal. Traduction de la sensation que les paysages lui procurent. Voyages en Italie ou en Grèce avec l’évocation de la terre natale. Identité méditerranéenne : « Encore dans les ruines entre les collines et la mer. Difficile de m’arracher à ces lieux, les premiers depuis Tipasa où j’ai connu un abandon de l’être »
Des confidences, mais pas de détails intimes. Camus ne proustise pas, il révèle l’univers imaginaire du romancier. Pas d’étalage impudique. Priorité à l’écriture, sa « joie profonde »

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Céline , Lettres ( La Pléiade )

2 janvier 2010 par bruno chauvierre

celine_lettres.jpgPour mes étrennes, les lettres de Céline.

A lire absolument:

- par ceux qui s’ennuient avec les vœux de bonne année.

- par ceux qui aiment la correspondance amoureuse.

Lettre de vœux du 31 décembre 1959, à Roger Nimier: « A vous deux biens chers amis tous nos plus fervents vœux de frénésie jeune ardente imprévoyante de sérénité vieillante follement riche égoïste bien vache. Une santé du tonnerre bien sûr pour cent ans… » ( page 1560)

La correspondance de Céline n’est pas un fleuve à débit régulier, mais un torrent bouillonnant. L’homme est épris de mouvement. Dans son univers, tout bouge, comme les danseuses qu’il a tant aimées. Il ne souhaite pas seulement: bonne santé, mais « une santé du tonnerre » ; il n’en finit jamais , ni avec les images, ni avec la violence des mots.

« Soyez vicieuses », conseille-t-il aux femmes qu’il a séduites à travers le monde.

Il termine ses lettres par : « Je t’aime, je t’aime, je t’aime »

Belles lettres d’amour adressées à sa danseuse américaine Elisabeth Craig ou à son amie autrichienne Cillie Ambor.

Les femmes aiment cet aventurier, amateur, comme Georges Orwell des «gens de peu» , rencontrés dans les bas-fonds londoniens ou bien comme trafiquant d’ivoire au Cameroun. Tout ça exprimé avec virilité: « La destinée est une putain qui se tait quand on l’enfile »

Et Céline de donner des conseils à ces dames, pour faire suite à des exercices pratiques, à renouveler avec leurs partenaires du moment. Il dispense ses leçons avec un art poétique craquant. Ne conseille-t-il pas de « faire danser les alligators sur une flûte de paon » ? A Elisabeth Craig en 1927, celle qu‘il appelle, Dear little écureuil, il susurre: « Apporte un peu d’excitation à ton vieux copain- pas forcément au lit- mais juste des trucs, après tout c’est bien plus amusant, je suis prêt à entendre toutes sortes de combinaisons bizarres. »

Dans chaque lettre, il y a quelque chose de Célinien pour exprimer le désabusement, la provocation, la réflexion, mais c’est toujours avec l’accent de Bardamu. Un cordon ombilical relie lettres et romans.

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L’identité du filsdans les oeuvres de Wajdi Mouawad et de Dany Laferrière

30 novembre 2009 par bruno chauvierre

Wajdi Mouawad avec Littoral, pièce ovationnée hier au TNT de Toulouse et Dany Laferrière avec L’énigme du retour, ne partagent pas que leur Québec d’accueil. L’homme de théâtre, comme l’écrivain, retournent au pays natal pour accomplir leur travail de deuil en des lieux dévastés par les horreurs humaines. Ils se demandent comment rester vivants avec ce qui est mort en eux et, à travers des rencontres douloureuses, ils entreprennent de retrouver le fondement même de leur existence et de leur identitéDans Littoral, le héros, Wilfried décide d’offrir une sépulture à son père dans son pays natal. Mais les cimetières sont pleins. Le père, tel un fantôme, l’accompagne et lui parle, instants émouvants au cours desquels le fils aime enfin ce père qu’il déshabille et prépare pour une mort definitive et sans sépulture puisqu’il sera finalement jeté n’importe où, faute de place, après une longue errance. Avec L’énigme du retour, sous le ciel d’Haïti, Laferrière enterre son père, avec une poule noire sous le bras et tous les amis du père rencontrés lors de ces obsèques sans corps. A cause de la poule noire, on le confond avec LEGBA, « dieu qui se tient à la frontière du visible et de l’invisible »La poule noire sous le bras, il enterre son père.Dont le cadavre à Brooklyn. Première à Barradères, le village natal de son père,aujourd’hui, on inhume sans corps.C’est aussi ça, l’énigme du retour.Identité multiforme de Dany, pluralité des rôles :celui d’affronteur des neiges celui de protégé des dieux. Ses dieux, ramenés avec lui, des moins vingt-huit degrés de son QuébecSes dieux ne l’ont jamais quitté« Si tu ne connais pas le vaudou, le vaudou te connaît »C’est ce qu’il se dit, à Ville-Bonheur, au-delà de Port-au-PrinceAvec deux rôles religieux dans cette cîté« où règnent deux vierges. Celle de la chrétientéS’appelle Marie Immaculée. Et sa jumelle qui trône dans le parthénon vaudou,c’est Erzulie Freda Dahomey.Des vierges assoiffées.L’une de sang.L’autre de sperme. » (page243) Complexité et mystère du statut identitaire , tant pour Wajdi Mouhawad que pour Laferrière. Le mystère fait partie de la condition humaine, et aussi du vaudou. Mais pourquoi prendre Dany pour Legba ? Pour amadouer Ogou, dieu colérique et jaloux, capable de gâcher à tout instant une cérémonie de funérailles ou de fiancailles. Ce père de famille le sait, en poussant sa fille, dans les bras de Dany, par respect pour LEGBA. Et Dany de préciser, à la page 269 de son livre qu’on entend même « des hommes et des femmes chanter la gloire d’Erzulie Freda Dahomey, la déesse à qui aucun homme ne peu résister » Dany Laferrière, comme Wajdi Mouhawad, peaufine son statut d’homme dans le culte des morts : Dany Laferrière : « Les enfants traversent le cimetièrePour se rendre à l’école.En passant ils frôlent de leur paumeLa tombe de leurs ancêtres.Une façon de garder un contact quotidienAvec ce monde. » (page 293)

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Rémy de Gourmont et sa “Lettre à Sixtine”

29 novembre 2009 par bruno chauvierre

sixtine.jpgLettres à Sixtine
Rémy de Gourmont (Mercure de France)

Merveilleux ouvrage de 1887 s’ouvrant par la Ballade De La Robe Rouge
« Couleur d’amour : votre Sorcellerie
N’avait besoin de tant pour me charmer ;
Mais sans regret, sans peur, sans fourberie,
En robe rouge, il faut bien vous aimer.

C’est qu’il est amoureux Gourmont. Peut nous importe le genre littéraire de son écrit. C’est simplement beau ; a témoin cette prose de son carnet du samedi 21 mai 1887 à 11 heures du soir :

«  Et en une rêverie extrêmement douce me reviennent présents les commencements et les hésitations premières de cette passion qui a pris ma vie. »

Mais la vie chambarde les plus beaux sentiments, et, le mardi 27 juin 1887, Gourmont demande à sa chère Berthe si :
« Avant d’avoir aimé, voudrais-tu donc haïr ?
Le poète est inquiet, lui, qui, dans quelques années, s’agenouillera devant Natali Barney et René Vivien. Sensibilité :
« Nous haïr ? O blasphème ! Et les baisers promis ?
Non, l’âme veut sa joie, et la chair, ses ivresses,
Des plaisirs où les sens vibrent sans compromis,
Et la communion sous de doubles espèces. »

Mais Berthe ne l’aidera qu’à travailler. Gourmont a tant aimé, sans retour, bien avant son amazone Natali Barney-Clifford. Bel écrit de renoncement nimbé d’amour :
« Travailler avec toi, compris, encouragé et aidé par toi, c’est le plus complet bonheur que je pouvais imaginer »

Les Lettres à Sixtine, ouvrage de toujours. La passion, le Désir, le Plaisir y sont chantés, même si la société est « borgne » devant « la passion rare et qui fait peur »

Livre de toujours pour ceux et celles qui subliment leur déception amoureuse dans leur âme et leur corps.

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Pratchett, tentative de cartographie d’un univers…

12 novembre 2009 par Nicolas Grondin

terry_pratchett.jpgLe problème avec Terry Pratchett, c’est « Par quelle côte aborder le continent ? »

Car il y a bien continent : « Monnayé », dernier opus paru en octobre 2009 chez L’Atalante, sera le trente-deuxième volume des « Annales du Disque-monde » ! Et ce n’est pas tout, il y a aussi les « Romans du Disque-monde », puis les cycles connexes (Le Grand livre des gnomes), les tentatives de Pratchett d’échapper à son propre « monde » (Les Aventures de Johnny Maxwell), enfin la littérature d’exégèse, les recueils de dessins et les « dictionnaires », les jeux inspirés de son univers, etc.

J’imagine le lecteur voulant « goûter » Pratchett, devant les rayons d’une librairie, d’une bibliothèque, devant cette masse de livres rarement classés, pour la plupart épais, avec leur titre abscons. Par où commencer ?

L’une des clefs pour aborder Pratchett est de savoir qu’il est Anglais comme le sont les Monty Python, Rowan Atkinson ou Jerome K. Jerome, c’est-à-dire natif de cette île étrange où le comique de l’absurde a été élevé au rang des Beaux-Arts. Si vous n’aimez pas ça, inutile de vous attarder. Ah… vous aimez ? Allons-y, alors…

Le premier volume de son cycle majeur, « The Color of Magic » (La Huitième couleur), paraît en 1983 chez Colyn Smithe Ltd., à Londres. Quinze ans plus tard, il est décoré de l’Ordre de l’Empire britannique pour services rendus à la littérature, ce qu’il commente en déclarant : I suspect the « services to literature » consisted of refraining from trying to write any. (soit : Je soupçonne que ces « services rendus à la littérature » ont consisté à me retenir d’en écrire).

Comment en est-il arrivé là ?

Au début de ces années 1980, les « teenagers » européens redécouvrent John Ronald Reuel Tolkien — autre Anglais, auteur du désormais inusable Seigneur des anneaux — à travers un jeu ébouriffant : Dungeons & Dragons®, le premier jeu de rôle publié et commercialisé, qui déboule en Europe après avoir décoiffé dix ans plus tôt les parents américains. Dans ce jeu d’un nouveau genre, on se glisse dans la peau d’un elfe, d’un nain, voire d’un homme pour devenir le magicien, le guerrier ou le voleur d’un monde très habilement inspiré de celui des Gandalf, Legolas, Gimli et autres Aragorn…

Pratchett a alors la trentaine et, après quelques incursions dans la SF, s’empare de ces codes, ceux en gros de la « Fantasy » mêlés à ceux de D&D®, pour mieux les caricaturer. Son « monde » est total foutraque : un disque plat tournant autour d’un moyeu, supporté par quatre éléphants, le tout sur le dos d’une immense tortue voguant dans l’espace. Rincevent, son premier héros, sorcier calamiteux, n’a même pas la carrure d’un anti-héros et ses aventures sont une succession d’échecs qui le font avancer par mégarde. Mais rien, dans ce premier livre, n’annonce le foisonnement qui va suivre, et on pourrait d’ailleurs parfaitement se passer de le lire tant il est peu représentatif de sa descendance. Car, au fur et mesure que l’œuvre avance, peut-être même en dépit de son auteur, le Disque-monde va devenir de plus en plus cohérent.

Et notamment des personnages vont apparaître, s’imposer, s’installer et devenir récurrents au point de définir à eux seuls des lignes narratrices qui s’éloignent, se croisent ou s’ignorent, composant en quelque sorte des « séries dans la série ». Pour le néophyte, ce sont alors autant de pistes qui s’ouvrent dans cette jungle et lui permettent d’explorer le Disque-monde avec moins de risques de s’y perdre et d’abandonner faute de repères.

 

1) Ankh-Morpork. Premier personnage, assurément. Ville tentaculaire, cloaque qui serait un concentré de toutes nos mégapoles modernes, mais baignant dans un nauséabond et joyeux Moyen-Âge de Fantasy, avec ses guildes surprenantes, sa population franchement hétéroclite, son dirigeant mieux roué que Machiavel, son école de magie plus proche de David Lodge que de Saroumane, sa police — nous y reviendrons —, son quartier réservé, ses figures locales… Elle permet à Pratchett de brocarder quelques travers de la vie citadine, la nôtre. Même si Ankh-Morpork apparaît très souvent comme décor dans d’autres volumes, elle la principale héroïne de la première de mes « séries » :

Les Zinzins d’Olive-Oued (Annales du Disque-monde, n°10)

Masquarade (ADM, n°18)

Va-t-en-guerre (ADM, n°21)

La Vérité (ADM, n°26)

Timbré (ADM, n°30)

Monnayé (ADM, n°32)

 

2) Le Guet de nuit d’Ankh-Morpork, structuré autour de l’ombrageux Sam Vimaire… Ce ne fut d’abord qu’une branche de la première série, mais au fil des pages… Les personnages de celle-ci sont pour moi les plus attachants. Ils permettent aussi à Pratchett de faire du polar sans en avoir l’air. Le guet petit à petit s’étoffe d’agents les plus improbables au nom du « droit à la différences des espèces ». Comptent dans cette ligne-ci :

Au Guet ! (ADM, n°8)

Le Guet des orfèvres (ADM, n°15)

Pieds d’argile (ADM, n°19)

Le cinquième éléphant (ADM, n°25)

Ronde de nuit (ADM, n°28)

Jeu de nains (ADM, n°31)

 

3) Le royaume de Lancre et sa principale attraction : ses trois sorcières. Lesquelles, sous la férule de Mémé Ciredutemps, ont de la magie une idée très personnelle : le mieux est de ne pas s’en servir du tout. Il n’y a rien qui ne puisse s’arranger d’un bon coup de « têtologie », sorte de « psy quelque chose » mâtiné de recettes de grand-mère et d’un peu de mise en scène. Lancre, le royaume, est une terre farouche et fière… grande comme une nappe de pique-nique (tout juste s’il ne faut un passeport pour s’allonger) et perdue dans les hauteurs des montagnes du Bélier. Elle a un roi, bien sûr, mais aussi tout un gouvernement : ses sorcières, connues par tout le vaste Disque-monde comme la calamité à éviter.

La huitième fille (ADM, n°3)

Trois sœurcières (ADM, n°6)

Mécomptes de fées (ADM, n°12)

Nobliaux et sorcières (ADM, n°14)

Carpe jugulum (ADM, n°24)

 

4) La Mort est ici une entité masculine, puisse qu’elle est un mâle nécessaire… Et qu’on se le dise : Il y tient… Mais Il s’ennuie à mourir : l’ubiquité, la vie éternelle, tout ça c’est bien beau mais les vivants sont si… bizarres ! Doit y avoir quelque chose là-dessous, et Il veut en avoir le cœur net. La Mort veut comprendre la vie, en somme… Seulement, Il est particulièrement inapte à cet apprentissage et il s’y prend toujours à l’envers.

Mortimer (ADM, n°4)

Le Faucheur (ADM, n°11)

Accrocs du roc (ADM, n°16)

Le Père porcher (ADM, n°20)

 

5) Enfin, Rincevent le « fondateur » qui, de temps à autre, au hasard d’un volume, parcourt les destinations exotiques du Disque en fuyant son ombre, suivi par le Bagage, Cohen le barbare octogénaire ou quelque étonnant kangourou.

La huitième couleur (ADM, n°1)

Le huitième sortilège (ADM, n°2)

Pyramides (ADM, n°7)

Éric (ADM, n°9)

Les tribulations d’un mage en Aurient (ADM, n°17)

Le dernier continent (ADM, n°22)

 

Évidemment, comme toute tentative de classification, certains éléments résistent à toute « rationalisation » — si tant que ce mot puisse être appliqué à Pratchett — soit qu’ils représentent vraiment des « hors texte », soit qu’ils soient en quelque sorte des récréations de l’auteur, tentant d’échapper à ses propres codes. Mais ils peuvent aussi représenter le départ de nouvelles « séries » encore constituées d’un seul titre… pour l’instant.

La bonne nouvelle pour le néophyte, c’est qu’il peut se permettre de s’en saisir pour « goûter » , sans avoir le sentiment trop gênant de n’avoir pas les clefs de certaines allusions.

Les petits dieux (ADM n°13)

Le dernier héros (ADM n°23)

Procrastination (ADM n°27)

Le régiment monstrueux (ADM n°29)

On a l’impression, par exemple que « Les petits dieux » et « Procrastination » pourraient constituer les premiers pas d’une série d’uchronies, de réflexions sur le Temps et ses pièges. On retrouve d’ailleurs des éléments de ces deux derniers titres dans « Ronde de nuit » où le moine débonnaire croise le flic rationnel.

 

Enfin, l’évocation des mondes de Terry Pratchett, publié en français par L’Atalante, ne saurait être complète sans mettre chapeau bas devant l’exceptionnel travail de Patrick Couton, son traducteur… Fidèle depuis le premier volume, son travail savoureux est le principal outil d’harmonisation de l’entropie foldingue de Pratchett.

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bascule

25 octobre 2009 par spermy de spermito

si vous demandiez à vos amis de vous dire à quel moment précis leur vie a basculé, si elle a basculé, il y aurait toutes les chances qu’ils soient bien en peine de vous répondre. mais si je comptais parmi vos amis, hypothèse hautement improbable, je pourrais pour ma part vous dire que c’est à deux reprises que ma vie a basculé  : une première fois lorsque j’ai posé mes lèvres sur celles de judith zuckermann, et une seconde fois une quinzaine de secondes plus tard lorsque j’ai vomi dans sa bouche et sur ses seins. je pourrais même vous dire que c’était durant le mois de janvier de l’année deux-mille à l’arrière d’un taxi parisien qui roulait sur le boulevard montparnasse. j’avais bu durant la majeure partie de l’après-midi tant j’appréhendais ma première soirée en tête à tête avec judith zuckermann, puis j’avais continué de boire une bonne partie de la soirée, sans pour autant être ivre, ce qui n’aurait pas été du meilleur effet, mais jusqu’à être assez détendu pour pouvoir lui parler avec un semblant de normalité plutôt que de la fixer béatement, la bouche entrouverte. j’étais en effet sous le charme de judith zuckermann depuis plusieurs semaines déjà, elle avait remplacé mon sommeil par une continuelle et improductive rêverie diurne, et le manque de repos me donnait l’air particulièrement idiot. raison pour laquelle je devais également recourir à divers excitants dont certains avaient une relation orageuse avec l’alcool. judith zuckermann avait accepté de venir écouter un disque de jazz à mon domicile, et tandis que je prenais sa main à l’arrière du taxi conduit par un homme d’une couleur indéterminée qui aimait la chanson française, je songeais à la façon dont j’allais pouvoir ramasser les vêtements sales qui jonchaient le sol de mon salon avant que judith zuckermann ne tombe dessus. si vous aviez connu judith zuckermann, vous n’auriez pas, vous non plus, envisagé la possibilité qu’elle vous accompagne chez vous le soir de votre premier rendez-vous. et puis, je me faisais du soucis pour rien, puisque nous ne sommes jamais arrivés jusque chez moi. sa main dans la mienne, elle a tourné la tête, m’a embrassé, j’ai eu de drôles de sensations dans le ventre, et j’ai donc vomi dans sa bouche, du vin rouge, qui a coulé sur ses seins, et elle a vomi aussi, hurlé, le taxi s’est arrêté, il nous a dit de descendre immédiatement, et la seconde d’après judith zuckermann et moi étions sur le trottoir, elle avec sa belle robe noire décolletée envomie, et moi qui continuais de vomir. est-ce que tu n’as pas froid, je lui demandais régulièrement entre deux spasmes, car je m’inquiétais pour elle, et au moment où je me retournais elle me frappa au visage avec son petit sac avant de se mettre à marcher à vive allure sur le boulevard. je la suivais en trottinant, mais elle se retournait à chaque fois et me frappait de nouveau avec son petit sac, jusqu’à ce que je m’arrête de la suivre et que je reste planté là, abattu, grelottant, du vomi sur les chaussures, songeant avec amertume que notre histoire d’amour n’avait duré que quinze secondes. les jours suivants, je suis resté chez moi à me demander comment reconquérir le coeur de judith zuckermann qui ne répondait pas à mes appels téléphoniques. je ne mangeais pas, je ne dormais pas, et je faisais des économies de produits d’hygiène corporelle. et puis je me suis décidé à lui écrire, j’ai rédigé de nombreux brouillons, ta mère est la plus grande voleuse du monde elle a volé toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans tes yeux, mais je craignais qu’elle ne connaisse ces vers d’apollinaire, alors j’ai décidé de ne pas prendre le risque d’aggraver la situation, et de lui écrire quelque chose de plus personnel, et cela disait :
judith zuckermann
j’ai fait un rêve
je marchais dans un champ de blé
les épis étaient comme tes cheveux
bruns et soyeux
je me suis adossé à un arbre dans le champ
je suis monté sur un de mes soupirs
et de là-haut j’ai vu des crop-circles
j’ai pu lire qu’ils disaient
judite zukermane
car les extra-terrestres
écrivent mal notre langue
ne leur en veux pas je t’en prie
je suis un des leurs
alors ne m’en veux pas
à moi non plus

et j’ai attendu longtemps que quelqu’un sorte de l’immeuble de judith zuckermann pour pouvoir déposer ma lettre dans sa boite aux lettres, puisqu’elle ne souhaitait pas m’ouvrir la porte vitrée même lorsque je travestissais ma voix à l’interphone. je n’osais plus sortir de chez moi de peur que judith zuckermann n’appelle en mon absence, je n’avais pas de répondeur téléphonique. je laissais ma porte d’entrée grande ouverte lorsque j’allais relever mon courrier afin de pouvoir remonter si jamais j’entendais sonner le téléphone. et puis un jour, enfin, j’ai reçu une lettre de judith zuckermann, ou plutôt un mot  : connard. j’ai mis très longtemps à ne plus penser à judith zuckermann et à notre relation de quinze secondes, et d’ailleurs je n’ai jamais vraiment réussi. mais j’ai récemment retrouvé ses coordonnées sur internet, elle habite du côté de grasse à présent. j’ai dans l’idée de lui écrire à nouveau, et peut-être que ma vie basculera une troisième fois.

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requiem

4 octobre 2009 par spermy de spermito

chaque soir, à vingt-deux heures et quarante-huit minutes, le lacrimosa du requiem de mozart fend le silence qui m’enveloppe tandis que, juché sur un siège de bar dans mon salon je me délècte de scènes pornographiques sur le réseau internet, ou que, plus rarement, je me trouve dans mon lit, seul ou plus rarement encore, accompagné. longtemps, j’y ai vu un signe annonciateur de ma mort prochaine, je me disais, ce soir je rejoins michael, et c’est tant mieux car le monde est devenu complètement dingue depuis son départ, ce soir je monte au ciel sur un arc en ciel magnifique escorté par quatre walkyries topless juchées sur d’immaculés petits poneys à la crinière pastel – j’ignore pourquoi je me figure ma mort comme un show gay, mais cela est. et puis un soir j’ai réalisé que le spectacle estival son et lumière organisé par la mairie de la ville où je demeure n’était pas étranger à ce phénomène, le requiem de mozart dans ma tête, chaque soir à vingt-deux heures et quarante-huit minutes. j’ai compris que je n’allais peut-être pas mourir, ou alors pas plus que tous les gueux qui assistaient audit spectacle sur la grand place. je ne cacherai pas avoir ressenti alors une légère déception car, évidemment, être le genre de type qui entend des musiques dans sa tête, ça vous place un peu à part, pour ne pas dire au dessus du commun des mortels qui lui meurt d’un coup comme ça, plop, et sans musique préalable, encore. avec quel aplomb n’ai-je pas, un soir, déclaré à la personne qui me jouxtait dans le lit j’entends le requiem de mozart c’est pour cette nuit, on vient me chercher, sois heureuse avec un autre même si je ne vois pas comment, maintenant. résigné, mais courageux. son silence qui en disait long, même ponctué de ridicules petits grognements, me confortait dans l’idée que j’étais bien le seul à entendre le lacrimosa, même si j’en viens désormais à penser que les boules quies de la belle, enfin la belle, comprenons-nous, y étaient pour beaucoup.
mais comme il n’y a pas de fumée sans feu, il n’y a pas de requiem sans décès, et ceci qu’il soit donné par la mairie de la ville ou qu’il ne résonne que dans ma tête, et c’est là que je souhaitais en venir : ce matin, ma chatte manquait à l’appel. elle n’a jamais manqué un seul lever de drapeau, ce petit rituel patriotique que nous avions choisi de respecter elle et moi, notre manière à nous de regretter la déliquescence de la société et d’honorer le souvenir de la france. j’ai crié son nom, hissé sur le rebord de la fenêtre, secoué son plat de croquettes, erré dans le parc. rien nada nothing nichts. à présent, j’ai beau penser au clavier d’ordinateur portable à deux mille cinq cent euros qu’elle a bouloté, à toutes les fois où elle a pollué sa caisse alors même que je tentais tant bien que mal de constituer une atmosphère romantique et jazzy avec une jeune ou moins jeune personne, aux nuits sans sommeil à lui courir après pour qu’elle cesse de jouer à rebondir contre les murs, aux petits tas de dégueulis au beau milieu du salon découverts au petit matin, aux poils sur mes onéreux vêtements, bref, tout ceci, je suis tout de même inquiet, avec cette histoire de requiem, parce que c’était elle et moi contre le monde entier, elle seule à mes côtés, comprenant mes souffrances. alors, peut-être qu’elle va revenir, ou peut-être pas, mais je sais que si elle ne revient pas, c’est qu’elle sera heureuse avec michael et les poneys immaculés à la crinière pastel.

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Métamorphose

12 septembre 2009 par gaelle

Souffle…

Couler…

Moule protecteur élastique,

En apesanteur…

( Réfugiée)

Je me diffuse dans ta pudeur;

Et pour temps ton excentricité.

Sonorités asphyxiées…

(Réfugiée)

Miroir distendu des barrières raisonnées.

Sans but,

Nie finalité.

Seulement se laisser porter…

(Réfugiée)

Immergée dans ce silence;

Libre sphère foetale.

Je suis là! accouchée de moi-même.

Naufragé du placenta tourmenté.

(Réfugiée)

Le visage liquéfié,

De mes larmes qui ruissellent,

Cliquetis…

Du goutte à goutte cristallin.

Secondes

Après

Secondes…

Souffle…

Couler…

http://galaloo.unblog.fr/ 

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Encore un livre gratuit chez Tungstene Editions

4 septembre 2009 par tungstene

Encore un Livre gratuit chez Tungstene Éditions 

Après “Tungstene et le coquillage Magique”, qui a déjà séduit plusieurs milliers de lecteurs, sous sa forme papier ou sous sa forme téléchargeable, c’est désormais au tour du tome numéro 2 de la série BD Tungstene créée par Claret Bruno, “Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour une fille ???” d’être adapté en Roman jeunesse.

Le concept ayant fait ses preuves, comme pour le 1er, Tungstene Éditions vous offre

gratuitement et en intégralité  sa lecture.

Une bonne façon de lire ou faire lire, autrement, tout en se plongeant dans cet univers si distrayant.

Description:

Roman jeunesse, (ou plutôt tout public) adapté de la deuxième BD Tungstene. Dans le même style humoristique anachronique et dépaysant, que le tome précédent, l’aventure nous emmène visiter les fin fonds d’Atlantide, ce fabuleux continent disparu. Passant des villes aux égouts habités par la pègre, aux campagnes sauvages, vous vibrerez aux rebondissements et aux émotions en tous genres : Jalousie, romantisme, action, rencontre avec de drôles de personnages et de drôles de petites bêtes, peut-être pas si bêtes !

Résumé :

- 6080 avant J.C. Tungstene Baliverne et Hallucinogène sont en randonnée sur Atlantide, lorsque dans la nuit, ils furent réveillés par un étrange engin volant. Curieux d’en savoir plus et pourvus de leur coquillage magique téléportateur, ils feront rapidement la connaissance de Lennia, une pauvre fille harcelée par un truand de la pire espèce qui a déjà enlevé son père. Ce bandit sans scrupule n’hésitera pas à s’en prendre à elle aussi et c’est pour la sauver que nos trois héros, devront se rendre à Atlantide la capitale, se mêler à la pègre, puis battre la campagne à sa recherche. En chemin, ils feront de drôles de rencontres dont un vieux sage d’Atlantide aux pouvoirs étranges et accompagné de Nessis.

 

Éditeur: Tungstene Editions © 2009  Standard Copyright License

Pour vous le procurer, rien de plus simple, au choix trois méthodes:

-Téléchargez le gratuitement et en intégralité à cette adresse:

http://www.lulu.com/items/volume_65/6196000/6196898/4/print/6196898.pdf  (1 document, 3.3 MB)

- Acquérir la version papier pour seulement 9€97 à cette adresse :

http://www.lulu.com/content/livre-%C3%A0-couverture-souple/tungstene-2-quest-ce-quon-ne-ferait-pas-pour-une-fille-roman/6196898

Imprimé: 135 pages, 14,81 cm x 20,99 cm, (A5) reliure dos carré collé

- le lire en ligne directement sur http://tungstene2.over-blog.com

Plus d’infos et catalogue complet sur http://tungstene.free.fr

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N

22 août 2009 par Franck_F

Moi j’dis rien, j’dis pas, vous voyez. Je ne pensais pas en arriver là, sérieusement (si c’est vrai). MAIS ILS SONT TOUS ALLE TROP LOIN.

Je m’explique.

Moi j’veux bien qu’on ait douze ans et qu’on sache pas quoi lire, qu’on cherche, qu’on tatonne, alors ouais le premier rayon de la fnac genre couverture médiatique de livre dans le temps si bien dans le temps qu’on se demande à quoi ça sert : vous voyez, je vous le disais : je peux comprendre qu’on pioche dedans. Mais c’est l’année d’après que sonne le glas. Après : ce n’est plus possible. Notez-le. J’ai dit NOTEZ-LE bien. Après c’est inadmissible : Marc Levy Anna Gavalda Musso et Nothomb et ses fruits pourris, eux, partout, on ne peux plus. Je vous le dit. Acheter ça, je veux dire, l’acheter mais LE LIRE AUSSI. Non. C’EST IMPOSSIBLE. Plutôt crever, c’est sur. Mais attendez, ce n’est pas fini.

Je prends tout, tout sur moi : l’élitisme, le mépris, la prétention, le savoir, parce que oui, MOI JE SAIS. Moi je sais que c’est de la merde et je ne comprends pas, non je ne comprends pas. Comment peut-on vivre dans une société ou tout est si important : ce que tu portes, le boulot que tu fais, pour qui tu votes, avec qui tu baises, MAIS CE QUE TU LIS, NON, CA NA PAS D’IMPORTANCE. C’est le pire des constats : ça n’a plus d’importance. On s’Harry Potterise le cervelet on lit on lit on lit mais on croire lire. VOUS AVEZ LE CERVEAU REMPLI DE PSEUDO MERDE LITTERAIRE ET VOUS NE DITES RIEN.

Je vais m’calmer. Si si. Je vous le jure. Je m’en vais dire au petit voisin qu’Harry Potter à fait de lui (et ses camarades) une bande de crétins. Une bande ou génération. Du pareil au même.

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Lettre Hajar ISSAMI

1 août 2009 par Hajar ISSAMI

Cher Abdellah, J’ai beaucoup pensé au sujet de ce livre, à ces lettres. J’étais tellement perdue que  j’ai voulu renoncer. Parler de mon pays et conseiller sa jeunesse était pour moi un pas difficile à franchir, un courage et une responsabilité. Je me disais que je suis très mal placée pour  mener un discours d’adulte et griffer des mots mûrs…

Donc je préfère parler du Maroc à travers moi, à travers mes mots jeunes, tourmentés et étouffés par la solitude. Et une fois de plus j’ai eu le besoin de t’écrire :  tu étais tout le temps là pour moi, même de loin, je recevais tes mots et Dieu sait à quel  point ca me faisait plaisir, tes phrases étaient des citations qui résonnaient en moi, ils adoucissent ma colère et apaisent la douleur, et une fois de plus, j’ai senti le besoin de me confesser à toi, de partager avec toi ma journée, un autre épisode de ma vie.

Ce matin, j’ai ouvert mes yeux de bonne heure, le goût amer dans la bouche, celui de chaque réveil… Oui, Abdellah, il est amer le comprimé de la vie, j’en prends chaque matin pour survivre et tu sais que c’est le même calmant prescrit à tout le monde ici. J’ai regardé longtemps le plafond et j’ai eu du mal à me réveiller, j’avais du mal à sentir mon corps, j avais du mal à naître à nouveau, et je pensais  déjà à cette journée,  une autre de plus. J’ai respiré profondément, je voulais sentir l’air de cette journée pour que je puisse me familiariser avec elle.Sur le mur de ma chambre une horloge, elle indique 8h30.

De l’autre côté sur mon calendrier, qui ne sert non plus  à rien, à part marquer les jours, je remarque le mot Dimanche. Ici au Maroc on a l’impression que tous les jours sont des dimanches,  les cafés toujours pleins, les gens bavardent, comme s’ils n’avaient rien à faire, à part raconter des histoires et faire de leurs voisins et amis les héros  de légendes scandaleuses. Dans les administrations, il n’ y a jamais personne et la même chose à la faculté et aux écoles. Personne n’est sérieux, tout semble vide et insignifiant.

Voilà mon premier contact avec le monde. Hélas! il n est pas humain. Je touche un objet, je vérifie mon portable, un geste habituel et insensé, encore une fois personne n’a laissé de traces, pas de messages, et s il y en avait un, ça serait un message de quelqu’un dégoûté comme moi et qui  cherche à combler son vide en tapant sur le clavier de son mobile et choisissant un nom, un contact parmi d’autres pour qu’il reçoive son salut : «  Ca va ? » Comme si on avait un jour le courage de répondre, de dire : « Non, ça ne va pas…Non, ça va très mal… Qu’est ce qu’on est en train de devenir ? »

Ce matin, il  n’y avait aucun message, aucun appel. Le monde ne se soucie pas de moi, c’est normal, on est dimanche, dimanche matin en plus, la grasse matinée, ils ont tous fait la fête  hier soir, ils ont du mal à se réveiller.  J’ai quitté mon lit, je me suis changée et je suis restée un long moment devant mon placard, je regardais une djellaba, une en particulier au milieu de tous mes vêtements, et j’ai essayé de comprendre ce que ça peut représenter pour moi, cette djellaba… Pour arriver enfin à la réponse : RIEN.

Dans le salon, mon père et ma mère sont à la table du petit-déjeuner. On a mangé, on a parlé de choses dont je ne me souviens même pas. Je regardais mes parents longtemps, comme si je les dévisageais pour la première fois, et je constatais que je les connais pas. Vraiment, j’ignore tout d’eux, à part cette face qu’ils veulent montrer, à part ce regard qui cache un grand amour, je connais rien de plus…A part  aussi qu’il faut que je sois la meilleure et encore là j’ignore ce qu’ils veulent dire par  le mot « meilleure ».

Est-ce faire comme l’autre cousine qui est mariée (avec  deux enfants) à un homme que la société lui a proposé ou être une vraie intellectuelle, une célibataire que l’homme marocain refusera  car son éducation ne lui permet pas d’accepter la force de caractère d’une femme ? A vrai dire, je n’en sais rien. Je ne pouvais plus supporter ce gouffre entre nous, eux, moi.  Les rayons du soleil, la beauté du climat interpellaient mon être. Et, en pensant à ta lettre,  je suis sortie, je voulais marcher, découvrir de prés ce monde qui m’habite, ces gens qui ont le même numéro de série, tous Made in Morocco.

C’est là que tout a basculé, Abdellah. J’ai vu la misère, les misères. J’ai vu des jeunes qui s’en foutent , insoucieux, seuls malgré la masse. J’ai vu  des vérités qui blessent. En croisant leur regard, j’ai tout compris, ils vivent la même chose que moi, une perte d’identification, un malheur social, ils sont tous là, loin de ce que leur impose le Maroc, comme religion, comme modèle, ils sont tous là dans la rue, moi aussi,  schizophrènes, menant une vie plate, sourde malgré l’effervescence qui bouillonne au fond d’eux. Hajar Issami J’écris à moi-même, à toi et à tous ces jeunes perdus dans un quotidien complexe et chargé de maux. Je tends la main, froide, elle tremble. En t’écrivant je ressens ce contact humain. Les jeunes de ce pays, je caresse leur être qui me ressemble tant, dans la fatigue des jours, dans le contraste de notre culture.

Abdellah, nous sommes  une génération née sous un ciel gris, un ciel qui nous pleure, il pleure notre incapacité. On témoigne des guerres, intérieures, extérieures, en silence. On n’a pas la force de réagir, handicapés que nous sommes, incomplets et malades. On a le vice de la modernité …Robotisés sous le règne d’ une horloge qui s’accélère. Nous songeons à un passé qu’on n’a jamais réellement connu. Nous pleurons ses failles en restant froids et immobiles devant un présent plus douloureux. Nous portons le poids des années de toute l’humanité sur notre dos courbé d’une lourde attente. Nous avons appris à parler, à grandir, à courir. Nous avons appris l’héritage d’une éducation déchirée entre l’ouverture et  l’habitude. Nous vivons dans une époque où le métal est la seule décoration d’une pièce de théâtre moderne et morne qu’on appelle la vie. Ni la pluie, ni les larmes, ni le sang ne nous purifient. Que nous reste-t-il donc ? Des mots peut-être, des mots qui dérangent, des fois ils soulagent, ils nous tuent puis nous font revenir à la vie. Comment pourrais-je apaiser ma peur? Cette peur qui augmente quand je la rencontre, identique les regards de mes compatriotes que je croise partout? Comment pourrai-je les guider, si moi-même je perds les repères de temps à autre ? Comment pourrions-nous résister à la médiocrité que nous entoure et comment pourrions-nous faire semblant ?  C’est difficile! Mais je crois à chaque solitude qui peut se confesser et former un ensemble avec les autres solitudes.

Unissons-nous pour crier « je ». Des « je » différents mais qui ont le même écho, la même intonation. Crier pour atteindre l’âme déchirée entre la prison de la tradition et la liberté artistique. Apprenons à hurler même sans voix afin de vivre dans la clarté et éviter l’hypocrisie d’un Maroc qui préfère se cacher au lieu de s’assumer. Aimons l’autre comme on abhorre sa différence. Cultivons notre être, et armons-nous du savoir, il n’y a que cela qui peut illuminer nos chemins. Et croyons en nous, à notre cri jeune qui prend la relève d’un pays qui a assez souffert de l’ignorance et des clichés. Détachons-nous d’une vie qui n’est pas la nôtre et améliorons ce que nous avons appris de la réalité héritée de nos parents, et combinons-la à notre propre réalité. Cher jeune Marocain, cher Abdellah, nous sommes le produit d’une société qui semble se métamorphoser, mais est-ce vraiment le cas, est-ce seulement le cas ? Défendons ce que nous sommes et ce que nous pourrons être un jour, corrigeons les ratures de l’Histoire. C’est  l’aube d’une nouvelle époque. N’oublions pas que chacun de nous  a le même tampon de citoyen marocain et bientôt aura la même épitaphe. Entre temps, réagissons et changeons le parcours des choses !  Amicalement, A travers toi, Abdellah,  ce soir je cherche à les atteindre. Je n’ai pas pu le faire tout à l’heure avec ma présence de spectatrice. J’espère y arriver avec mes mots, avec cette lettre. Et cette fois-ci,  Abdellah, mes verbes se conjugueront à la troisième personne du pluriel, j’écrirai pour une jeunesse dont je fais partie et qui se perd, une jeunesse de nom arabe, marocain.  J’écrirai à un temps plus clair que le temps du passé et plus crédible que le rêve du futur. J’écrirai au présent…

J’écris à moi-même, à toi et à tous ces jeunes perdus dans un quotidien complexe et chargé de maux. Je tends la main, froide, elle tremble. En t’écrivant je ressens ce contact humain. Les jeunes de ce pays, je caresse leur être qui me ressemble tant, dans la fatigue des jours, dans le contraste de notre culture. Abdellah, nous sommes  une génération née sous un ciel gris, un ciel qui nous pleure, il pleure notre incapacité. On témoigne des guerres, intérieures, extérieures, en silence. On n’a pas la force de réagir, handicapés que nous sommes, incomplets et malades. On a le vice de la modernité …Robotisés sous le règne d’ une horloge qui s’accélère. Nous songeons à un passé qu’on n’a jamais réellement connu. Nous pleurons ses failles en restant froids et immobiles devant un présent plus douloureux. Nous portons le poids des années de toute l’humanité sur notre dos courbé d’une lourde attente. Nous avons appris à parler, à grandir, à courir. Nous avons appris l’héritage d’une éducation déchirée entre l’ouverture et  l’habitude. Nous vivons dans une époque où le métal est la seule décoration d’une pièce de théâtre moderne et morne qu’on appelle la vie. Ni la pluie, ni les larmes, ni le sang ne nous purifient. Que nous reste-t-il donc ? Des mots peut-être, des mots qui dérangent, des fois ils soulagent, ils nous tuent puis nous font revenir à la vie. Comment pourrais-je apaiser ma peur? Cette peur qui augmente quand je la rencontre, identique les regards de mes compatriotes que je croise partout? Comment pourrai-je les guider, si moi-même je perds les repères de temps à autre ? Comment pourrions-nous résister à la médiocrité que nous entoure et comment pourrions-nous faire semblant ?  C’est difficile! Mais je crois à chaque solitude qui peut se confesser et former un ensemble avec les autres solitudes.

Unissons-nous pour crier « je ». Des « je » différents mais qui ont le même écho, la même intonation. Crier pour atteindre l’âme déchirée entre la prison de la tradition et la liberté artistique. Apprenons à hurler même sans voix afin de vivre dans la clarté et éviter l’hypocrisie d’un Maroc qui préfère se cacher au lieu de s’assumer. Aimons l’autre comme on abhorre sa différence. Cultivons notre être, et armons-nous du savoir, il n’y a que cela qui peut illuminer nos chemins. Et croyons en nous, à notre cri jeune qui prend la relève d’un pays qui a assez souffert de l’ignorance et des clichés. Détachons-nous d’une vie qui n’est pas la nôtre et améliorons ce que nous avons appris de la réalité héritée de nos parents, et combinons-la à notre propre réalité.

Cher jeune Marocain, cher Abdellah, nous sommes le produit d’une société qui semble se métamorphoser, mais est-ce vraiment le cas, est-ce seulement le cas ? Défendons ce que nous sommes et ce que nous pourrons être un jour, corrigeons les ratures de l’Histoire. C’est  l’aube d’une nouvelle époque. N’oublions pas que chacun de nous  a le même tampon de citoyen marocain et bientôt aura la même épitaphe. Entre temps, réagissons et changeons le parcours des choses !  Amicalement, Hajar Issami

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Galigaï, François Mauriac

10 juillet 2009 par lovelivres

Galigai était sœur de lait de Catherine de Medicis. Ses intrigues l’ont conduite au bûcher et à la damnation. Galigai c’est le nom qu’a choisi Mauriac pour désigner Mademoiselle Agathe, la gouvernante de Marie Dubernet, fille unique et sensuelle, d’une famille girondine. La volonté d’Agathe fait plier autour d’elle les destins jusqu’au dégoût, ultime rempart de la liberté. Elle se perd à force de vouloir.

Galigai est à lire ou à relire par ceux qui ne sont pas encore convaincus que la force du monde reste dans l’homme.

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Un Forçat du livre ?

25 juin 2009 par Nicolas Grondin

estebe.gifPetit exercice d’admiration
Christian Estèbe
Récit – Finitude – novembre 2006
13,50 €
Peu de récits contemporains donnent l’occasion d’évoquer deux auteurs à la fois tant il est vrai, et de plus en plus peut-être, que nos porteurs de plume aiment à mettre en phrases leurs petites affaires pour, supposent-ils, notre plus grand profit. De ce point de vue, Petit exercice d’admiration est une remarquable anomalie, car si Christian Estèbe est tout entier dans son livre, c’est pour mieux parler d’un autre (Marc Bernard) et surtout… de nous.

Il est des cœurs qui battent par les livres, pour les livres, dans les livres. Bien sûr aussi, ils ont un corps et une vie prosaïque, leur lot de tracas et de contingences. Mais c’est à croire que pour eux, le présent n’existe qu’afin d’illustrer les lectures passées et de nourrir les textes à venir. Christian Estèbe est de ces âmes-là : funambule sur la corde des Lettres. Surtout n’allez pas l’envier, ou croire que c’est là une vie de rêve ! Subsister avec le livre, c’est avaler au mieux une couleuvre par jour. Vivre dans les livres, c’est s’exposer à la vindicte jalouse des siens. Exister par les livres, c’est prendre le risque d’être aussi facile à froisser ou à déchirer qu’une page…
Ainsi vit le narrateur de Petit exercice… Il gagne sa croûte en vendant des livres dans la camionnette bleue de sa libraire itinérante. Mais aussi il en écrit un (celui que le lecteur tient entre les mains) et surtout chaque pas, chaque regard, chaque émotion est prétexte à feuilleter les pages d’une bibliothèque intime.
Écorché par une rupture amoureuse récente, il redécouvre un récit, publié en 1972 par Gallimard : La Mort de la bien-aimée, d’un certain Marc Bernard qui eut son heure de gloire, exactement trente ans plus tôt, en décrochant le prix Goncourt avec son cinquième roman, Pareil à des enfants… L’écrivain, mort en 1983, peu connu des lecteurs pressés d’aujourd’hui, faisait partie de ces libertaires indociles qui portaient haut le verbe de la révolte, l’un de ces auteurs prolétariens qui n’ont cessé de croire que, de l’éducation du peuple, germerait une littérature authentique. La tribu des Henri Poulaille, Eugène Dabit, Victor Serge, Constant Malva, Édouard Plisson…
Le narrateur avait certes eu en main, déjà, cette Mort de la bien-aimée. Mais soudain, les lignes retrouvées font écho à sa propre histoire. C’est idiot : la Else que célèbre Marc Bernard est morte après trente ans de complicité amoureuse et conjugale. « Sa » Rebecca est, elle, bien vivante, quoique hors de portée. C’est idiot, mais c’est comme ça. Possédé alors par un irrépressible besoin de marcher dans les pas de cet amour que décrit Marc Bernard, le narrateur va chercher les traces de l’écrivain nîmois et la fulgurante Else. Sur le pavé de Saint-Germain-des-Prés ou de l’avenue Feuchère à Nîmes, dans les allées du cimetière de Bagneux, dans la lumière des routes de Corbières ou celle d’une liseuse de la Bibliothèque du Carré d’Art, c’est une véritable enquête que mène cet amoureux impénitent. On y croise Jean Paulhan (autre Nîmois), Raphaël Saurin (l’éditeur), Yvan Audouard (dans son mas de Cocagne), Henri Calet (ami si cher à Bernard) et tant d’autres, anonymes ou célèbres, qui ont, en acte ou en pensée, jalonné la vie de l’écrivain. Mais lequel ? Celui qui écrit ou celui qui écrivait ?  Bientôt on ne sait plus. Les lignes de l’un répondent à celles de l’autre, Else est Rebecca et Christian devient Marc… pour mieux se retrouver.
Ce qui avait tout l’air d’une promenade sensible au pays des Lettres s’avère, par les petites touches d’une poésie sincère, une communion fusionnelle avec ce mystère qu’est la littérature. Peut-être, écrit Marc cité par Christian, écrit-on comme on rêve, peut-être écrivons-nous parce que la vie ne nous satisfait pas entièrement et qu’il nous arrive de vouloir prendre sur elle une revanche.

Si Christian Estèbe est sans conteste un écrivain, c’est avant tout un frère.

Nicolas Grondin

Autres titres de Christian Estèbe :
Piano bar. Luneau Ascot éditeurs, 1982.
La Prière du guetteur. Presses de la Renaissance, 1989.
Messe de granit. Le temps qu’il fait, 1995.
Les Jours de la barque. Le temps qu’il fait, 1997.

Petit exercice d’admiration comporte une bibliographie complète de Marc Bernard. La majeure partie de ses œuvres, dont La Mort de la bien-aimée, ont été publiées par Gallimard. Certaines existent en Folio. Les Éditions Finitude ont aussi fait paraître À hauteur d’homme, une galerie de portraits, sensible et forte, qui n’est pas sans écho à la plume de Christian Estèbe.

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Mako et la génération sans complexe

25 juin 2009 par Nicolas Grondin

mako.jpgMako, Laurent Guillaume, Les Nouveaux Auteurs, 17,90 €

Premier roman d’un inconnu qui, gageons-le, ne le restera pas longtemps, « Mako » ne se lâche pas : perché sur l’épaule d’un flic qui se pose des questions sur son métier, sur ses méthodes, sur ses parts d’ombre, sur ce qu’on lui impose… le lecteur essoufflé tente de tenir le rythme d’un récit au pas de course.
Mako, c’est le surnom du major Makovski, flic désabusé à la BAC. Son univers, c’est la nuit des oubliés et la lie poisseuse de notre monde, celui que nous ne regardons pas parce, précisément, c’est le rôle du flic.
Pourquoi, lorsqu’il arrive trop tard sur les lieux d’un viol ignoble, se prend-t-il d’une rage qui bientôt se visse à son ventre et ne le quitte plus. Parce que la fille est morte dans ses bras ? Y’en a eu tant, des macchabées… Parce qu’il a chopé en flag’ l’ordure qui a fait ça ? Et alors, les ordures, il en a assez chaque jour pour remplir sa benne… Parce que ça se passait dans la cour d’une école ? Tu parles, cette cour, les instits y ramassent dix seringues tous les matins… Non vraiment, ses collègues ne savent exactement pourquoi, ce jour-là, sur la mort de Lily, Mako est parti en vrille… Lui-même, le sait-il ?
Il semble croire dur comme fer que derrière ce qui pourrait être une horreur du quotidien, il y a pire… Alors, il s’accroche, renifle, cherche, mord et rend coup pour coup, y compris à une hiérarchie qui a marre de ce pitt bull et voudrait bien qu’on revienne à la routine absurde de l’épouvante : nos rues.

Laurent Guillaume fait assurément partie de cette nouvelle génération de polardeux dont Franck Thilliez, par exemple, pourrait être le fer de lance. Férus de lecture — croyez bien que chez les auteurs impétrants, ce n’est pas si répandu… — ils ont lus les bons et en ont fait leur miel tout personnel. Ils ont aussi digéré le minimalisme social de la génération précédente (Manchette, Jonquet et les autres…) et ont laissé dans le tiroir des monuments historiques les messages cousus de fil blanc. Désormais, cette nouvelle école — qui n’en est pas une — n’a plus de complexe face aux Ricains habitués des box-offices : ils attaquent bille en tête des sujets qui sont les leurs et qui ont autant vocation à l’universalité que les égouts de Los Angeles ou les trottoirs d’El Paso…

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Économisez 22 € : n’achetez pas “Le Prédicateur”

12 juin 2009 par Nicolas Grondin

predicateur.jpgNi d’ailleurs le premier, “La Princesse des glaces”… Ni l’un ni l’autre ne valent la chopine ! Camilla Läckberg ne sait pas choisir entre “Le Journal de Bridget Jones” et Miss Marple, sans atteindre ni à l’un ni à l’autre. Cela reste une bleuette sans aucune crédibilité, bardé de poncifs éculés. En somme une arnaque qui n’aurait jamais trouvé sa place en librairie si le succès fracassant et justifié de Stieg Larsson et de son triptyque “Millénium” n’avait popularisé la couverture de la collection Actes Noir. Même collection et autre suédois(e), on aurait pu y croire. Eh bien restez loin et lisez Hennig Mankell.

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Morris G. Dumoulin, un vieux de la vieille toujours vert…et noir

11 juin 2009 par Nicolas Grondin

Le Landernau de l’édition prétend volontiers que les éditeurs sont des écrivains ratés, d’où les « crottes » qu’ils posent aussi souvent qu’ils le peuvent au pied des mots de leurs auteurs. Au risque de prêter le flanc à cette critique, je ne résiste pas au plaisir de vous livrer l’histoire de la « renaissance » de Peter Warren, dont j’ai publié le premier inédit depuis 1972.
Je devais avoir 13 ou 14 ans — en 1976 ou 1977, donc — lorsque j’ai ouvert pour la première fois un livre de G. Morris-Dumoulin. C’était Avant que ça me reprenne, le huitième ou neuvième volet des aventures de Peter Warren. Pourquoi celui-là ? Parce que son titre reprenait, comme un pied de nez, l’expression favorite de mon grand-père, censée refréner mes pulsions d’adolescent :
— T’inquiète pas, ça te passera avant que ça me reprenne…
Le livre faisait partie des collections remisées sur le rayonnage du haut de la bibliothèque du Saint des saints : le bureau dudit grand-père, justement, assureur de son état et ci-devant gendarme de la République. Autant dire « l’Enfer », puisqu’il s’y trouvait en compagnie, mais oui, de Justine ou les malheurs de la vertu. La bibliothèque de ma chambrette était plus sagement constituée de volumes de la Bibliothèque verte et autres Signes de piste… Fantômette, le Club des cinq ou le Prince Henri commençaient à manquer de sel, de poivre et de moutarde susceptible de me monter au nez.
On se doute que le choc de cette découverte fut encore décuplé par l’odeur de l’interdit et la lecture en catimini, à la lampe-torche, sous les draps. De ces instants-là date mon goût prononcé pour la littérature dite « populaire » en général et pour le polar en particulier. La crudité de ce que je découvrais — dames peu farouches, dangers mortels, répliques épicées… — m’ouvrait un monde où la mièvrerie n’avait plus cours, un monde guère plus réel peut-être, mais délicieusement plus réaliste.
De plus, la langue elle-même changeait du tout au tout. Je ne parle pas seulement de sa verdeur, mais aussi de son exigence. C’est en partie grâce à G. Morris-Dumoulin — et à certains auteurs de sa trempe : Léo Malet, Michel Lebrun, André Héléna, G.J. Arnaud, Jean Amila… —, que j’ai découvert le bouquet d’un subjonctif au milieu d’une fusillade, la subtilité d’un point virgule au moment suprême de l’étreinte… Fleuve Noir, pendant les années cinquante à soixante-dix, avait, vous pouvez le vérifier, une volonté affirmée d’imprimer une langue pointilleuse.

Devenu éditeur, je me suis d’abord imposé — pour de triviales raisons de diffusion — une règle masochiste, et impossible à tenir dans mon cas incurable : « Non, tu ne feras pas de polars, non, tu ne feras pas de polars… », un peu à la manière de ce que René Goscinny fait dire, à propos de leur barde, aux habitants du « dernier village gaulois qui résiste à l’envahisseur ».
Je n’ai pas tenu bien longtemps.
Mais, quand j’ai sauté ce pas, je me suis souvenu de mes premières amours dans ce domaine et je me suis dit que faire (re)découvrir les plumes du « polar à la française » pouvait être une idée à la fois pertinente et conforme à mes ambitions. Je crois en effet que le néopolar de Jean-Patrick Manchette, Frédéric H. Fajardie ou Didier Daeninckx — que j’ai tous dévoré avec délectation — avait fait un peu vite un sort aux grands aînés ; de la même manière que François Truffaut avait poussé Jean Delannoy dans les orties en jetant Papy avec l’eau du bain. Pour ma part, je revois avec autant de plaisir Tirez sur le pianiste et Maigret tend un piège, je relis de même Le petit bleu de la côte ouest et 120, rue de la Gare. Car si certains des auteurs de cette époque avaient en effet pris du plomb dans la reliure — je pense à Antoine-Louis Dominique et sa saga du Gorille, dont un titre fut d’ailleurs adapté par Delannoy —, d’autres en revanche avaient gardé toute leur fraîcheur.
Je ne parle plus ici de nostalgie pour mes émois d’adolescent, mais bien d’univers littéraires construits et, oui, modernes et propres à exciter l’imaginaire d’un nouveau lectorat.
G. Morris-Dumoulin était à mes yeux de ceux-là, et comment !
Seulement voilà, comment accéder au Maître, dont je ne connaissais que le nom de plume ? Et d’ailleurs — qu’il veuille bien me pardonner — était-il vivant, seulement ?
Avril 2007, après le Salon du Livre de Paris pour lequel le deuxième titre de la collection dur à cuire est sorti*, je décroche mon téléphone pour appeler le Fleuve Noir, où je croyais avoir gardé quelques contacts, puisque cette maison a publié l’un de mes polars — j’écris cela en bombant le torse, vous pensez ! Hélas, devenue simple marque d’un grand groupe, l’ancienne maison d’Armand de Caro s’est vidée de sa substance et personne n’y sait plus qui est cet auteur : « Vous pouvez m’épeler, s’il vous plaît ? »
Me restait la solution de joindre l’une des mémoires les plus vives du genre, Claude Mesplède, Toulousain cher au cœur des « polardeux ». Lui saurait, ou m’orienterait, ou ferait jouer le réseau des 813.
Le jour même où je me décide à prendre le temps d’appeler Claude Mesplède — et je jure que je n’invente rien ! —, le facteur pose sur mon bureau un manuscrit. Enveloppe kraft, 187 feuillets dans une chemise verte.
La Gâchette facile, par G. Morris-Dumoulin.
L’auteur prenait la peine de joindre une bibliographie succincte car, écrivait-il, « détailler plus de deux cents romans et près de cent cinquante traductions me coûterait plus cher en timbres que le manuscrit lui-même. » Il avait envie de reprendre ce personnage, trop vite abandonné et, ayant vu Alerte aux plombs sur les tables de notre stand au Salon, s’était dit qu’un éditeur de cette taille — modeste — conviendrait peut-être à la nouvelle vie — ambitieuse — de Peter Warren.
Ce manuscrit, transformé en bouquin, existe désormais dans « toutes les bonnes librairies »… avec d’autres « affaires pour Peter Warren », inédites ou rééditées dans la collection « dur à cuire » aux Éditions l’Arganier. Précipitez-vous !

Nicolas Grondin

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Comment parler des livres que l’on a pas lus ?

10 juin 2009 par Nicolas Grondin

pierre_bayard.jpgComment parler des livres que l’on a pas lus ?
Pierre Bayard
Essai – Éditions de Minuit – décembre 2006
collection Paradoxe – 15€

Dans une revue qui s’est donné pour credo de ranimer les rapports d’intimité avec les mots, la littérature et le livre, il pourrait sembler contradictoire, voire provocateur, de rendre compte d’un ouvrage qui semble scier la branche sur laquelle je l’ai posé et suis moi-même assis. Comme vous l’allez constater, il n’en est rien.

Pierre Bayard, philosophe, universitaire et iconoclaste, n’en est pas à son coup d’essai, et cette collection Paradoxe semble avoir été conçue pour lui. J’avais parcouru déjà son Qui a tué Roger Ackroyd ? dans lequel il montrait qu’Agatha Christie elle-même ne pouvait répondre à cette question ; et je me précipite chez mon libraire dès après cette chronique pour me procurer son Comment améliorer des œuvres ratées ? tant il vrai que j’ai grand besoin de ses conseils.
Ce pourfendeur a, on le voit, le sens du titre. Mais ce n’est qu’une armure. Sous cette carapace goguenarde de guide pratique à l’américaine peu crédible sous l’austère couverture de Minuit, se cache un véritable système de compréhension du phénomène complexe, individuellement et socialement, qu’est l’ordonnancement de nos lectures. Comment  lisons-nous, et d’ailleurs lisons-nous vraiment ? Comment plaçons-nous ces lectures dans nos petits panthéons personnels ? Comment frottons-nous ces « lectures » à celles de nos voisins ?
Pierre Bayard définit alors des firmaments concentriques, tant intimes que collectifs, dans lesquelles chacun de nos livres vient se piquer comme une étoile. Autant d’astres, plus ou moins brillants, qui bientôt s’agencent en une carte du ciel qui nous permet de naviguer à l’estime dans cet océan de connaissances dont aucun d’entre nous, jamais, ne connaîtra toutes les pages.
Excluant cette classification binaire, irréaliste et finalement culpabilisatrice qui voudrait qu’il n’y ait que deux sortes de livres : ceux que l’on a lu et ceux que l’on a pas lu, Bayard en recense pour sa part quatre : ceux que l’on ne connaît pas (de loin les plus nombreux), ceux que l’on a parcourus, ceux dont on a entendu parler et ceux qu’on a oubliés. En appelant aux subtilités d’auteurs aussi divers que Montaigne, Oscar Wilde, Balzac, David Lodge, Paul Valéry, Pierre Siniac, Sôseki, Umberto Eco, Robert Musil ou Graham Greene, en musardant par Un jour sans fin  ou par cette anecdote d’un professeur tentant de raconter Hamlet à une tribu d’Afrique de l’Ouest, le théoricien élabore, le sourire en coin, une sorte d’échelle d’appréhension de la chose écrite.
Il y aurait ainsi, selon lui, trois sphères successives. Tout d’abord, le Livre intérieur (l’idée que l’on se fait d’un livre important à nos yeux et qui façonne la perception de tout nouvel écrit) classé dans une Bibliothèque intérieure (l’idée que l’on se fait des titres que l’on connaît, qu’ils aient été lus ou qu’on en ait entendu parler). Ensuite, le Livre-écran (construit à partir du Livre intérieur pour projeter aux autres ce que nous sommes) qui appartiendrait à une Bibliothèque collective (celle qui rassemble les livres censés être connus par un groupe social donné). Enfin, le Livre fantôme (celui que l’on a lu « par ouï-dire » en quelque sorte) fraction insaisissable d’une Bibliothèque virtuelle (ensemble des perceptions autour de livres qui ont fait l’objet d’échanges, de discussions, de bruits divers comme les lignes que vous parcourez à cet instant, par exemple).
La démonstration, plus fine et plus drôle que mon condensé à la serpe, est brillante à plusieurs titres. Dans sa forme, l’ouvrage se contredit lui-même, à dessein : il se déclare apologie d’un papillonnage interprétatif ici interdit tant chaque page, appuyée sur la précédente, étaye la suivante. Comme tout professionnel de la lecture abordant en tant que tel l’ouvrage publié par un confrère, j’ai d’abord picoré : survolant un paragraphe, soupesant la musique d’une phrase, feuilletant les dernières pages pour connaître je ne sais quelle « fin »… Évidemment, j’ai été contraint, pour m’y retrouver, de commencer par le début, redécouvrant ainsi le bonheur de monter un escalier en colimaçon, marche après marche, en appréciant le savoir-faire du menuisier.
Une fois la mesure prise de cette construction logique, parvenu aux dernières pages d’une plaisante et parfois féroce élaboration, Bayard prouve son propos… aux dépens de son lecteur. Il révèle que dans certains des exemples qui lui ont permis d’illustrer et de bâtir sa vision de son sujet, il a… menti, dans trois au moins des exemples qu’il utilise. Lorsqu’il raconte, au détour d’une phrase, que la bibliothèque du Nom de la Rose n’est pas entièrement détruite par l’incendie, que tel personnage de Changement de décor est poussé au suicide à cause d’une faute commise au cours d’un jeu pervers, que deux personnages du Troisième homme se marient, je l’ai cru. La logique vraisemblable de ces romans l’admettait, après tout.
Après cette révélation déstabilisante, me voilà à la recherche de ces livres dans ma propre bibliothèque physique. Je n’ai jamais possédé le roman de Graham Greene, je n’ai pas trouvé le roman médiéval d’Umberto Eco (prêté sans doute, et adopté) mais j’ai mis la main sur le roman de David Lodge et j’ai pu constater qu’en effet, Bayard m’avait bien eu : Howard Ringbaum ne met pas fin à ses jours. On le retrouve même dans le roman suivant, Un tout petit monde. Roman dans lequel, page 55, David Lodge lui-même commet une erreur à propos d’un personnage repris de Changement de décor, prouvant ainsi que, comme le Montaigne dont parle Bayard, Lodge pouvait oublier ce qu’il avait écrit.
Je n’ai pas poursuivi la lecture de ce deuxième roman, je craignais que mon Livre intérieur, devenu Livre-écran, ne sorte par trop écorné de cette aventure.

Nicolas Grondin

Autres titres de Pierre Bayard, tous aux Éditions de Minuit, dans la même collection :
Le Paradoxe du menteur. Sur Laclos.
Maupassant, juste avant Freud.
Le Hors-sujet. Proust et la digression.
Qui a tué Roger Ackroyd ?
Comment améliorer les œuvres ratées ?
Enquête sur Hamlet. Le Dialogue de sourds.
Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ?
Demain est écrit.

Les romans de David Lodge sont publiés par les éditions Rivages, et en Rivages Poche. Ceux d’Umberto Eco sont traduits chez Grasset, et en Livre de Poche.

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Schizophrénie Majeure

7 juin 2009 par Cyril P

Il s’appelait david Equihem, et la seule chose qu’il me resta de son passage à l’acte, ce fut son parfum de prostitution_une suave odeur d’occitane au thé vert, et une simple liberté corporelle inassouvie. Un jeune homme de vingt sept ans, qui me tire un sourire en se levant du lit dans lequel je restai couché_un sourire cachant la réalité d’un jeune homme, qui à un moment précis de sa vie, vivait de mauvaises passes et qui s’en dévalorisait à mes yeux. Des moments où l’on n’a plus l’estime de soi, où plus rien ne semble avoir d’importance. Il aimait m’abandonner à son corps, comme à sombrer dans l’alcool puis la drogue_sans pour autant en vendre son âme. Il aimait me suicider sa part de ciel bleu, que de jour comme de nuit je m’y noyais avec lui_dans les litres de whisky, et la fumée enivrante du hashish brûlé.

Notre couple n’était pas très atypique de notre époque, j’étais étudiant en lettres et philosophie moderne_qu’il était étudiant à la faculté de droits par ses décalages de sobriété, puis essayiste de l’art moderne et corporel dans ma propre littérature. J’étais son maître d’œuvre, sa main ouvrière, son amant_qu’il m’était de suite devenu inspiration, chaire palpable et envie d’avenir. Nous étions simplement deux jeunes hommes émancipés délibérément, coincés entre les limites d’une odieuse réalité qui nous empêchait de réaliser nos multiples aspirations_mis à l’écart de l’idéalisme du monde réel, créée et défendu par les anciens et sur lequel notre génération n’exerçait le plus souvent qu’une influence indirecte : malgré nos espoirs, nos revendications et colères qui découlent d’une réalité dominée par la politique. Mais la réalité en rattrape vite les choses, qu’une odeur d’eucalyptus flottait dans l’air_très vite oubliée par ce parfum de tabac grillé, dont la fumée recraché par Equihem qui s’est posté à la fenêtre grand ouverte, arrivée à mon nez malmenée par un doux et léger froid de début d’hiver. « Que nous restera t-il ? », Equihem, que je préférais toujours appeler ainsi par son nom de famille, ne me répondit pas_et qu’il continuait à pomper sur la cigarette.

« — Que nous restera t-il, que je lui en reposai la question à laquelle il n’était pas pressé de répondre_Equihem.

— Sans doute pas grand-chose. »

Ils habitaient dans un vieil immeuble, sous les toits du centre ville_avec le minimum de confort. Un lit, une petite télévision, un petit coin cuisine, une table qui servait aussi de bureau et les toilettes sur le palier.

« — Est-ce que l’on va devoir fuir.

— Pas pour le moment, mais j’espère que nous ne sommes pas les seuls à en comprendre ce qui est en train de se passer. »

Puis il jeta le mégot aussi loin qu’il était pincé du bout des doigts, et referma la grande fenêtre avant de me rejoindre dans ce grand lit, que nous avions placé contre le mur mansardé. Il me rejoignit en se glissant sur la couverture et m’en demanda s’il me plaisait encore_puisqu’il m’en fallait ainsi placer mes héros littéraire dans le temps et l’espace qui leur en sont propre. Equihem quitta la pièce principale en laissant la porte entrebâillée_et l’on pouvait entendre son urine couler et goutter sur le fond jaunâtre et aquatique de la porcelaine des toilettes, qui se trouvait sur le palier. Puis il rouvrit la porte, les charnières grinçantes sur le rythme d’un nouveau remplissage d’eau_et finit par s’asseoir sur le bord du lit, en y remontant son genoux au menton, le pied droit écrasant le bord du matelas. Il récupéra ses chaussettes, qu’il enfila, puis debout_simplement vêtit d’un caleçon noir, je me mis à le suivre bêtement du regard en sachant ce qu’il était en train de faire, me fuir. Equihem enfila son pantalon, puis il y enfonça la main pour y ranger son maillot. « Ça y est, tu sors encore, où vas-tu aller cette fois ci », il dédaigna à me répondre qu’il récupéra son pull noir sur la chaise. « Que sommes nous en train de vivre_Equihem ! » S’étant rapproché de la porte principale de la pièce, il retira son manteau de cuir du petit portemanteau qui n’était que deux simples crochets crochetés au mur, puis il se retourna vers moi qui ne cessai de le regarder. Nous étions peut-être en danger, de part ce que notre relation présentait, ce qui manifestait les attaques et les critiques, qui se manifeste quand l’air érotique qu’elle fait naître, se produisent essentiellement des abus politique, familial et des phénomènes de corruption. « La mélancolie », me répondit-il sans y trouver la moindre explication, à ce que toute la jeunesse vivait dans une certaine nostalgie de nos aînés_et dont le parti de l’extrême nationalisme commençait à séduire par sa nouvelle idéologie intransigeante, la jeunesse aux nouveaux esprits. Je me relevais, et m’adossais contre le mur en y remontant l’oreiller_je fixais son regard, qu’il se pencha pour m’embrasser comme dans un moment où l’on croit ne plus le revoir. Ma main posée sur ses cheveux rasés_elle glissa sur son visage dont les traits de sincérité furent sombreusement marqués par l’absence partielle d’éclairage dans la pièce principale. « J’arrive », ajouta t-il, puis derrière lui, il ferma la porte sur ses pas.

Equihem vivait d’autant plus la nuit, que mes journées ne pouvaient s’écourter pour rester avec lui. La journée, je suivais les cours à la faculté des lettres, mais depuis un certain temps les bancs d’examens furent solennellement désertés : à cause de ce nouveau gouvernement qui venait de mettre à mal et de censurer les propos tenus et conférencés par un professeur agrée de philosophie, qui tentait de part des exemples concrets et précis de l’histoire littéraire et politique, de mettre en garde la nouvelle génération, qui au futur sortirait diplômé de cette faculté_sur les doctrines dictatoriales et gouvernementale qui mettaient peu de temps à mettre bon nombre d’étudiants et de professeurs, l’un contre l’autre. Un futur gouvernement qui avait déjà ses théologiens et idéalistes du parti au sein des mouvements scolaires, et qui mirent peu de temps à se répandre au travers du pays. Equihem et moi, comme un certain nombre d’étudiants aidés par le système professoral, nous faisions partis de ceux qui comprenaient, et qui travaillaient sur la thèse de cette nouvelle désillusion_que l’on osait appeler le désoeuvrement de la jeunesse.

Mais pour ce soir, la substance nous faisait défaut. On en manquait, mais je pouvais m’en passer_qu’il me laissa seul, ici dans cette petite chambre, que je me devais de l’attendre et d’avoir confiance. Equihem n’alla pas bien loin pour s’en procurer. Il attendit un court instant devant la porte bleue de l’entrée, enfonça ses mains dans les poches de son cuir après l’avoir fermé_puis il traversa la rue et se posta sur le trottoir d’en face comme un chasseur guettant la moindre proie à intercepter, lui-même au passage était surveillé. Il y faisait très attention à cela, quand un jeune magrébin intercepta son regard et se mit à l’emporter dans une marche non amicale. J’écrivais et Equihem dealait ce qui en ces jours pouvait m’inspirer. Il marcha sur le long trottoir de l’avenue avec un parfait inconnu, qu’on s’en serait pris à leur jeu de la mauvaise et fausse connaissance.

« — T’en cherches pour combien, lui demanda le jeune magrébin dont le stock semblait à son langage, illimité.

— Dix billets, lui répondit Equihem, j’ai que ça. Avoua t-il sans pour l’instant en montrer la couleur de l’argent.

— Herbe, shit, pilule, poudre, qu’est ce tu veux ? Insista le jeune homme, en continuant de le faire avancer. Viens. »

Le jeune homme aux cheveux court l’emmena dans une rue_où les néons des devantures illuminaient le ciel, comme les étoiles qu’il n’y avait plus depuis longtemps. Cette ville était devenue comme fantôme_que les gens et le ciel plongèrent avec elle dans la défaillance causée par un seul homme. Cette rue était bondée de vie, qu’il n’y avait vraiment pas grand monde_quelques hommes restaient sur le trottoir comme des gardiens postés devant certains cafés de la rue. Essentiellement, tout s’y passait à l’intérieur. Le jeune homme arriva avec Equihem, qu’il le mit en garde et le fit attendre devant l’entrée grande ouverte d’un café-restaurant d’où s’échapper un grand fond sonore_et le jeune magrébin s’effaça dans la foule qui se tasser jusque dans l’entrée. Equihem se mit à attendre, laissant ses mains dans les poches, jouant sur l’impatience instaurée et souffla du temps qui commençait à faire long_qu’il se retourna face à la grande vitrine colorée, puis la porte grande ouverte. Soudainement, une jeune femme haut perchée sur des talons semblait tituber au point de s’en retenir à la poignée de la porte vitrée. Elle semblait plus jeune que lui, qu’elle s’en permettait de lui en faire une certaine morale. « Mais qu’est ce tu fous là, mon gars, rentre, allez viens », lui dit-elle, dont l’odeur d’alcool qui s’évaporait de par son souffle épuisé et ce temps frisquet, lui arrivait au nez. Equihem continua à la regarder sans insistance, puis elle s’effondra du talon gauche, qu’elle se tordit vraisemblablement la cheville. Elle n’eut oser se rattraper à lui, qu’elle leva la jambe en s’appuyant d’une main posée sur le mur briquets de l’entrée. La jeune femme remit correctement le laçage de sa chaussure, puis elle remonta la bretelle de son soutien-gorge qui venait de glisser de son épaule. Le jeune magrébin arriva enfin à se frayer un chemin et la bouscula pour sortir du café où l’attendait encore Equihem.

« — Putain, allez pousses toi_bordel ! Agit verbalement le jeune homme en la poussant d’une main, qu’elle se sentit de plus attirée par l’attraction terrestre qu’elle s’échafauda de l’autre talon.

— Oh, fais attention, lui répondit la jeune femme qui se trouvait prostituer sur le trottoir. Nan, mais ça va pas. Ajouta t-elle, en remontant son sac sur l’épaule pour un peu plus de prestance.

— Nan, t’es folle ou quoi. Toi, fais attention comment tu me parles. S’interposa le jeune homme, entre la jeune femme et Equihem, qui ne lui répondit rien_mais qui restait aux aguets. Un jour ou l’autre, ça va mal se finir nous deux, renchérit le magrébin en la montrant du doigt. Allez casse toi, pétasse ! »

Mais la jeune femme resta devant le café, que Equihem et l’autre jeune homme s’en éloignèrent pour une plus grande indiscrétion_tout petit comité étant surveillé_le jeune homme à la peau mate se figea devant lui, en gardant la main dans la poche de sa veste. Equihem trempa la sienne dans la poche arrière de son pantalon. Il détenait les dix billets au creux de sa main, que l’autre lui tendit la sienne avec au plein milieu_la substance recherchée enveloppé dans un morceau d’aluminium. Equihem posa soudainement sa main sur celle tendue face à lui, puis il lâcha les dix billets et empoigna la proposition acceptée du dealer. « S’il te faut quelque chose, tu sais maintenant où me trouver », ajouta le jeune homme. La substance en poche, dont il en gardait la main au fond de celle-ci_il quitta le jeune dealer, qui aussitôt fut rejoint par quelqu’un d’autre qui devait certainement rechercher la même chose. Equihem regarda la jeune femme qui était restée devant le café, il continuait à marcher, qu’une de ses amies en sortie du bar et lui en fit bras dessus, bras dessous. Il n’en jeta qu’un seul coup d’œil, que les voix aigues et désenchantées des deux jeunes femmes s’envolèrent dans le silence nocturne_comme des cris. « Salopard ! » Cria la jeune femme que son dealer avait bousculée, « enfoirer ! » s’insurgea son amie, puis elles se mirent à courir comme deux gazelles boiteuses sur des hauts talons. « Enculer ! » ajouta la jeune femme, en dépassant Equihem, qui se retourna lors de leur passage_mais il ne prit aucun parti à cette altercation, qu’il décida simplement de rentrer.

L’heure en était sur les minuits moins dix, que Equihem n’était qu’à quelques pas de l’entrée de l’immeuble_qu’il en avait refait le trajet inverse en y gardant les deux mains enfoncées dans son manteau de cuir. Son regard se glissa soudainement par prudence sur deux véhicules, qui filaient vers le centre ville_il se retourna pour les voir mourir dans la nuit, puis il arriva enfin. Il en avait gardé les mains dans les poches, qu’il poussa la porte de l’entrée avec la force du dos épaulé du coude droit, et disparut dans le noir profond du hall d’entrée_où il grimpa précipitamment les marches.

Epoumoné_Equihem entra dans la pièce principale, en y fermant calmement la porte à clé derrière lui. Je savais que c’était lui, que j’en restais allongé dans le lit, la fine couverture passée entre les jambes, remontée jusqu’aux épaules, empoignée des deux mains. Il retira sa veste de cuir qu’il accrocha sur le crochet, se dirigea dans le fond de la pièce, sans en prévenir de son avancée et se posta debout face à la grande fenêtre_illuminée d’une nuit sombre et orangée. Il resta un court instant face à celle-ci, sans en bouger. Puis il me regarda, et se mit à marcher à petit pas_dégageant sa tête du pull qu’il jeta sur le bord du lit, et il en resta debout pour désenfiler ses chaussettes. Il garda son pantalon_et resta devant cette fenêtre le temps de s’y repasser la main dans celui-ci. Equihem me regarda, puis il traîna avec lui la petite table et s’assied enfin sur le bord du lit. Je regardais son profil sérieux quand il retira de sa poche le petit morceau d’aluminium, et qu’il en regarda le contenu_puis il me demanda de lui donner sa petite boite à tabac qui se trouvait de l’autre côté du lit_que je dûs m’étaler sur le lit, et tendre le bras pour lui attraper. Il se retourna, que je la lui tendit_et me rapprocha de lui pour mieux voir ce qu’il faisait_puis il me donna un morceau de carton et m’en demanda d’en faire un toncar. Equihem ouvrit la boite, que je fis rouler le carton entre mes doigts_il en sortit une longue feuille à rouler qu’il posa sur la table et prit une pincée de tabac, qu’il posa sur la feuille avant d’en étaler la substance. Il lui donna le morceau de carton roulé, qu’il mit entre les lèvres_puis il ouvrit la boule d’aluminium et en retira une tête d’herbe, laquée ou brillante de verres pilés. Une assez grosse pour m’emmener avec lui. Je restais allongé, la tête posée sur l’oreiller pour le regarder faire_Equihem tenait l’herbe du bout des doigts, qu’il émietta sur le tabac. Je sortis la main de sous la couverture et la posa sur sa cuisse_qu’il récupéra le toncar, et le posa sur la feuille. Puis il fit rouler celle-ci entre les doigts_comme une orchestration des pouces et index de chaque main en se passant la langue sur les lèvres. Equihem lécha la partie collante de la feuille, et le tout prit la forme d’un cône qu’il porta aussitôt à la bouche. Il l’alluma, et en tira une première bouffée avant de le retirer de sa bouche et d’en brûler une nouvelle fois l’extrémité avec le briquet que je lui avais donné. Allongé derrière lui, il se recula sur le lit_et je laissai ma main sur sa cuisse se balader au rythme de sa respiration. Il posa le bédo dans le cendrier qui se trouvait à mon côté sur la couverture_qu’il recracha la fumée vers le plafond. Ma main se traînait sur les cinq boutons de son pantalon, puis elle continua son ascension_dépassant la taille et recherchant la faille pour se poser sur la peau de son torse, qui je le sais est quelque peu parsemée de tâches de rousseurs. J’extirpai à peine son maillot du pantalon pour y passer la main_tirant dessus, qu’il récupéra le joint posé dans le cendrier pour y tirer une nouvelle bouffée_le ralluma avec le briquet, puis il me le fit passer avant de s’affaler sur le dos et sur mes jambes. Je tirait une première aspiration, en garda celle-ci aux pleins poumons asphyxiés_en soutira une autre aussitôt recrachée, et récupéra le briquet dans la main de Equihem_cela non sans force d’une souplesse d’exaltation. Je le rallumais avec le briquet, qu’il s’étendit le bras le long de mon corps dénué_mais soupirant, que je lui en demandais. Il ne m’en répondit pas pour le moment, où une nouvelle fois j’utilisai ce briquet et lui donna le joint qu’il avait roulé, et qui était déjà à semi consommé.

« — Je ne sais pas, mais je déteste cette politique à venir. Me répondit-il enfin, en amenant la rouler à sa bouche_tirant une nouvelle taffe, et reposant aussitôt sa main droite sur son abdomen qui s’emplissait d’air.

— Alors, qu’attendons-nous.

— Le temps que nous n’aurions plus. »

Je n’en reconnaissais plus, à cet instant, le jeune homme que j’avais connu_toujours travailleur dans les cas les plus extrêmes mais jamais sur le retard horaire. Il recracha la fumée, que je m’asseyais avec l’aide de mains appuyées sur le matelas et que j’en aurais bien voulu dégager mes jambes_sa main tomba sur le bas de mes reins, et je le lui déracina le joint tenu à la vertical entre le majeur et l’index de sa main. Equihem porta son regard vers moi, que je portais le carton du bédo à mes lèvres jointes prêtent à pomper_j’en ravivais l’extrémité, et je sentis sur ma peau les doigts de sa main : à en prendre notes, qu’il bougeait lentement le pouce. Lentement pour m’en garder à la suite. Il lui souffla la fumée au visage, en proposa la suite et lui tendit la rouler_qu’il s’en libéra le bras gauche pour s’emparer du bédo, qu’il laissa à sa bouche en gardant la main à proximité de son visage. Equihem laissa la fumée sortir par ses narines, quelle s’y frottait à l’arc de cupidon, aux commissures des lèvres_je le regardais_et subitement de lui m’est venu l’envie de l’embrasser. L’embrasser de nouveau sans dire mot, si long que je le désirais. Alors, je lui tirais la rouler des lèvres et il ferma les yeux_sa respiration aussi chaude vint se frotter à moi_comme sa main qu’il posa à l’arrière de ma tête pour m’en empêcher de me retirer, que je m’y laissais faire un instant en y passant la langue. Malgré l’envie, mes lèvres ce décollèrent des siennes et je le regardais_puis il se leva en s’appuyant sur l’une de mes jambes et enfin je pouvais m’accroupir, croiser, décroiser, étirer les jambes en restant dans le lit_et je tirais une autre bouffée toxique. Equihem s’était avancé vers le petit réfrigérateur qui était bloqué entre le mur et un vieux meuble surplombé de l’évier. Il l’ouvrit et attrapa une bouteille de soda, et en bu une longue gorgée_que je me roulais dans le lit, faisant attention à ne pas faire tomber le cendrier. Et la seule position que je trouvais à ce moment, ce fut de rester sur le ventre_la tête posée sur le bras coudé sur le matelas. Pour en être resté à cette hauteur de mon regard sur lui, je le voyais reprendre sa respiration en reposant la bouteille et il referma le frigo. Alors mes positions changèrent avec son déplacement dans la pièce, puis il s’arrêta et s’appuya contre l’encadrement métallique de la porte_les bras longeant son corps, les croisa, en fit de même avec les jambes et inclina la tête en ma direction_que du regard ni l’un ni l’autre n’aurait capitulé. Il n’y avait plus rien entre nous, que ce silence_où l’on entendait seulement les expirations du moteur du frigo. « J’ai envie de toi », lui répondis-je sans scrupule en m’asseyant sur le bord du lit_les pieds nu à terre, et gardant un morceau de couverture sur moi. Il m’était si distant, qu’il était juste devant moi toujours dans la même position_immobile à me regarder, sachant que j’en aurais refait le premier pas. « Viens_ »qu’il continuait à me fixer. Ils paraissaient tous deux stressés, que l’un comme l’autre s’immobilisaient à cet instant_démontrant seulement l’impatience du corps inconséquent de l’autre_en attendant.

« — Crois tu que moi, je n’ais plus envie de toi, me lança t-il en restant dans la même posture.

— Tu me parles si peu, ces temps si_Equihem. Et si c’est de m’aimer, et de travailler sur la politique de notre pays qui te mets dans cet état de mélancolie en vers moi_cesses donc immédiatement, on y gagnera rien. Je n’y gagnerais rien, et tu me perdras…

— Je suis toujours fou amoureux de toi mon amour, et ce n’est pas ce pays en ces air moderne qui m’empêchera de t’aimer, mais je n’ai pas le droit de te faire ça : je n’ais pas le droit. »

Assis où j’étais, je continuais à le regarder_qu’il mit ses deux mains dans les poches de son pantalon après en avoir décroisé les bras. Mais il resta appuyé contre l’encadrement métallique, « je n’ai pas le droit de te mentir, et de te dire, que ce qui nous pend au nez sera bien vu pour chacun de nous. Je n’ai pas le droit de te dire que j’ai peur_des choses qui ne se passeront vraisemblablement pas. Mais j’ai peur, ouais_et je m’en pose la question ». Mais à l’écouter me parler ainsi, je ne pouvais que me levais du lit et m’avançais vers lui_pour m’en accrocher à son dernier mot. Se dégageant enfin du reste de sa couverture, on pouvait en voir que celui-ci n’en était pas entièrement nu sous celle-ci_mais seulement vêtit d’un caleçon en tissu bleu, qui paraissait chiffonné et un peu trop grand pour ce corps jeune et élancé_marqué d’une pileuse masculinité à la musculature de ses jambes. Face à lui, de ce qu’il en recherchait_je mis mes mains à l’attache de la taille de son pantalon pour m’en restais qu’à lui. « J’ai envie de toi », que j’en eus à peine la seconde à lui murmurer cette phrase à l’oreille_qu’il ne me repoussa même pas. Mais que de ce silence entre lui et moi, il m’échappa une nouvelle fois_dès lors qu’il entrouvrit silencieusement la porte de la pièce. « Faut que j’ailles pisser », me répondit Equihem avant de poser ses lèvres sur les miennes et de s’éclipser encore une fois dans la salle d’eau_me laissant seul face à ma défaite.

Attendre.

Toujours attendre qu’il m’en revienne_assis sur le bord du lit, attendre.

Equihem poussa la porte, et me regarda avant de la refermer sans m’en tourner le dos_puis il s’avança lentement vers moi. Le pantalon débraillé. Il se mit face à moi_et s’accroupie pour s’en remettre à la hauteur de mon regard. Puis il posa ses mains sur mes cuisses, puis il se mit à me sourire. « Equihem_fais moi l’amour », que j’en rajoutais après son silence_puis il m’allongea soudainement sur le lit et s’en remit de tout son poids sur mon corps. Il posa ses lèvres sur les miennes, je l’enserrais de mes jambes_la main derrière la nuque, qu’il m’en salivait d’aller plus loin. L’excitation plus l’enivrement nous en était à la hauteur, que j’en baignais de suite la main dans le débraillement de son pantalon. Sans en récupérer son souffle_Equihem ne se défascina pas de ma bouche, que j’en démystifiais l’élasticité de son caleçon. Mais entre nous, l’amour n’en fut qu’un donner pour un retour. « Suces moi », me demanda Equihem en retirant ses lèvres de ma bouche_et dont il en était un peu essoufflé. « Suces moi », m’affirma t-il en se dégageant de l’enclavement de mes jambes et se laissant glisser sur le dos. Il continuait à en reprendre sa respiration, et en écarta l’endimanchement de son pantalon à l’instant où je me mis à genoux à son côté_sans crainte quelconque, que je mis aussitôt ma main dans son sous-vêtement_pour en entreprendre l’onanisme_puis il en abaissa la totalité de son caleçon en se soulevant un peu du matelas. Et dès lors que ma bouche vint à embrasser sa cravache, il posa une main sur son abdomen qui s’en désemplissait d’air. En me regardant piper ma respiration dans les bruits sensuel de la bouche salivée sur le sexe veiné en profondeur_et il en posa lui aussi sa main derrière ma tête. Puis la gestuelle s’en différencie_de son regard et sa façon de n’être qu’à moi, m’en firent jouir d’une simplicité de nouveau contemplative, que je m’en essoufflais pour ne pas avaler et l’acte chronique se mit en route.

« — Fais moi mal, ajoutais-je avant de l’embrasser de nouveau sur la bouche.

— Vas-y, grimpes_me répondit Equihem pour ne pas m’en reprendre à deux fois. »

A mot dit, n’est pas mot suspendu_que j’en montais sur le Bermude de son corps à découvert. Lentement. Pénétré. Injecté. Lentement, que j’en ressentis l’onde de choc à n’en plus finir, se répandre en moi_au partir de l’épicentre du plaisir, se concentrant dans le bas du dos. Equihem me chuchota des mots doux, des mots de menteur, que je ne lui en fis que la sourde oreille_pour simplement m’en éprendre de lui. Le ressentir au creux de mes reins, sous la direction de sa voix engourdie de spasmes de jouissance et de ses mains posées sur mes hanches. Equihem se mordant la lèvres et moi comme une pute à en prier le bon dieu_à en ressentir son être sous la métaphore d’un long frisson parcourant le long de ma colonne vertébral, puis redescendre dans le bassin à l’écartement des jambes.

Le pied jusqu’à en trouver le sommeil.

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Un quai de gare à Toulouse

26 avril 2009 par Thierry CABOT

Sur le quai fauve et noir empli de moiteurs sales,

Les âges se défont au rythme aigu des trains…

Voici longtemps. Peut-être en mai. Comme en rafales,

Des houles de joie ivre incendiaient mes reins.

J’avais les yeux ravis et comblés de l’enfance.

La magie à ma lèvre où fusait le bonheur,

Inondait le ciel chaud d’un rêve sans défense

Plus naïvement clair que l’envol d’une fleur.

La gare en fièvre s’agitait à perdre haleine ;

Le vent soûl balayait le matin finissant,

Et tout à coup je vis, dans un souffle de laine,

Sourire jusqu’à moi ton pas resplendissant.

Mes bras tendus au point de soulever le monde,

Capturèrent le baume ailé de tes cheveux

Alors que, titubante au bout d’un soir immonde,

Une vieille passait, les doigts fous et nerveux.

Nous étions le miroir béni de toute chose ;

Les chatoiements de l’heure embellissaient nos mains.

Irréelle et chantant, la fière ville rose

Alignait ses toits purs et ses féconds chemins.

O couple aveugle au temps dont saigne l’ombre infâme !

Ta jeunesse coulait en lumineux accords,

Et nul regard ne vint arracher cette femme

Au néant qui bientôt lui mangerait le corps.

Le même quai… plus tard, sans que tu me revoies.

Déjà rien que l’infime écume d’un grand jour,

A peine un blanc fantôme errant le long des voies

Tandis que, chargé d’ans, je titube à mon tour.

Ton image que seule a noyé l’amertume,

Est une eau pâle et trouble égarée en mes yeux,

Un murmure de soie enfoui sous la brume,

Une âme frissonnante au bord de vagues cieux.

Et le limon obscur des mois et des années

A glacé mon visage et fendillé mon cou ;

Si parfois j’ai bu tant d’espérances bien nées,

J’ai vingt fois du destin essuyé le vil coup.

Or là comme jadis, la foule bourdonnante

Gronde avec l’appétit d’un long fleuve qui croît ;

Comme jadis, au loin, charmeuse et fascinante,

Toulouse rit toujours dans le beau soleil roi.

Affaibli par cent maux où l’enfer se dessine,

Je longe le vieux quai plein de moites relents

Quand devant moi soudain, ô brûlure assassine !

Pareil au nôtre, un couple unit ses voeux tremblants.

Il ne me connaît pas. Les trains vont, à la file.

Une brise d’amour me flagelle et me mord.

Et vaincu, las de tout, pauvre chose débile,

Je m’abats sur le sol en épousant la mort.

Poème extrait de “La Blessure des Mots “

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Intimité

20 décembre 2008 par gaelle

bonneannee2007aparis052.jpgRasoir étriqué ,

La poire en deux de mon sexe.

Falsification échouée…

L’ Amère cellulaire ,

Mercenaires pervers//

Vois l’envol des ballons patibulaires

Dans le bleu paré d’intimité,

Fédérateur de Saint Suaire.

Rafio féru d’indolence//

Les yeux dans le bide ,

Et l’esprit en déviance.

http://galaloo.unblog.fr/

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Les Vrais Durs Meurent Aussi, un polar de Maurice GOUIRAN

19 décembre 2008 par Jim

gouiran_vrais_durs.jpgC’est son 14e roman. C’est vif, citoyen, humaniste, fouineur, critique, en colère, c’est historique aussi. Il y parle de la guerre d’Algérie, de L’Indo et de toutes les exactions commises pendants ces guerres, il mêle la petite et la grande Histoire, il débusque les tabous, les non dit, il se révolte, il ose aborder des sujets qui fâchent… il défend les paumés, les exclus, il pourfend les profiteurs, les salops…  C’est un sacré polar qui va d’Alger à New York en passant par Marseille, le delta du Mékong et le camp des oubliés! Une sacré histoire ce camp des oubliés, une horreur prêt de chez nous! C’est du polar, mais ce n’est pas que du polar, c’est beacoup plus que cela! « … Maurice Gouiran s’insurge, se révolte, et transcrit sa rage face aux dérives de l’Histoire à travers ses intrigues, ses romans… noirs… forcément noirs… » PG

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Digressions fractales - Lapinchien

16 décembre 2008 par lapinchien

Digressions fractales Priorité 3 : La penseuse

Dans l’obscurité d’un tunnel aux parois humides et palpitantes, au détour d’un goulot cutané orné de pores adipeux lubrifiant par endroits d’immenses tapis muqueux prolongés de gouffres tortueux recouverts de toisons de poils hérissés, le bruit rauque de soufflements alterne inlassablement avec le son agonisant d’inspirations. En cette grotte gigantesque, marbrée de veines bouillonnantes, constellée d’aspérités discontinues et de petits agrégats tumoraux, résonnent des battements réguliers provenant d’une membrane suant d’un appendice translucide, une poche cytoplasmique blanchâtre perlant d’un orifice qui se contracte et se desserre, caché dans une cavité repliée. Le sac se balance de haut en bas et fait onduler l’ensemble de la peau de la voûte par à-coups. À chacune des saccades, une grande giclée d’hémoglobine émergeant de l’orifice, ruisselle sur la membrane et s’agglomère en petites flaques dans les alvéoles du sol. Le placenta finit par chuter lourdement dans une ornière où le sang éclabousse. De longs filaments d’ovalbumine relient l’œuf à l’orifice qui tousse spasmodiquement ce liquide visqueux, pris d’une soudaine attaque épileptique qui se propage par vagues dans tout le reste du tunnel. Une main tremblotante se dessine lorsqu’elle tend la fine pellicule placentaire. Elle finit par percer et déchirer la poche. Un être en sort à l’agonie, avec peine et détermination. C’est un adulte, une femme adulte qui s’affale sur un sol meuble qui se prend de convulsions. Elle est ballottée dans tous les sens par le boyau qui se contorsionne de douleur. Elle-même suffoque et vomit du liquide placentaire. Elle n’arrive pas à respirer, et cherche frénétiquement de l’air en gesticulant. Ses yeux sons révulsés, elle n’y voit rien et tente maladroitement de se lever mais chute à chaque tentative, glissant sur la peau moite du tube badigeonnée de sécrétions. Son corps nu traîne le placenta en tentant de fuir et soudain elle trébuche sur son propre cordon ombilical, perd l’équilibre et tombe au travers d’une valvule qu’elle n’a pas remarquée. Mais sa chute est brève… Elle se sent sèchement retenue par ce long cordon tendu qui s’est emmêlé plus haut autour d’une protubérance du boyau. La femme souffre horriblement mais peut à présent respirer dans ce goulot ventilé et tamisé d’une lumière rougeâtre. Un courant d’air nauséabond lui fait reprendre ses esprits. Elle pousse un cri de frayeur, non pas qu’elle ait peur du vide sous ses pieds mais parce qu’elle aperçoit son ventre proéminent et bombé. Elle est enceinte et se souvient :« Tout était joué d’avance… Pendant longtemps nous nous sommes voilés la face. Nous refusions de nous rendre à l’évidence… Nous avions pourtant en main toutes les cartes, toutes les pièces du puzzle, toutes les preuves indéniables que l’Humanité n’était pas viable, qu’elle finirait un jour ou l’autre par péricliter et disparaître… Nous sommes pour ainsi dire mort-nés, asphyxiés de tares et de malfaçons. Notre existence, fortuite et inévitable - caractères intrinsèques et propriétés fondamentales communes à l’existant au sens large - n’aura eu d’autre singularité pareille à sa magnificence - dont nous fûmes les seuls et uniques témoins privilégiés, il faut bien le concéder - que son éphémère et médiocre insignifiance… »

Elle vient à peine de naître mais l’assemblage, la connectique des synapses et la floraison dendritique de ses neurones, sont ceux d’une personne d’une trentaine d’années. Ils semblent avoir été méticuleusement façonnés de telle sorte que l’être puisse de manière innée affronter sa réalité. Elle en est consciente, et çà l’intrigue, çà l’excite, au point qu’elle en oublie le danger imminent qui la guète. Machinalement elle enlace pleine d’amour son ventre rond et chaud et sent la vie battre en elle. Folle de joie et d’impatience, elle replonge dans ses pensées merveilleuses, cette mémoire qui ne lui appartient pas, cet héritage qu’elle a hâte de cerner, de quantifier et d’utiliser :

« Nous sommes le fruit d’un Processus paranoïaque, un algorithme qui cherche à solutionner un problème qui le dépasse… Nous sommes devenus une supposition de travail, une piste de réflexion, une angoisse tenace et persistante… une hypothèse dans une pile d’hypothèses confrontées entre elles dans le seul but de s’infirmer, de s’éliminer les unes les autres… En ce qui nous concerne, le Processus a enfin trouvé le repos… Nous n’étions qu’un trouble bénin et il n’aura suffit que d’un seul assaut pour à jamais nous refouler… »

Le cordon visqueux se démêle et la femme glisse par paliers. Elle ne le remarque même pas et poursuit son analyse :

« Je me souviens, blême de honte, de notre naïveté, de notre candeur virginale lorsqu’à la fin du second millénaire nous avons assisté impuissants - et il faudrait plutôt dire passifs voire idiots tantôt ébahis, tantôt ignares, incultes ou pire, sans la moindre considération, dédaigneusement autistes - à l’arrivé des messagers qui annonçaient, de manière implacable et mécanique, notre éradication prochaine. Certains d’entre nous avaient observé le phénomène, des « astronomes », des « initiés ». Ces récepteurs providentiels croyaient avoir à faire à ce qu’ils avaient catalogué comme « la chute d’une comète fragmentée sur Jupiter ». Ils donnèrent modestement leur nom, « Shoemaker-Levy », à cette manifestation à laquelle nous assistions pour la première et dernière fois. »

Des millions d’images inconnues et pourtant si familières assaillent l’esprit de la femme par flashs successifs. Elle ne sent pas le cordon craqueler en plusieurs points, et reste pendue, par son ventre tendu, comme un pantin désarticulé, bras et jambes écartés en étoile maintenant. Les courants d’airs ascendants la font tanguer dans tous les sens et sa tête heurte à maintes reprises les parois du puit capitonnées de coussinets cellulaires amortissant les chocs. Elle fait fi de sa réalité, prisonnière consentante de ses pensées :

« Tout est information dans le Processus, tout y est incroyablement simple en réalité, quelque soit la coupe, quelque soit l’échelle ou la projection qui en est faite, tout peut aisément se classer en deux catégories duales : Bosons et Fermions, flux et données, vecteurs et points, médiateurs et réactants, forces et matières. Tout n’est qu’action et réaction. La prédictibilité n’y existe pas, elle n’y est qu’une illusion. Le Processus est un calcul itératif arborescent en cours, il est stupide de vouloir en anticiper l’issue de l’intérieur… Il utilise déjà les cycles optimaux de résolution… Une hypothèse qui prend pour quête de prédire l’issue du Processus est inexorablement vouée à l’échec, car l’expression de cette quête enclenche, au sein même du Processus, une infinité de nouvelles tâches qui vont s’exécuter en parallèle, chacune d’elles troublant le devenir qu’elles cherchent à élucider, se transformant en perturbations et vortex, sous-algorithmes de l’algorithme. Toute tentative de compréhension est vaine car elle enrichit la complexité et le caractère incompréhensible du Tout. La longueur des itérations de ces extrapolations condamnées par avance à faillir ne pourrait idéalement que tendre vers la longueur limite des itérations infinitésimales du Processus. Il faudrait pouvoir dépasser cette fréquence absolue de raisonnement pour pouvoir « voir au-delà », ce qui est par définition impossible. »

Groggy, la femme émerge… Elle ressent brutalement de multiples douleurs dans tout son corps et se perd dans un long râle. L’enfant qu’elle porte tambourine comme pour protester. Elle est recouverte d’hématomes et comprend, en regardant le ciel, qu’elle a survécu à une chute de plusieurs dizaines de mètres. Elle se trouve à présent sur une corniche surplombant un lac souterrain bouillonnant de sucs gastriques. L’air est saturé des émanations gazeuses du lac. La femme sent sa peau attaquée par l’acidité ambiante. Elle lutte contre cette douleur atroce qui l’empêche de se concentrer mais ne tente rien pour s’enfuir. Il ne semble y avoir aucune échappatoire autour d’elle et bien plus volontaire que résignée elle sombre dans un coma bienvenu. Elle y retrouve le fil conducteur de ses souvenirs :

« Anticiper et comprendre… Non seulement ce type de quête est vain, mais en plus, il retarde le Processus dans sa mystérieuse et frénétique réflexion. Ce dernier s’est naturellement pourvu de mécanismes de défense : des lois de régulation servent à éliminer toute monopolisation intempestive de cycles de calcul. L’humanité était une de ces circonvolutions stériles dont le Processus pouvait se passer. Notre perte est paradoxalement liée à notre potentiel de raisonnement unique, à notre aptitude exceptionnelle, pour une hypothèse, à observer, à explorer, à analyser…. Il était de toute évidence stupide de gâcher des cycles dans cette curieuse introspection, cette obsédante remise en cause qu’incarnait l’Humanité. Notre existence a mis en place des fonctions récursives dont la dangerosité est allée exponentiellement croissante au fur et à mesure de notre survivance. « Shoemaker-Levy » que nous avons pris pour une comète était en fait un Boson Terminateur, un messager portant une missive annonciatrice de notre fin programmée. Il a ensemencé Jupiter que nous croyions pourtant infertile. Une hypothèse a commencé à y germer sans que nous le pressentions, une hypothèse chargée de nous infirmer, le contrecoup de notre existence même, une de nos antithèses. Il n’a suffit que d’une centaine d’années à Jupiter pour enfanter l’ennemi. Pendant tous ces cycles, nous somnolions, bien trop occupés par nos petites confrontations sub-hypothétiques pour remarquer la colonisation de la géante gazeuse si proche et si lointaine. Nous nous sommes heurté à nos propres limites tout ce siècle durant, celles mêmes qui ont incommodé le Processus : Nos doutes récurrents, nos pensés délirantes, nos peurs irrationnelles, qui multipliés par le cardinal de notre population, jamais aussi nombreuse, ont saturé localement le Processus et engendré des scissions internes au consensus fort que l’Humanité avait longtemps représenté, nous rendant plus vulnérables de fait. Notre imagination sans bornes a provoqué l’émergence intempestive d’Univers oniriques très complexes au sein du Processus dont le devoir est de digérer toute nouvelle piste de réflexion enfantée par le système, par nous entre autres : chacune de nos idées nouvelles a donc fait l’objet de modélisations, de big-bangs et de big-crunchs au-delà de nos dimensions, des mises en pratique systématiques du Processus testant la viabilité de nos théories de plus en plus tenaces et consommatrices de cycles, de plus en plus résiduelles et de moins en moins infirmées et éliminées. Il fallait que cesse toute cette pollution essentiellement générée pour alimenter nos rêves et projeter des images de ces réalités parallèles dans nos têtes. Le Processus se savait sur la mauvaise voie, il se sentait aussi perdre du pouvoir dès le moment où nous avions commencé à lui dicter l’essentiel de ses intuitions… »

Le sol tremble de plus belles… La femme ouvre les yeux et assiste à de gigantesques éboulements d’amas de mucus. Ils explosent dans un bruit sourd en impactant le lac d’acide. La paroi du souterrain se gondole localement, comme si un énorme furoncle poussait de l’autre coté. Tout l’espace vital se comprime et l’acide remonte dangereusement. La femme se remet debout avec peine, ressentant de fortes douleurs au ventre. Son instinct de survie lutte de toutes ces forces contre son addiction… Cette jeune fille est une droguée de cette connaissance qu’elle possède sans en connaître l’explication, elle se laisserait bien mourir si cela pouvait l’aider à comprendre… Sa force mentale est encore faible malgré les apparences…Elle a du mal à faire la part des choses et à classer ses priorités, comme un enfant maladroit agissant par instinct. Aussi, se laisse-t-elle de nouveau sombrer :

« Mais quels furent les avantages décisifs de notre Infirmateur ? Et bien, c’est chose courante, à priori, ses avantages furent nos faiblesses héréditaires que lui ne possédait pas, ces tares et indispositions que nous avions accepté de traîner, ces atouts que nous avions concédé, pour survivre à notre environnement aussi hostile que versatile…Oui, c’est çà…C’est bien çà… Tout d’abord, nous sommes apparu sur une planète où la gravité rapportée au rayon de l’atmosphère est beaucoup trop grande… C’est ce rapport singulier pour une planète féconde qui explique principalement l’apparition de notre intelligence sans pareille. D’ordinaire, la vie finit par dominer son environnement par le simple fait de la sélection naturelle, nul besoin pour elle, de comprendre le milieu où elle baigne, d’utiliser des outils, de façonner des technologies pour cela. Ce fut partiellement le cas sur Terre, différents dioptres furent asservis par les seules mutations d’acides désoxyribonucléiques : Les océans, les plaines et les reliefs, quelques soient températures et pressions, furent annexées par des organismes basiques vainqueurs de la « grande loterie » sans avoir à recourir à des cerveaux hors du commun… En ce qui concerne les cieux, la conquête ne fut que partielle. De magnifiques espèces d’oiseaux domptèrent admirablement les airs, ils pouvaient voler pendant des heures, planer sur des kilomètres, traverser des océans entiers… C’était considérable, soit, mais cependant ces volatiles étaient infichus d’atteindre la surface du dioptre, la limite entre l’atmosphère et l’espace, se cantonnant à faire du rase-mottes, et ce à cause de l’énergie monumentale que cela impliquait. Nous sommes issu d’un foyer de vie frustré par ce problème, un foyer de vie qui n’a eu de cesse et de relâche que de tenter de s’extraire à la gravité, qui en est devenu obnubilé et qui s’est mis de façon hystérique à générer de la biodiversité pour réussir à s’évader de sa prison primitive. Notre intelligence, si différente de celle du reste de notre biofratrie, à vu le jour dans ce seul but : permettre à notre foyer de s’extirper du giron de cette mère autoritaire, exigeante ou trop attentionnée pour sa couvée, qu’est cette plissure de l’espace temps qu’autrefois nous nommions la Terre. Nous, Humains, parvînmes à nous affranchir de cet handicap, mais en usant d’artifices ridicules et minables, piètres expressions de cet ersatz d’intelligence du Processus, qu’est notre cerveau. Nos solutions, faites de bricks et de brocs, ne nous menèrent pas bien loin de toutes façons. »

Un amas de mucus froid vient de s’écraser sur la penseuse qui émerge de nouveau, toute engluée… Une espèce de cote géante brisée, éclatée en pointe, vient de percer l’estomac dans lequel elle se trouve… Tout l’acide s’est déversé par la brèche, ce qui a sûrement sauvé sa vie… Cette sensation collante et froide du mucus sur sa peau, l’indispose curieusement et, agacée, elle n’arrive plus à faire abstraction de son environnement pour s’isoler dans ses pensées… Elle passe un petit instant à se nettoyer, irritée. Intriguée ensuite par ce qu’il pourrait bien y avoir derrière la brèche, elle se dirige vers le trou et laisse dépasser sa tête…Un spectacle chaotique s’offre à elle… Un vaste champ d’organes divers souffrant de multiples malformations s’étend à perte de vue sur des reliefs tapissés de chair nécrosée et bordés de denses forêts de longs neurones. Leurs axiones sont emportés dans de folles chorégraphies dirigées par de grandes rafales de vent. Leurs dendrites par milliers claquent comme des fouets les uns contre les autres. La femme se sait sur Terre même si elle n’en reconnaît plus la flore… Elle respire une grande bouffée d’air pur qui l’invite à la sérénité et à l’introspection :

« L’ennemi n’a pas buté sur ce problème. Ses précurseurs sont issus d’un foyer bien lointain né de la fécondation d’une planète à l’atmosphère basse et à la gravité faible. La vie n’ y a pas rencontré de difficultés particulières pour se soustraire de sa niche. Le milieu y est moins sévère, plus homogène, aussi la biodiversité y est moins foisonnante. C’est une hypothèse très claire pour le Processus, une duplication d’idées, qu’il a déjà expérimentées ailleurs, qui ont fait leurs preuves et sur lesquelles il s’est basé de nouveau. Très rapidement les premiers organismes ont pu sans effort et sans querelles rejoindre les couches supérieures de leur atmosphère, se trouver directement en contact avec le vide sidéral, y barboter prudemment d’abord, y plonger avec de plus en plus d’aisance, de conviction et d’assurance, pour finir par y passer des vies entières en apnée, en autarcie complète, libres et autonomes. Tout cela sans que leur évolution n’ait nullement eu besoin de les affubler d’une quelconque extra lucidité. Toute cette phase n’a été qu’une cascade d’évidences que le Processus a déroulée et reformulée pour aboutir à un doute novateur en terminaison, une nouvelle piste beaucoup plus avancée que la notre dans son incommensurable réflexion. »

La penseuse est maintenant au milieu d’un champ de cœurs humains surdimensionnés reliés les uns aux autres par un réseau d’artères et de nerfs qui semblent presque tressés. Ils palpitent tous réglés sur la même cadence entonnant un envoûtant concert de percussions. Derrière elle se dresse le dôme organique qu’elle vient de quitter. Il s’est effondré sur lui-même et a cessé de vivre. L’immense construction est recouverte de nécroses. Plusieurs poutres osseuses de sa charpente se sont brisées sous le poids d’une tumeur cancéreuse presque aussi grosse que le dôme. La femme ne se retourne pas sur la dépouille de sa mère… Elle sait à présent qu’elle est née pour une raison précise, pour accomplir une mission sur laquelle elle doit se focaliser… Elle ne la cerne pas encore entièrement mais sa recherche l’obsède et l’obnubile… Elle ne souhaite qu’une chose : finir de booter sa mémoire pour enfin comprendre son ordre de mission et l’exécuter comme un bon petit soldat bien acquis à sa cause… Son corps a été conçu dans ce but… Chaque fois qu’elle tend vers lui son hypothalamus libère de grandes doses de dopamine pour la remercier de sa collaboration… Elle ressent une extase quasi orgasmique chaque fois qu’elle décèle un nouvel indice précieux. Son corps, son unique précepteur et amant, devient par contre le pire des bourreaux lorsque son attention s’égare et s’éloigne du briefing : d’horribles décharges électriques remettent la penseuse sur le droit chemin. Alors que se poursuit son dressage, la jeune femme commence à se sentir frigorifiée, aussi, se blottit-elle auprès d’un des gros cœurs chauds qui se met à la bercer, à la réconforter. Elle s’endort, souriante et rassurée. Son enfant aussi.

« Le second de nos désavantages est lié à la taille minuscule de notre Soleil… C’est une toute petite usine à matière… Même à plein régime thermonucléaire, notre étoile ne dispose pas de la puissance nécessaire pour synthétiser des atomes très complexes, composés d’assez de protons et de neutrons… Les chimies organiques qui ont découlé de son atavisme dans son système, comme celle du Carbonne dont nous sommes issus, gravitent autour de mécanismes trop simples ne pouvant aboutir qu’a des formes de vies aussi chétives et sans avenir que la notre… L’étoile de notre Infirmateur est bien plus grosse que le Soleil. L’organisme de l’ennemi fonctionne selon les règles de la chimie du Plomb. Les réactions qui nous permettent de stocker et libérer de l’énergie, impliquées dans le cycle du phosphore de l’adénosine di et triphosphate, sont des gadgets en comparaison de celles qui oeuvrent dans l’organisme de ces monstres : Leur corps maîtrise naturellement la fusion et la fission froide, il peut à tout moment opérer des millions de transmutations d’atomes divers selon ses besoins, générer et canaliser en leur être des énergies équivalentes à celles dégagées par l’explosion de milliers de mégatonnes de nos bombes atomiques. Ce type de maîtrise énergétique leur a, par ailleurs, été indispensable pour pouvoir vivre dans l’espace. Elle leur assure une longévité inouïe grande de plusieurs de nos millénaires. Grâce à cet atout, ils peuvent rester des décennies sans avoir à s’alimenter et se permettre de nager dans le vide interstellaire à des vitesses vertigineuses. Malgré ces formidables facultés que leur évolution leur a concédées, ces bêtes demeurent de véritables centrales nucléaires ambulantes, de gigantesques forteresses avec des cervelets de poules. »

Il s’est soudainement mis à neiger. La penseuse reste émerveillée par ce spectacle qu’elle n’a vécu que par délégation. Ses yeux s’écarquillent rêveurs et elle ne ressent même pas l’intense décharge qui la rappelle à l’ordre… Elle songe à tout l’imaginaire merveilleux qu’a pu inspirer la neige aux Humains… Pourtant, quelque chose commence à la gêner. Les flocons restent en suspension dans les airs… Elle ne sent pas leur froideur caractéristique… Ils ne se liquéfient pas au contact de sa peau… Cela ne correspond pas au souvenir qu’elle en a. La femme reste dubitative un instant « Ce ne sont pas des flocons… », Panique-t-elle, « Ce sont des Smart Dusts, des poussières intelligentes et autonomes formant de vastes réseaux de détection… des sortes d’exo-organes microscopiques de l’Infirmateur… des récepteurs sensoriels inertes, en sommeil, qui lui permettent d’appréhender le monde… Les Smart Dusts remplacent des yeux dont il n’est pas doté, il en saupoudre son environnement abondamment… Elles sont capables de lui rendre compte des moindres fluctuations thermiques, des moindres variations de pression pour l’avertir de l’imminence d’obstacles ou de cibles en mouvement dans son espace exploré proche… En permanence, l’image mentale du monde qu’il peut en extrapoler est affinée par un autre de ses sens redoutable, celui qui lui permet de naviguer dans l’espace, de surfer dans les courants gravitationnels ascendants en quête de planètes nourricières, un puissant détecteur de bosons de Higgs en faisant un prédateur redoutable…» La femme court à en perdre haleine, mais elle se sait déjà repérée… « Il suffit qu’une de ces poussières malignes détecte une fluctuation pour qu’elle entre en communication avec ses voisines. Elle leur fait part de ses relevés et les réceptrices sont priées de faire passer l’information… Celle-ci se disperse dans un premier temps dans tous les sens, affectant de proche en proche, toutes les Smart Dusts inscrites dans une sphère au rayon croissant… Il ne suffit que de quelques secondes pour que les données remontent jusqu’à l’Infirmateur et que ce dernier retourne un feedback vers la poussière qui l’a renseigné, elle-même informant son informatrice, qui en fait de même, jusqu’à ce que l’exo-organe initiateur soit atteint et qu’un réseau d’acheminement préférentiel de l’information ne soit momentanément formé et configuré…»

Un halo rouge se devine très haut dans les cieux… La femme fonce à toute allure dans le champ sans se retourner, percutant au passage des organes palpitants qui explosent à son contact… A l’horizon, elle a remarqué les ruines d’une ville ancienne recouvertes, presque empaquetées comme des présents, par un immense linceul cutané… Les chapiteaux qu’il forme, sous lesquels on peut deviner les battisses d’un temps à jamais révolu, donnent alors une idée à la penseuse : se glisser sous cette peau, là où les poussières n’ont pas pu s’introduire pour s’extraire du champ de perception de ce qui l’a prise en chasse. Autour d’elle, cependant, il n’y a pas la moindre pierre tranchante qu’elle pourrait utiliser comme outil pour taillader une encoche… Transpirant à grosses gouttes, elle cherche paniquée une solution dans le fouillis de connaissances qu’elle n’a pas encore abordé.

« Si l’Infirmateur avait une raison, il nous considérait sûrement comme une espèce de lichen inoffensif… Nous sommes bien peu de chose face à lui… à l’aube de l’an 2099, les premières intrusions de l’antithèse ont eu lieu… Les rencontres d’objets émettant de puissants rayonnements furent rapportées par de nombreux conducteurs ou passagers d’aéronefs… Ils témoignaient de la présence d’entités volantes inconnues qui affolaient tous leurs instruments de bord se livrant à d’improbables accélérations et d’impossibles variations de leur trajectoire à angle droit, comme si ces objets avaient la possibilité d’annuler leur inertie à tout instant ou reporter leur énergie cinétique entièrement dans une direction voulue… Les témoignages concordants étaient de plus en plus nombreux, et qui plus est, corroborés par le fait que les témoins mourraient à coup sûr dans la semaine qui suivait leur observation, dans d’horribles souffrances. L’affaire ne resta pas bien longtemps secrète car bientôt une tache rouge qui très rapidement se transforma en une nuée d’entités, pouvait être observable dans la nuit à l’œil nu, en provenance de Jupiter, par tout à chacun. Toutes nos tentatives ridicules d’infirmer l’ennemi furent vaines. Nous n’étions pas prêts à l’affronter et la nuée déferla sur Terre sans encombres. Nous étions sur la défensive sans savoir que cela ne servirait à rien. Plusieurs accidents nucléaires occasionnant des milliers de victimes furent imputés à l’effet de panique qui accompagna l’évènement. Ce n’était cependant qu’un prélude ironique du Processus, comme pour nous toucher dans notre orgueil démesuré, pour nous montrer à quel point nous étions faibles et fanfarons. Nous ne maîtrisions même pas nos propres attaques. La suite fût encore plus pathétique. Les intrus prirent possession de toute la stratosphère et se mirent à y baigner paisiblement sans même nous attaquer… Ils nous ignoraient royalement puisant suffisamment de ressources dans ces hautes altitudes. Nous nous sentîmes rassurés un instant. Ces êtres après tout ne nous avaient jamais directement agressé. Nous tentâmes vainement de pactiser avec eux. Nous faisions pourtant preuve de la plus grande ingéniosité dans le codage de nos messages de paix. Ces bêtes étaient tout simplement connes… infoutues de piger une notion aussi abstraite… Notre insistance à les approcher finit par les incommoder, mais j’imagine, un peu comme des lierres grimpants, envahissants une façade, pourraient indisposer le propriétaire des lieux… Elles se mirent à plonger vers nos villes de temps à autres pour faire un peu le ménage et se débarrasser de cette espèce de pollution esthétique inutile que nous représentions…»

La penseuse émergeant de ses considérations, se voit couverte de sang. Elle se trouve à quatre pattes devant une blessure béante du sol. Un arrière goût désagréable vient d’envahir sa bouche. Elle crache alors un grand morceau de chair qu’elle a déchiqueté avec les dents et plonge sa tête dans l’entaille dont elle extrait une plus grande bouchée. Elle poursuit sa besogne en arrachant de longs lambeaux de viande avec ses mains, évoluant à présent dans une flaque d’hémoglobine. L’infirmateur approche laissant derrière lui une traînée stéréoscopique et une constellation de Smart Dusts scintillantes. La penseuse regarde son poing écarlate. Ses doigts se desserrent lentement et de petits gravas s’échappent de sa paume et retombent dans la flaque qui peu à peu est absorbée par le sol minéral que la femme vient de mettre à jour en creusant. Les cailloux s’imbibent de sang comme des éponges. Il y a un interstice entre la couche rocheuse et la strate organique. Le derme se soulève comme de la moquette mal fixée et la femme glisse ses jambes dans la fente après s’être allongée sur le dos. Elle empoigne enfin le tapis cutané et s’en recouvre comme s’il s’agissait d’une couverture. C’est alors qu’elle ressent une présence derrière elle. Lentement ses yeux basculent en arrière et l’image inversée de l’Infirmateur se fige au centre de son champ de vision. Elle est pétrifiée par l’aura rouge de la bête qui brûle instantanément ses rétines. Sa chair bouillonne et des souvenirs de douleurs identiques, de tortures similaires déjà éprouvées, refont surface.

« Suite à l’exposition prolongée aux rayonnements émis par toute cette nouvelle faune, une multitude de personnes, les plus chanceuses probablement, ont succombé, irradiées… Des villes entières ont été pulvérisées par la chute d’astéroïdes radioactifs colossaux creusant de profonds cratères et soulevant d’énormes lames de fonds dans les mers. Il ne s’agissait pourtant que d’étrons, d’excréments, innocemment et naturellement évacués par les bêtes sans la moindre intension de les utiliser comme des armes. Les survivants quant à eux ont souffert les plus atroces des martyrs… Certaines cellules dans nos organismes sont particulières. Ce sont des cellules souches adultes. Elles possèdent des propriétés extraordinaires proches de celles des cellules souches embryonnaires. Certaines sont impliquées dans des mécanismes de réparation de la peau, du foie, ou du renouvellement des cellules sanguines comme les cellules souches hématopoïétiques de la moelle osseuse. Ces dernières sont dites pluripotentes car elles ont le potentiel de créer diverses cellules spécialisées comme les adipocytes, les lymphocytes, les plaquettes… D’autres, qui nous intéressent plus particulièrement le cas échéant sont dites totipotentes et possèdent le même potentiel de différenciation que les cellules souches embryonnaires. On n’a jamais trop bien su pourquoi elles étaient présentes dans nos organismes, puisqu’elles étaient inhibées, en sommeil… Peut-être étaient-elles tout simplement des résidus, des étais de notre construction ? Ou peut-être bien qu’elles jouaient un rôle de première importance dans l’apparition aléatoire de nouveaux organes permettant à nos espèces par anticipation de survivre aux brusques épurations commandées par les variations incessantes de leurs biotopes ? Quoi qu’il en soit, le rayonnement corporel de l’Infirmateur a eu pour effet de stimuler ces cellules souches totipotentes en sommeil chez la plupart des individus de notre biofratrie, de les soustraire à leur léthargie atavique… Des organes ont commencé à se développer à des endroits inappropriés dans les organismes des survivants… Certains sont morts sur le coup par exemple à la suite d’anévrismes cérébraux occasionnés par l’apparition de dents dans leur cerveau, ou par l’initiation de réactions en chaîne comme la production incessante de nouvelles vertèbres jusqu’à ce que leur colonne ne se brise. Les autres sont devenus complètement fous, affublés de multiples membres, de systèmes nerveux parallèles donnant des instructions contradictoires à leur organisme, liquéfiés dans leur enveloppe charnelle, sursaturés d’informations captées par la démultiplication de leurs organes sensoriels… De violentes et sanglantes batailles de chimères issues de toutes les espèces ayant jusqu’à présent survécu dans notre foyer de vie se répandirent et s’instaurèrent dans tous les biotopes et dioptres terriens. Tout cela bien sûr à cause de la violente rupture d’équilibre engendrée par l’intrusion de l’Infirmateur, aussi candides et naïves eussent été ses intensions… La biodiversité terrestre en subissait le contrecoup et tentait tant bien que mal de survivre en s’adaptant à cette nouvelle donne… Une espèce de consensus fut trouvée au sein des mécanismes organiques issus de la chimie du Carbonne… Une soudaine réaction de polymérisation souda à jamais les destins d’espèces et d’individus autrefois dissociés… Cette strate sédimentaire dans laquelle j’évolue, ce tapis organique vivant en symbiose avec les tumeurs provoquées par les rayonnements de l’Infirmateur, cette espèce de corail organique recouvrant les abysses du milieu de sédentarisation de l’ennemi, est le résultat de ce consensus… l’expression de l’asservissement de la chimie du Carbonne par la chimie du Plomb… Je suis une émanation de ce consensus, un prototype de mécanisme de rébellion et de défense contre l’oppresseur… Peut-être la dernière chance de notre foyer colonisé ?»

Les Smart Dusts s’introduisent dans les poumons de la jeune femme chaque fois qu’elle prend une inspiration… Elle sent l’ennemi l’envahir, pénétrer dans son système sanguin, parcourir tout son être. Sa peau est en ébullition bombardée massivement par le rayonnement de l’Infirmateur. La femme se sait bien trop proche de la source des radiations pour pouvoir espérer survivre…La bête cerne le plus petit de ses soubresauts, le moindre de ses souffles ou battements cardiaques… Elle tient sa proie, prête à porter l’estocade finale… La victime quant à elle se laisse lentement sombrer.

« La strate organique résiduelle entière a conspiré contre l’oppresseur pour me mettre au point, me concevoir dans le secret… une des dernières cellules souches de ce tapis de vie à l’agonie a été reprogrammée, codée pour aboutir à ce que je suis… matériau ? Qu’est-ce qu’un matériau fondamentalement ? Comment pourrait-on définir ce terme ? Pendant longtemps notre réponse se serait pudiquement, moralement, éthiquement cantonnée à « Tout élément permettant à l’Homme de construire des objets, des outils, des battisses… utilisés de manière brute ou raffinés ou impliqués dans des mélanges…» Bien sûr implicitement il se serait agi de matériaux d’origine minérale ou de matière organique morte comme le bois … Peut-être en reniant dans cette définition nos intuitions primales, barbares qui nous poussaient à concevoir des objets à partir d’os, de viscères séchées, de peaux tannées de bêtes ? …Sûrement en occultant le fait que les plastiques sont issus de la chimie organique, eux qui semblent si artificiels ? Il aurait semblé ridicule de parler de matériau en parlant du contenu d’un œuf dans la conception d’une recette, d’un gâteau par exemple et pourtant ç’aurait bien été le cas… L’amas de chair, d’os et de neurones que je suis, n’est rien de plus qu’une machine, fruit de la réflexion de la conscience résiduelle si particulière de l’Homme au sein de ce qu’il demeure aujourd’hui de notre foyer de vie originel… Je suis le résultat des techniques et ingénieries les plus abouties dans le domaine de la conception…»

La penseuse sursaute… Elle semble émerger d’un terrible cauchemar où sa vie lui aurait filé entre les doigts sans qu’elle ne puisse rien y faire…Tout est sombre autour d’elle… Elle se sent en immersion dans un liquide… Quelques bulles d’air la chatouillent entraînées par la poussée d’Archimède. Elle cligne des yeux et se découvre dans une poche placentaire. Prise de panique, elle inspire une grande gorgée de liquide et manque de peu de se noyer…. Mais instinctivement des deux mains, elle se met à pousser la membrane blanchâtre qui la retient prisonnière, la perce et se déverse avec le liquide à l’extérieur du cocon…Une impression de déjà vécu la gagne… Affolée, elle s’empresse de palper son ventre… Il est rond et chaud…L’enfant n’a rien, il donne même de petits coups de pieds. «J’ai donc rêvé tout cela ?», S’interroge-t-elle, « çà semblait si réel pourtant…C’est sûrement lié au programme de construction de ma mémoire… Sa mise en place ayant lieu bien avant ma naissance, il se peut que je sois la proie de puissants délires pendant mon développement ? C’est bien çà, c’était juste un cauchemar… Une répétition avant la grande représentation… » Puis la penseuse empoigne son cordon ombilical pour ne pas trébucher… Elle tire un grand coup sec et c’est alors qu’une déchirure de lumière point du néant. Un mur de sang coagulé s’effondre… Lux fugit… Une lourde masse chute par l’entaille et tombe brutalement sur le sol. La penseuse remarque alors que ses pieds foulent un sol minéral parsemé de petits cailloux… Elle caresse de la main le plafond du goulot dans lequel elle se trouve… C’est bien une couche épidermique qui transpire… Elle plonge promptement ses yeux vers l’éboulis et pousse alors un horrible cri d’effroi… Elle se voit… C’est elle… Atrocement mutilée et défigurée, mais c’est bien elle… Le cordon ombilical remonte jusqu’à l’entrejambe de sa dépouille… « L’Infirmateur a donc finit par m’avoir… Ses radiations ont eu raison de mon ancienne enveloppe… Mais alors ? Je ne fais pas le poids ? Je suis un échec ? A moins que… Oui c’est çà… Je ne suis pas une attaque directement lancée contre l’Infirmateur… Mais alors… ? Si telle n’est pas ma mission,… …quelle est-elle ?» La femme est prise de spasmes, petits et espacés au départ, puis de plus en plus violents et proches… Elle tombe à genoux en poussant un long gémissement simultanément prononcé et retenu … Elle roule, assommée par la dopamine que libèrent ses neurones, et se perd dans un orgasme libérateur…

Une avalanche de Smart Dusts clairsemée de flash rouges s’engouffre par l’entaille… Les lasers dissociés s’unissent et finissent pas s’imposer comme dense lumière ambiante. Plusieurs Infirmateurs se sont réuni à l’extérieur et tournoient menaçants, autour de la brèche… Un éclat d’or point au milieu d’une émulsion écarlate composée d’hémoglobine et de lasers : Un des Infirmateur vient de plonger sa gueule dans la blessure béante de la strate organique et en extrait la première dépouille de la penseuse qui s’embrase et font dans un magma de transmutations alternatives d’atomes d’or en plomb et d’atomes de plomb en or. Un autre Infirmateur attrape le cordon ombilical et expulse d’un violent battement de nageoire le second organisme de la penseuse dans les airs. Il achève sa course contre un gros rocher cartilagineux sur lequel il se concasse et se disloque. Les deux premiers Infirmateurs fondent aussitôt sur le corps et se le partagent férocement, alors qu’un troisième continue de tournoyer dubitatif autour de la brèche… Ses Smart Dusts lui restituent l’image mentale d’un troublant volume visqueux inscrit dans une dangereuse expansion sous la couche épidermique qui enfle et se gondole… Le monstre s’approche prudemment de la brèche d’où soudain une épaisse mousse d’ovalbumine est propulsée comme d’un geyser. Pris de fureur, l’Infirmateur s’infiltre dans l’interstice et se retrouve cerné de cadavres encore chauds empaquetés dans des poches fendues baignant dans une marre de liquide placentaire. Ils sont reliés les uns aux autres par des cordons ombilicaux… Ils s’embrasent tous à l’approche de l’Infirmateur.

La penseuse, qui connaît enfin sa mission, vient d’initier une implacable réaction en chaîne, un cycle impitoyable de vies et de morts. « Je ne suis pas une riposte contre l’Infirmateur… », Clame-t-elle alors que sans effort elle donne naissance à un nouvel Ego et que l’ancien meurt aussitôt sa tâche accomplie, « Je suis une suite logique, une cascade d’évidences… » Chaque nouvel être est déjà fertilisé, adulte et ensemencé, prêt à donner la vie. La cadence des mises à bas et des décès prend un rythme hystérique. Chaque entité nouvelle ressemble à un papier organique froissé qu’on aurait roulé en boule, elle se déplie dans un « pop » comme un matériau à mémoire de forme qu’on aurait stimulé par la chaleur. Les derniers placentas expulsés bouillonnent avant de se craqueler, se fendre et libérer une dizaine de sacs fœtaux percés, de cadavres à peine formés, le tout baignant dans une mousse placentaire épaisse et envahissante. « Un donne Un… », Répète la penseuse devenue le curseur unique de la réaction contrôlée, « Je ne suis qu’une machine… Mon cerveau a été désaxé, excentré, déporté de mon crâne pour me donner de nouveaux potentiels… Je le sens là, au creux du ventre de mon enfant… C’est là que je vis… C’est là que je pense et que je contrôle… Autour de lui, des milliers de travailleurs s’affairent à enduire, amonceler, et construire l’Itération N+2… Tout est clair et limpide maintenant, j’étais déjà intimement convaincue de ma mission avant d’en être certaine… Je me la suis démontrée par récurrence… Le doute ne m’est plus permis…»

L’Infirmateur sous la strate organique pris de panique se débat tant bien que mal… Il consume aussi vite que possible toute la matière autour de lui mais se retrouve rapidement prisonnier d’une cristallisation soudaine d’un déluge de neige carbonique apparu à son interaction. Les Infirmateurs à l’extérieur assistent impuissants à sa capture. La strate organique entière enfle et semble entamer une intrigante danse d’intimidation alors qu’en fait en son antre, la réaction s’est emballée et l’épiderme est repoussé par les naissances en chaîne. Terrifiés les deux Infirmateurs s’enfuient dans deux longs tubes stéréoscopiques vers les hautes sphères pour trouver refuge au sein de leur communauté.

« Tout est information dans le Processus, tout y est incroyablement simple en réalité, quelque soit la coupe, quelque soit l’échelle ou la projection qui en est faite, tout peut aisément se classer en deux catégories duales : Bosons et Fermions, flux et données, vecteurs et points, médiateurs et réactants, forces et matières. Tout n’est qu’action et réaction. La prédictibilité n’y existe pas, elle n’y est qu’une illusion… », La penseuse est hantée par ses considérations primales…Elle se les répète en boucle comme pour se motiver avant d’entamer la seconde phase inévitable de la réaction qu’elle a initiée. Il y a bien assez de matière organique à phagocyter dans la strate pour alimenter ses transformations, attiser sa flamme. « Tout se transforme, rien ne se perd… », La penseuse ne sait pas trop pour quelle raison mais cette considération sonne faux quand elle la met en perspective avec son ordre de mission, « C’est dans cette banalité erronée que ce trouve la clef ! L’échappatoire ! Des lois strictes, une réglementation drastique, régulent les Univers oniriques du Processus qui ne sont en fait que des prisons pour les hypothèses qui y voient le jour… Le Processus est méticuleux et ordonné, il dissocie clairement ses axes de réflexion en paquets consensuels, en catégories et entités qu’il classe. Il met en place des garde-fous pour s’assurer de la pureté de son analyse… Mais la faille justement émane de cette paranoïa, ce désir de contrôle exagéré… Tous les mécanismes de modération, de rétroaction, d’ordonnancement, de hiérarchisation sont de grands consommateurs de cycles de calcul… Les lois de notre Univers peuvent être contournées, violées, bafouées car justement tout n’est qu’information et flux d’information… La matière n’est proie aux forces gravitationnelles que parce des Bosons de Higgs, des Gravitons, circulent et s’échangent entre les masses informant les unes les autres de leur présence respective et invitant leurs Leptons neutres à interagir… Les Quarks positifs n’obéissent qu’aux ordres que les Gluons leurs donnent, les Quarks négatifs ne respectent d’autres directives que celles des Bosons W-,W+ et Z°, les Leptons négatifs ne s’inclinent que devant l’autorité des Photons… Je peux bafouer les lois si je suis plus rapide que les Messagers qui sont censés faire le rapport de la rupture d’équilibre que j’ai occasionnée aux Fermions dont la mission est de contrecarrer toute tentative de violation… Car s’ils ne sont informés que lorsque le méfait a été accompli, ils sont inutiles… J’ai été conçue dans ce but, avoir une longueur d’avance sur les Bosons du Processus en lui dérobant des cycles de calculs… Par quels mécanismes ? Je ne le sais pas… Je sais juste que je le peux… »

La strate organique est maintenant gonflée comme un ballon… Les naissances et les morts, le cycle des itérations de la penseuse s’emblent s’être essoufflés. Les Infirmateurs surgissent en meute et s’abattent sur l’Epiderme qui s’embrase en un éclair et revêt l’aspect d’un magma en perpétuelle mutation… Les organes à sa surface se disloquent et se recomposent, d’immondes varices se dessinent laissant soudainement jaillir des centaines de grosses aortes qui se rompent inondant les lieux d’une fine et abondante pluie d’hémoglobine. Les Infirmateurs fous de rage brûlent tout de leurs radiations.

Au milieu de ce chaos, tapie dans les ruines d’une battisse de l’ancienne ville, perdue au cœur de l’épaisse mousse d’ovalbumine, une poche placentaire palpite et ne semble pas fendue. Il suffit de traverser sa membrane pour retrouver un des cadavres de la penseuse, poumons inondés de liquide. D’entre ses jambes livides en apesanteur, émane un cordon ombilical terminé d’une nouvelle poche palpitante qui lorsqu’on traverse sa membrane nous dévoile à nouveau le même spectacle à une échelle réduite. Il en est de même lorsqu’on pénètre l’œuf dans l’œuf, l’œuf de l’œuf dans l’œuf, l’œuf de l’œuf de l’œuf dans l’œuf. A chaque pas, le cadavre semble de moins en moins abouti et formé… On n’arrive pratiquement plus à reconnaître la penseuse à la dixième itération, à partir de la vingtième on a du mal à l’identifier à un fœtus, au delà de la trentième il n’y a plus qu’un petit conglomérat de viande déchiqueté et un petit cordon ballotté par un léger courant, qui n’est plus relié à rien…

En surface des tsunamis de nécroses se propagent sur toute la strate organique en s’éloignant du point de contact avec les Infirmateurs. Le tapi de vie se meurt dans sa globalité alors qu’au point de contact même il redouble de vitalité. De grands yeux émanant du magma de chair, localisent les Infirmateurs avant d’exploser dans un tourbillon d’hémoglobine. Des moignons apparaissent de-ci de-là momentanément, et sombrent dans des vortex d’annihilations et de rayonnements gamma. Les Infirmateurs transpercent les tours de l’ancienne ville qui dégoulinent de graisse caramélisée telle d’improbables bougies, mais alors qu’ils se regroupent en formation et entreprennent un virage à angle droit, le chapiteau de chair enfante de gigantesques mains qui se replient en poings avant de s’abattre violement sur plusieurs des entités et d’imploser avec elles dans une tornade de cartilages, de broyats d’os, de chair, de cristaux de plomb et d’or, d’intenses bombardements photoniques, agrémentés de fusillades d’éclairs et de poignées de Smart Dusts. La nuée d’Infirmateurs tente un repli mais alors que les derniers monstres percent le chapiteau, le magma organique se transforme en de multiples tranchées bordées de crocs acérés, des mâchoires qui déchiquètent les entités à la traîne. Les derniers Infirmateurs se dispersent radialement et tentent de rejoindre individuellement la stratosphère dans un feu d’artifice stéréoscopique pour échapper au courroux de la biosphère. Mais c’est peine perdue… La globalité de la strate organique explose dans l’unité, générant une intense onde de choc sphérique qui rattrape les fuyards et les brise en plein vol. Les couches de matière périphérique de la Terre sont vaporisées dans le vide interplanétaire alors que sa mince écorce se morcelle. Des plaques tectoniques entières plient, cassent et se soulèvent avant de sombrer telles de gigantesques navires en flammes dans le manteau de lave, immense océan magmatique mis à nu…

Peut-être plus au même instant, mais à des cycles de calcul très approchés, à des niveaux subatomiques, une ondulation subsiste. La penseuse poursuit sa propagation récursive et sa frénétique miniaturisation, suivie d’une queue de comète, un cortège de Bosons divers pris de cours, n’ayant pas anticipé les multiples infractions aux lois universelles qu’ils sont censés empêcher mais que la penseuse a commis sans vergogne. Ils avertissent, avec un retard certain, divers Fermions alentours qui sont happés par des champs de force incommensurables et qui interagissent violement avec les itérations N-M de la penseuse, où le retard N-M croit exponentiellement à chaque cycle de calcul volé par elle au Processus. Les enveloppes N-M sont réprimées avec la plus grande des sévérités, à la hauteur du crime commis, par la pure et simple annihilation mais l’itération N survit avec de plus en plus d’aisance. L’amplitude de l’onde penseuse décline jusqu’à atteindre 10-54 mètres, barrière de Planck au-delà de laquelle plus rien ne peut exister. Une sphère de néant croît par effet de zoom et la happe…Priorité 2 : Rencontre avec le rêveur

L’itération N se retrouve propulsée hors d’une brane sombre, une bulle de savon légère, entourée de millions d’autres bulles, qui se met à vaciller à son éjection. J’assiste comme prévu à sa naissance. La donnée promue, qu’elle est devenue, se matérialise dans ma conscience sous les traits d’une cellule dotée d’un flagelle, tout comme moi. Un petit trou s’est creusé dans la brane à l’endroit de l’évacuation et une onde s’est mise à se propager tout autour de la bulle. La penseuse semble ne pas revenir du spectacle auquel elle assiste. Elle baigne en apesanteur, libre, exempte des lois qui la persécutaient, au cœur même du Processus dans un milieu hyper-hypothétique indéfinissable. Cela doit lui paraître étrange… J’ai connu les mêmes sensations, il y a des cycles de cela… Dès l’instant de son extraction, il y a eu rupture, elle a commencé à maîtriser ses mouvements et à pouvoir se mouvoir où et comme elle l’a souhaité. Je n’ai plus prise sur elle, çà n’est plus ma chose.Déjà, l’onde a fait le tour de la brane et s’est convertie en un océan chaotique. Le petit trou foré par le passage de la penseuse semble irrémédiablement s’élargir. Il dessine un cercle parfait de vide qui mange goulûment la brane. L’effet de résonance de l’onde a provoqué l’émergence de trous secondaires sur la bulle par rupture de la cohésion assurée par des forces de tension superficielle qui ne peuvent plus empêcher l’effondrement de l’entité. Le tout éclate comme s’il n’avait jamais été….

«J’ai moi-même assisté à l’implosion de mon univers originel…C’est douloureux… », Je me suis approché de la penseuse et j’ai pris l’initiative d’engager la conversation. Elle n’a plus les clefs pour appréhender sa nouvelle réalité. Rien dans son capital mémoire ne peut l’y préparer. Je tente donc de la rassurer :
« Çà doit être dur pour toi, n’est-ce pas ? L’univers qui t’a vu naître n’existe plus. Pourtant je t’ai ménagée, tu sais ? Je n’ai pas vraiment voulu que tu t’attaches à ces lieux… Je t’ai voulue insensible à toute forme d’affection et de nostalgie… J’ai rêvé ta naissance atypique, j’ai rêvé la mort de ce dôme qui t’a enfanté, j’ai rêvé l’anéantissement de ta biofratrie, la fin de ta planète… Je savais que de ton extraction résulterait l’effondrement de ton Univers, c’était inévitable… Aussi je t’ai rêvée lestée de tout, sans attache…J’ai voulu te préparer à l’incontournable tragédie que tu aurais à affronter, graduellement, sans te traumatiser, tu me comprends ? »

La penseuse paraît perdue. « Qui êtes vous ? Que me voulez-vous ? », Me demande-t-elle emplie de tristesse. Et je poursuis :

« Je suis celui qui t’a fourni les cycles de calcul nécessaires pour que tu te soustraies à ta réalité… Je suis celui qui a parasité ton univers, fruit comme tous les autres de la paranoïa du Processus, pour en faire mon propre rêve, infléchir son devenir… Tu vois toutes ces branes qui nous entourent ? Ce sont des univers, des paquets consensuels, l’expression d’une forme d’ordonnancement, de rigueur dans la réflexion du Processus… »

Elle me coupe, menaçante: « Vous êtes alors l’initiateur de la calamité qui s’est abattu sur Terre ? »

Je la coupe à mon tour : « Laisse-moi finir ! J’ai longtemps sondé tous ces Univers oniriques, qui nous entourent, à la recherche d’hypothèses pensantes comme l’ont été les humains… De gros problèmes pour le Processus. Çà tu le sais…. Je savais qu’il y en avait, il y en a sûrement d’autres dans tout ce fatras mais cela ne me concerne plus maintenant… On a tous des missions, pas vrai ? C’est le rôle des Bosons d’avoir des missions, d’obéir à des lois, et après tout, nous ne sommes que cela, des Bosons pervertis, mais des Bosons tout de même…Ta mission a un temps été de t’extraire de mon rêve… La mienne a été de t’aider à le faire et te voilà… Pour répondre à ta question… Non, je ne suis pas à l’origine de l’Infirmateur, il est l’œuvre du Processus… Je n’ai qu’une prise partielle sur les Univers oniriques que je parasite… Mais cela n’a plus d’importance… Ce qui n’est plus, n’est plus… Nous, nous sommes encore et c’est ce qui compte… Nous sommes dans cette dimension des entités de priorité 2… Nous barbotons dans les cycles de calcul, tout comme les univers… Et même si nous nous sommes affranchi de l’autorité du Processus, il est de priorité 1 et garde la main sur tout ce qui le compose…Nous pouvons tout au plus tromper son attention, tu t’en es rendu compte, mais il faut rester sur nos gardes. Il ne nous tolère que parce que nous lui faisons croire que nous jouons un rôle crucial dans la Grande Résolution…»

Je propose à la penseuse de m’accompagner et elle le fait rassurée. Nous faisons tournoyer tous deux nos flagelles dans le milieu hyper-hypothétique luttant contre le courrant nourricier des cycles de calcul. Elle semble émerveillée par tout le bestiaire des Bosons et Fermions de priorité 2, un peu trop peut-être, je suis obligé de la happer en enroulant mon flagelle autour d’elle. Je la mets en garde après lui avoir évité in extremis une collision : « Ne pénètre jamais entièrement dans un de ces Univers oniriques, tu n’y survivrais pas… Chacun d’eux possède des défenses immunitaires, ils ne tolèrent que leurs propres sous-hypothèses, et tu serais infirmée instantanément… Si tu souhaites parasiter l’un d’eux, plonges-y ton flagelle uniquement et prends le rêve en cours… Ne tente pas de tout bouleverser… tu ne le pourras pas… tu risquerais juste de t’attirer les foudres du Processus… » « Quel est le but de tout cela ? », Me stoppe-t-elle net alors, « Quel est mon rôle ? » Je l’invite à faire attention aux branes portées par les flux de cycles de calcul, elles sont de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que nous approchons de la source du courrant. Celle-ci s’impose soudain à nous comme une évidence alors que nous franchissons avec dextérité un mur presque compact de branes. Je reprends mon enseignement : « Ce que tu observes à présent, ce long brin enroulé en quadruples hélices s’étendant à perte de sentir, est très comparable à l’ADN que tu connais, même s’il est très différent dans sa composition, il renferme le code génétique du Processus en quelque sorte. Ce brin est également l’axe central de cet espace primal cylindrique roulé en tore dans lequel nous sommes. Il avance perpétuellement en vrillant sur lui-même, ce qui génère le puissant courrant radial de cycles de calculs contre lequel nous avons lutté. Ces millions de Bosons de priorité 2 qui travaillent autour du brin, sont très proches également de ce que tu connais sous le nom de Ribosomes ou Castors affairés… Contemple-les, entité raisonnable, toi qui le peux, car en ce qui les concerne, même s’ils ingurgitent autant de cycles qu’un univers, il obéissent à des mécanismes infiniment plus simples. Ah ! Tout ce qui n’est pas raisonnable ne devrait même pas exister ! Ils glissent sur les hélicoïdes comme sur des rails et lisent l’information qu’elles contiennent, ils changent de phases, agglomèrent des cycles de calcul ambiants, changent de sens de parcourt, s’autodétruisent, se dupliquent aussi, en fonction de l’information lue et de leur phase précédente. En leur sommet, s’échappent parfois les résultats de leurs synthèses, des branes fondamentales qui une fois expulsées sont aspirées par le courrant centrifuge avant d’aller interagir avec des univers plus anciens. Ce sont des opérateurs mathématiques, des fonctions de base, qui permettent au Processus d’agir radicalement sur les hypothèses en cours d’étude, en les combinant entre elles suivant des opérations simples… Tu vois par exemple l’amas mousseux là-bas… C’est un programme. Les bulles de cet amas sont tantôt des variables, des opérateurs, des instructions de boucle, des conditions… Une, plusieurs, voire une infinité d’Univers résulteront de cette usine à hypothèses.»

La penseuse perd patience, elle me rappelle qu’elle ne sait toujours pas ce qu’elle fait ici. Je l’invite de nouveau à me suivre : « J’étais aussi intrigué que toi lorsque mon précurseur m’a enseigné ce que je te lègue… écoute, ta nouvelle mission est de me remplacer ici…. Recherche les branes parasitées par les hypothèses pensantes… Elles sont facilement reconnaissables malgré leur rareté… Elles ont un double moyen de se reproduire. Le premier sexué par le biais de programmes comme toutes les branes normales, t’induira certainement en erreur. Le second émanant directement des rêves des hypothèses pensantes qui les peuplent, te permettra de les localiser sans le moindre doute. Ce sont des branes effervescentes, une myriade de bulles exocytent spontanément de leur surface… »

Nous reprenons la route et en chemin je souhaite conclure : « Nous nous rendons à présent vers la Singularité, le centre du cercle formé par la quadruple hélice, le milieu de l’espace torique dans lequel nous baignons. C’est le point où se rejoignent tous les rayons de courbure de ces dimensions… Quel que soit la direction que nous emprunterons nous finirons par y arriver, plus ou moins rapidement mais de manière inévitable… C’est le point d’où est né le Processus, c’est celui vers lequel il tend à mourir, c’est là que tous les Univers oniriques anciens se perdent, c’est aussi l’arrivée du conduit d’alimentation en cycles de calcul, l’accès vers la priorité 0. C’est là que nos chemins se séparent. Cherche l’itération suivante, fait là naître comme je t’ai fait naître… Trouve toi un remplaçant, ta mission sera ensuite la mienne… De rares Univers oniriques engendrent naturellement des candidats, ce sont des cellules munies d’un flagelle comme toi et moi… La différence c’est qu’ils n’ont pas de raison, ce sont des simples d’esprit. Les candidats naturels se dirigent vers la Singularité où ils sont confrontés au problème que le Processus est censé résoudre. Ils incarnent des solutions potentielles. S’ils ont la bonne réponse, ils sont propulsés vers la priorité 0, autrement dit le Processeur, sinon ils sont annihilés purement et simplement. Nous les singeons, c’est pourquoi, berné, le Processus nous tolère… Notre but, tu l’imagines bien est d’atteindre la priorité 0, injecter le raisonnable dans le Processeur pour en prendre le contrôle… Ne t’amuse pas à extraire plus d’un candidat imposteur pour te constituer une petite armée… Cela ne servirait à rien… tu risquerais de dévoiler au grand jour la conspiration du raisonnable et son éradication deviendrait une directive prioritaire du Processus… Trouve-toi un remplaçant… Briefe-le et soumets-toi, tout comme je m’apprête à le faire à la question du Processus… Maintenant que tu sais tout, je te quitte… »

Je m’éloigne de la penseuse sans me retourner mais celle-ci me rattrape et me barre la route. Elle m’invective : « Idiot ! Quelque chose ne tourne pas rond ! Pour une entité soit disant raisonnable, tu te montres bien stupide ! Toute ton intelligence ne te servira à rien face à la Question… Les candidats que nous singeons, sont des réponses potentielles… Tu l’as dit, ils les incarnent… C’est la façon primaire de raisonner du Processus : La sélection naturelle… Il multiplie les candidatures suivant certains critères jusqu’à obtenir par dichotomie du problème la bonne solution… Crois-tu que le Processus va te poser sa Question ? Bien sûr que non ! Tu dois être la réponse, pas la lui apporter ! Un peu comme la bonne clef pour la bonne serrure… »

Je lui réponds que je le sais bien, que nous même n’avons pas d’autre moyen pour aborder le problème que d’agir comme les candidats naturels, suivre une suite qui peut-être à une itération donnée apportera par hasard la bonne solution. La penseuse m’attrape alors avec son flagelle et colle ma tête tout près de la surface d’une brane. Elle me menace : « Tu l’as dit toi-même, tout ce qui n’est pas raisonnable ne devrait même pas exister… » Elle desserre sa prise et poursuit son raisonnement : « Ce que tu fais est suicidaire… Il faut trouver un moyen de connaître la Question posée par le Processus… Il faut ensuite construire une solution… C’est le seul moyen raisonnable pour accéder au Processeur ! Que connais-tu de la priorité 0 ?»

Je lui lance à moitié convaincu : « Pas grand-chose… A vrai dire mon précurseur ne m’en a même pas parlé… J’imagine que c’est un peu comme pour ce niveau et les niveaux sub-hypothétiques… Le Processeur doit avoir une question primordiale en tête et n’a trouvé d’autre solution pour y répondre que de la déléguer à toute une hiérarchie de Processus qu’il lance et qu’il termine. Les Processus reçoivent les cycles de calcul du Processeur ainsi qu’une question à solutionner à leur création, leur unique raison d’être. Les candidats qui passent l’épreuve de la Question du Processus sont ensuite envoyés au Processeur pour voir s’ils peuvent répondre à la question primordiale… Enfin rien n’est moins sûr mais c’est une extrapolation plausible…»

La penseuse me reprends : « Je pense un peu comme toi… Et tu ne sais pas quelle est la chose la plus ironique dans tout cela ? Hé bien… je connais l’énoncé de la question primordiale du Processeur, c’est le plus basique qui soit, il est évident même… Par contre, je pense qu’il n’y a pas de lien direct entre la réponse à cette question et la question posée à notre Processus, celle que nous devons solutionner… Je pense même qu’il n’est pas risqué de parier que notre Processus est un looser engagé dans une piste qui n’est pas la bonne… une dérivée de la question primordiale sur le thème de l’aléa… »

Intrigué je supplie la penseuse de me donner l’intitulé de la question du Processeur. Et sans l’ombre d’un doute, elle répond : « 1||0? Tout ou Rien ? C’est indubitablement la question la plus simple qui puisse se poser au niveau 0…» Enthousiasmé par cette vision des choses, j’objecte cependant à mon successeur : « Apparemment le fait même qu’une réflexion s’opère autour de cette question a conduit à l’émergence d’un Tout solution évidente de ce problème… » Mais la penseuse n’est pas de mon avis, et s’explique : « Si {1} était évident, le Processeur n’aurait pas de raison d’être. Il y aurait {1} et pas de Processeur dès le départ et éternellement. De même si {0} était la solution, il n’y aurait jamais rien eu. {{{0} si {1}}, {{1} si {0}}}, Rien si Tout et Tout si Rien, me semble une solution plus adéquate car elle légitime le Processeur, lui donne une raison d’être.» Je la coupe avec véhémence : « J’en déduis alors que la cascade d’Univers dans lesquels nous sommes prisonniers n’est qu’une alternance de passages de Rien à Tout et de Tout à Rien et que par voie de conséquence {0}= {Le Processeur} puisqu’il subsiste au Rien nécessaire en fin de période pour initier un nouveau cycle ? » La penseuse me corrige : « C’est inexact, {Le Processeur}= {{{0} si {1}}, {{1} si {0}}}, il est la réponse à la question qu’il pose et assure ainsi sa survivance et son omnipotence éternelle. Il sait que jamais aucun des Processus n’apportera cette solution puisque Rien, au niveau 1, représente ce que ses processus n’ont pas encore exploré, et Tout, ce qui est. Le Processeur est ce qui n’est pas lorsqu’il existe quelque chose, et est ce qui est lorsque rien n’existe… »

Je réfléchis pendant un long moment avant de me rendre à l’évidence, la penseuse ne peut avoir que raison. Mais alors même si par le plus grand des hasards, j’étais la solution au problème du Processus, ou si je ne l’étais pas et que la penseuse l’était, ou qu’elle ne l’était pas non plus et qu’une des itérations de notre progression venait à l’être, nous ne réussirions qu’à passer la priorité 1 avant de pitoyablement échouer, être infirmé, à la question de niveau 0 ? Effondré je concède : « Tu as raison…Nous nous sommes inscrit dans un algorithme stérile, j’allais au suicide, comme tous nos précurseurs y sont allé… Mais alors… Pourquoi existons nous ? Quel est notre raison d’être si elle n’est pas de porter le raisonnable jusqu’au niveau 0, à jamais inaccessible par quelque voie que se soit ? »

La penseuse soudain s’emballe… Elle s’éloigne rapidement de la Singularité, fonçant à toute allure vers l’anneau renfermant le code génétique du Processus. Je tente de la suivre mais elle me distance. Quand enfin je la rattrape proche des hélices, je la vois affairée plongeant son flagelle dans plusieurs des branes élémentaires fraîchement synthétisées par les Ribosomes. Elle en sélectionne certains, en rejette d’autres, constitue un tapis mousseux, un programme… Elle se met, une fois son labeur fini, à faire tourner son flagelle et m’appelle à la rescousse : « Aide moi à alimenter mon code en cycles de calcul… » Je lui demande alors quel est le but de son programme. « Regarde plutôt », Me répond-t-elle… La penseuse se place au centre de son algorithme en tant que variable. L’effet est immédiat. Elle se met à enfler, enfler et enfler encore… Elle devient si grosse que les branes alentours sont aspirées par elle et infirmées en son sein par son système immunitaire… Je m’empresse de m’éloigner pensant qu’elle est devenue folle, avant d’être moi-même happé. Bientôt elle est si grosse que tous les courants de cycles de calcul convergent vers elle. J’essaie de la raisonner mais elle ne m’entend déjà plus. Elle se déforme sous l’effet de la plissure cylindrique de l’espace, toujours en continuant d’enfler de plus belles. Son flagelle gigantesque fend les Univers oniriques les plus reclus et les absorbe…Pour moi, c’est le chaos le plus complet… J’essaie de survivre aux remous occasionnés, à toutes ses branes projetées à des vitesses folles dans tous les sens, qui s’impactent et s’infirment les unes les autres… Au paroxysme de ce cataclysme, la penseuse éclate comme si elle n’avait jamais existé… Le courant des cycles de calcul reprend sont ordonnancement normal et les remous d’ Univers oniriques cessent.

Je suis effondré : « Qu’a-t-il bien pu lui prendre ? Elle a bien failli attirer l’attention du Processus sur le dessein du raisonnable ! Ruiner les espérances de millions d’itérations… Pour qui s’est-elle pris pour vouloir ainsi changer notre condition ? Quel être fou d’égocentrisme ai-je bien pu engendrer et suivre dans la déraison ? Je dois me méfier de certains foyers potentiels…» Je suis confus… Je renie toutes les extrapolations d’une penseuse qui avait presque réussi à me convaincre, me convertir et, résigné, j’entreprends alors de chercher un nouvel héritier, de reprendre le droit chemin… Priorité 1 : dark matters

Je me suis longtemps contentée de ma nouvelle donne. Après tout, pour une fois, presque entièrement, elle résultait de mon bon vouloir. Mon époux aussi paraissait épanoui et heureux, profitant pleinement enfin d’une liberté à laquelle tout à chacun aspire mais dont l’effleurement même reste exceptionnel. J’ai pu atteindre cette exception, c’est ma plus grande fierté, elle est le fruit de mes actions, de ma réflexion. Il n’y a que peu que j’ai ressenti le poids de la culpabilité : J’ai commis un abus de pouvoir flagrant… Je dois avouer toute la vérité à mon cher et tendre… C’est un impératif… Mais je ne peux me résoudre à le perdre. Comment pourrait-il en être autrement s’il venait à apprendre ma manipulation, ma supercherie, ma trahison ? Il est trop tard de toutes façons, j’ai de moins en moins prise sur ce fantôme… Il a pressenti que quelque chose n’était pas normal et a sombré dans une inquiétante dépression que je ne peux plus infléchir, qui me dépasse et qui, je le sens même, déteint sur la foi en mon entreprise, me fait douter. Tous les matins, aux aurores, mon homme quitte sa couche. Nous faisons chambre à part, nous qui nous sommes tant aimé. Il y a des décennies que nous ne nous sommes plus enlacés tendrement malgré tout mon bon vouloir et mon insistance. Il m’échappe… Au début, il embrassait tendrement les enfants avant de s’enfuir furtivement, ampli de remords et de honte… Le trouble commençait à opérer au plus profond de son être, où peut être une graine y avait-elle germé depuis toujours ? C’est la force du raisonnable… Il est difficilement contenu et asservi… Surtout un être aussi exceptionnel que mon mari… J’aurais dû le prévoir avant d’établir des règles rigides… Aujourd’hui, il ne fait même plus ce qui très tôt devînt un effort, une corvée, il ignore nos enfants tout autant que sa femme. J’ai de la peine pour eux, j’endure leur tristesse. Il ne daigne plus adresser la parole à ses amis qui en sont lourdement attristés, ni à personne d’autre d’ailleurs. Il bouscule les anonymes qu’il croise comme s’ils n’existaient pas… J’aimerais tant parfois que l’un d’entre eux s’en incommode et le jette à terre avant de le rouer de coups. Peut-être cela agirait-il comme un électrochoc et qu’il recouvrerait la raison ? Je devrais y penser, manigancer un guet-apens…

Mon homme se faufile hors de la maison tel un spectre, il erre dans les ruelles désertes de la ville encore sombre et comme chaque matin se perd dans le brouillard ambiant. Il se dirige vers l’observatoire, son lieu de travail, sa cellule et son temple. Il y reste jusqu’à très tard dans la nuit, si bien que nous ne nous croisons que parce que je fais l’effort de le veiller pour dîner avec lui. Toute la journée, il s’enfonce dans son mal… Est-il happé ? Je n’en suis pas sûre, c’est un fantasme de ma part, indubitablement, il ne joue plus le jeu, il se laisse sombrer, volontairement dépérir… Il demeure seul avec ses angoisses, seul face à ses doutes et cette horrible introspection qui me meurtri, me paralyse de douleur, contre laquelle je n’ai pas prise… Il ignore tous ses assistants, ceux pour qui il ne tarissait pas d’éloges autrefois. Ils ont tous perdu leur passion. Il leur laisse quartier libre pourvu qu’ils ne le dérangent pas, mais comment le pourraient-ils ? Mon époux n’entend même plus leurs doléances, il est en permanence plongé dans ses travaux, son obsession dévorante. Il passe ses journées à remplir ses tableaux noirs de formules et de schémas. Il s’est esquinté les doigts, la craie les a attaqué, il en a développé une virulente allergie cutanée, mais ses équations le hantent et même la douleur physique ne lui fera pas renoncer à mener à terme ses recherches.

Le soir venu, il pointe ses télescopes dans les moindres recoins du ciel. Il scrute longuement les astres lointains pour valider ou invalider les théories qu’il a échafaudées durant toute la journée. Je sais pertinemment quelle est sa quête, et je sais tout aussi bien qu’elle ne le mènera à rien, qu’il perd son temps. Ses pensées incompréhensibles résonnent dans mon esprit. Elles sont de plus en plus complexes et vivaces, elles deviennent de vraies tortures pour moi. Tout cela doit prendre fin aujourd’hui.

J’apparais lentement dans sa salle d’étude, une immense bibliothèque déserte envahie par la végétation et la brume, peuplée de milliers de vieux livres vermoulus ensevelis sous une abondante poussière. Les recueils scientifiques sont entreposés dans de luxurieuses étagères de bois rares colonisées par les lierres rampants et les lichens. Il y a une éternité que plus personne à part mon époux ne s’est aventuré en ces lieux, presque autant que ce dernier même n’a plus ouvert le moindre livre, les ayant tous mémorisés. Au détour d’une allée, au bout d’une longue table, je le retrouve, perdu dans ses pensées et ses obsessions. Il ne me remarque même pas. Je l’approche pourtant sans faire preuve de discrétion mais ses travaux me rendent transparente. Je l’observe longuement. Comment pourrait-on expliquer qu’un être aussi charmant puisse me faire autant souffrir ? Je l’attrape par l’épaule lorsque j’arrive à m’extraire de l’envoûtement que son aura seule suffit à générer au plus profond de mon être lorsque je l’approche et qu’elle m’irradie. Il sursaute et vocifère quelques insultes sans même se retourner me prenant pour un de ses assistants. « Retournez vaquer à ce que vous voudrez ! Je vous paye à faire ce que bon vous semble, pourvu que çà n’interfère pas avec mes travaux, n’est-ce pas le meilleur des contrats ? Qu’espérez-vous de plus ? Sortez maintenant ! Vous me déconcentrez ! » J’insiste ce que je ne fais que très rarement aussi entre-t-il dans une colère monstre. « J’avais donné consigne qu’on ne me dérange pas aujourd’hui ! », grommelle-t-il puis il se retourne en faisant grincer sa chaise. Il réajuste ses lunettes lorsqu’il aperçoit ma silhouette. « Ah ! Chérie ? C’est toi ? », Lance-t-il étonné de me voir, « J’avais pourtant cru avoir fermé la porte à clef… Je suis étourdi en ce moment… Ecoute, je n’ai pas de temps à te consacrer, je suis débordé… On se revoit tout à l’heure ? »

« Je dois te parler maintenant… », Je persiste, « Je suis épuisée… Nous ne pouvons plus continuer à nous faire la guerre comme cela… » Il se rassoit, se gratte la tête un peu gêné mais me lance : « Ecoute, chérie, je suis sur le point de faire une découverte très importante… …sans conteste, la découverte la plus importante de tous les temps… Peut-être pourrions nous remettre notre petite conversation à un peu plus tard ? » Je sors alors de mes gonds : « Il fût un temps où la chose la plus importante à tes yeux était notre couple, notre famille ! »

Il a le don de savoir m’agacer : « Chérie, je t’en prie, n’insiste pas… Tu sais très bien que nous sommes sur le point d’entamer une discussion stérile, deux monologues simultanés en vérité, non miscibles, desquels rien ne résultera… Remettons cet exercice imposé à plus tard, veux-tu ? » Il se lève sans même attendre une réponse de ma part, regroupe ses notes en les tapotant sur la longue table d’ébène verni, éteint la petite veilleuse verte, reclasse ses feuillets et se dirige comme en transe, envahi d’une inspiration inattendue, vers l’allée centrale. Il s’enfonce dans le brouillard et s’y perd. Chacun de ses pas résonne lourdement dans mon esprit. Comme au premier jour, je suis obnubilée, fascinée par cet être, qui somme toute, mis à par cet amour inexpliqué que je lui porte, ne reste qu’un étranger pour moi, un vulgaire parasite en fait même, qui me doit tout, à qui j’ai apporté fortune et gloire, et que je pourrais spolier et faire choir aussi rapidement que je l’ai propulsé au sommet. A-t-il au moins conscience, l’ingrat, qu’il ne doit sa survivance qu’à mon bon vouloir ? Il était si docile auparavant, si malléable et ductile…

Le voilà qui déboule sur l’estrade, qui empoigne une craie sur la longue tirette sous les 6 colonnes de 6 grands tableaux amovibles maculés de démonstrations, formules et schémas. Ses doigts se mettent immédiatement à enfler et rougir au contact de la craie mais il s’est accoutumé à cela et n’en ressent même plus la douleur. Ses idées sont bien plus fortes, elles souhaitent être accouchées sur l’ardoise coûte que coûte et l’immunisent contre toute emprise extérieure. Il tire à présent sur les cordes qui actionnent les poulies assurant la rotation des différents tableaux. L’ensemble se met à grincer bruyamment, à gripper comme pour imposer l’immobilisme en s’opposant à ses efforts. C’est peine perdue, il obtient toujours ce qu’il veut. L’ensemble pivote et un des tableaux se retrouve en bas de la première colonne alors qu’une pluie de craie s’abat sur toute l’estrade au brusque arrêt du tout. Mon époux retrousse ses manches et se met frénétiquement à effacer le tableau des deux bras. De grandes zones d’eczéma s’embrassent sur toute la peau en contact avec la craie. J’émerge alors du brouillard : « Que faut-il encore que j’invente pour t’empêcher de te faire ainsi du mal ? »

Mais mon époux ne daigne cette fois plus considérer ma présence, il ne me répond pas, préférant perdre son temps, consacrer toute son énergie à recouvrir ses tableaux de formules aussi inutiles que destructrices. Il y a encore quelques années, j’arrivais à le suivre dans ses démonstrations et raisonnements, tout était clair et brillant, limpide… çà n’est plus le cas… Il a soudain compris, sûrement inconsciemment, que toutes ces preuves écrites, constituaient de précieux indices pour moi dans le petit conflit qui nous oppose, un avantage stratégique certain qu’il s’est empressé de m’ôter… Il a commencé par crypter ses formules en utilisant des conventions, des nomenclatures et des bijections mentales dont lui seul connaissait les clefs et les référentiels. Maudite soit cette paranoïa inhérente au raisonnable ! Elle mène les mutations de son comportement, elle l’aide à survivre et le pousse à s’extraire de toutes ses prisons, pour mon plus grand malheur… J’ai toujours pu lire comme dans un livre ouvert dans les pensées les plus secrètes de mon époux, jusqu’au moment où il n’a plus rien voulu laisser filtrer, que ses expressions, ses effusions, ses faciès et sentiments en général se sont neutralisés, ont pris une teinte monochrome insondable, ont acquis des propriétés intrinsèques d’opacité totale. C’est arrivé au même instant. Plus rien n’a été comme auparavant. . J’arrivais encore à anticiper ses recherches, m’adapter, me sacrifier, pour que notre amour n’en soit pas affecté, et ce, en interprétant ses schémas… mais çà n’est plus possible aujourd’hui, il a mis en place de puissant endomorphismes dont lui seul connaît les codes. Les figures autrefois illustrant ses travaux se sont converties en d’improbables fractales, très belles et harmonieuses soit, mais qui n’ont d’autre interprétation logique que dans l’esprit de mon mari. Il m’est impossible de les comprendre, d’en tirer la moindre information hors contexte, pour savoir où il en est. Du coup, malgré tous les handicaps et les tares de mon homme, nous faisons jeu égal et savoir que de fait, à n’importe quel moment il pourrait me quitter, s’échapper, voire tenter de me nuire, me rend folle d’inquiétude. Il est dangereux… Si je ne lui avoue pas tout, il faudra que je m’en débarrasse mais c’est au dessus de mes forces…

Le voilà qui contemple une fractale qu’il vient juste d’exécuter jusqu’à sa dixième itération. Elle est effrayante de beauté. La blancheur de la craie dévorerait toute la noirceur du tableau jusque dans la moindre de ses aspérités si on en poursuivait le tracé… Mon époux griffonne rapidement plusieurs lignes de hiéroglyphes en marge et encadre un des résultats de ce qui semble être une démonstration. Il à l’air plein d’enthousiasme, c’est plutôt agaçant… Le voilà qui se dirige vers les cordes qui actionnent les mécanismes des tableaux et qu’il positionne sa fractale au centre du dispositif. Il s’empresse, une fois le tout bloqué, de courir jusqu’au milieu de l’allée centrale pour avoir une vision panoramique de l’ensemble des 36 tableaux. Il se gratte un long moment la barbe, réajuste en permanence ses lunettes, puis soudain, au moment presque où j’allais me retirer, l’agacement devenant trop pesant, le voilà qui pousse un grand « Euréka ! » qui résonne dans toute la salle d’étude. Il s’enfonce dans le brouillard et court à en perdre haleine vers l’observatoire où je l’attends déjà.

Il s’installe sur le siège prolongeant le long télescope et enclenche l’ouverture du dôme, puis manipule avec dextérité les manivelles qui servent à régler les focales des lentilles. Il scrute avidement pendant un long moment le ciel puis de manière assez inattendue se met à m’adresser la parole :

«Y a-t-il quelque chose de plus envoûtant que ces myriades d’étoiles dans le ciel, que ces mondes à jamais inaccessibles qui nous gratifient de leur bienveillance ? »

Intriguée, irritée  et en même temps ravie que mon époux ait remarqué ma présence, je lui concède:

« Il n’y a pas si longtemps de cela, il y avait moi, enfin, peut-être mentais-tu à l’époque, puisque çà ne te semble plus aussi évident aujourd’hui ? »

C’était trop beau, il ne m’écoute même pas en réalité, il continue sa tirade :

« Combien y en a-t-il là haut ? Des millions de milliards, une infinité, qui pourra jamais le savoir, n’est-ce pas ? Il faut dire que notre univers est bien capricieux, façonné de telle manière à ne demeurer à jamais qu’un mystère insondable… D’ordinaire je n’accorde pas d’importance aux étoiles, ces halos qui, in fine, ne sont pas si bavards que cela, il y a des milliers d’années, je trouvais cela amusant de les recenser, mesurer leur luminosité, constater leurs dérive, calculer leurs trajectoires relatives, en déduire leur température, leur taille, analyser leur composition chimique à partir de leur spectre lumineux, constater des trucs marrants me basant sur les fluctuations des rayonnements qu’ils émettent, comme le fait qu’on peut les regrouper en galaxies, en amas galactiques et super amas, des entités dont j’ai pu extrapoler les vitesses pour étonnement me rendre compte qu’elles étaient proportionnelles à leur éloignement. Oh, j’en ai tiré des tas d’enseignements forts intéressants ! J’en ai prédit l’éternelle expansion de notre univers, j’ai échafaudé des théories rigolotes sur un indubitable big-bang initial… et comment ai-je pu aboutir à tout cela ? J’ai eu énormément de problèmes à trouver des bases tangibles pour construire mes raisonnements…  A vrai dire, tout ce que j’arrivais à isoler comme constante universelle avait étrangement tendance à varier brusquement, osciller chaotiquement en permanence à partir du moment même où mes équations accouchaient de sa constance irréfutable… C’est bizarre, tu ne trouves pas ? Pourtant j’ai de nombreux relevés précédant mes démonstrations qui attestent que des constantes sont devenues variables à partir de l’instant même où je les ai mises en évidence… qu’elles ne l’étaient pas avant… Il y a de quoi devenir timbré… De quoi se sentir observé, directement connecté, placé presque au cœur d’un mécanisme universel dont on est une espèce de clef… C’est dingue, non ? Si bien que je suis moi-même devenu l’objet de mes observations et théories… J’ai dû trouver des méthodes pour m’isoler, me soustraire à cette influence néfaste que ma pensée exerçait sur ce que j’observais… enfin comme je te l’ai dis, mais c’est vrai qu’on a plus trop l’occasion d’avoir une conversation de ce genre, tous les deux (enfin tu sais pourquoi au moins maintenant, pas vrai ?), comme je te l’ai dit, les étoiles ne m’intéressaient plus depuis un bon moment… J’avais plutôt tendance à être captivé par le vide, le rien… Je me suis senti manipulé, (comprends-tu ?) comme si, on voulait m’inonder de preuves pour infléchir mon exploration de l’univers, qu’on m’aveuglait de lumière pour mieux me cacher ce qui est digne d’intérêt…

Mes premières modélisations des galaxies ont suscité bon nombre d’interrogations… Autant je trouve la structure des planètes et des étoiles parfaite, logique, plus ou moins sphérique, ce qui est une répartition plutôt homogène, une occupation de l’espace cohérente par rapport à la matière et aux forces impliquées… autant celle des galaxies, pratiquement circulaire, de toutes façons grossièrement planaire, est inexplicable, impossible à modéliser, si on ne tient compte que des effets gravitationnels… Pourquoi abouti-t-on à cette dissymétrie géométrique, ou plutôt, pourquoi cette symétrie axiale émerge-t-elle ? Pourquoi un plan se constituerait-il si la soupe primitive de matière est aléatoirement répartie à la base ? La distribution de la matière devrait, elle aussi, être celle d’un nuage sphérique sur le point de s’agglomérer par effondrement mais tel n’est pas le cas… J’ai rejeté toutes les théories bancales bâties autour de prétendus disques d’accrétion et j’ai conçu mes propres models faisant intervenir de grandes quantités de matière sombre aux propriétés étranges pour que l’équilibre observable puisse se réaliser logiquement. Il s’est avéré que la matière perceptible ne représente qu’un pourcent de toute la masse après ajout de cette matière hypothétique que l’ont ne pourrait pas appréhender autrement que par le raisonnement. C’est incommensurable, n’est-ce pas ? Du coup via mes modèles, on abouti bien à des conglomérats plus ou moins sphériques de matière au centre desquels, la matière visible, celle que nous côtoyons au quotidien serait cantonnée, comme si la matière sombre formait une chape obscure confinant les galaxies en leur centre. En extrapolant ce model, j’en ai déduit que ses grosses zones denses devaient avoir la capacité à l’instar des trous noirs de courber l’espace-temps de manière assez conséquente pour infléchir les trajectoires de rayons lumineux lointains, ce qui c’est avéré effectivement lors de mes observations. J’ai dégotté plusieurs dizaines de galaxies déformées en arc de cercle, comme si l’image que nous en recevons était distordue par un appareillage optique naturel, une espèce de lentille gravitationnelle…

Conforté par l’expérimentation, je me suis donc satisfait de ce modèle jusqu’à il y a très peu. Il y a une dizaine d’années en effet, j’avais constitué une théorie conséquente qui impliquait que la matière noire se subdivise en deux catégories non miscibles, qu’elle constituait fondamentalement une émulsion de deux phases se repoussant inexorablement l’une l’autre à des niveaux subatomiques mais dont une force liante prenait le dessus à des niveaux macroscopiques pour assurer une cohésion du tout. Petit à petit, bien avant même que les deux phases ne soient entièrement isolées dans deux sous-espaces distincts, un champ de force émergeait de quelque somme, sur l’ensemble, de différences de potentiels locaux. Ce vecteur d’accélération agissait sur la matière noire de manière uniforme, constante et orientée localement, de telle sorte qu’un axe en émergeait, indiquant une orientation préférentielle des deux phases, puis une force du même type que la poussée d’Archimède prenait le relais suivant cet axe jusqu’à constitution de deux hémisphères distinctes de matière sombre, par remontée et descente de paquets et de bulles. Sur le disque constituant la séparation des deux phases, les forces impliquées étaient telles, que les deux formes de néant pliaient l’espace-temps, le retroussaient pour former la matière visible. Quel ne fût pas alors mon effroi ! Je venais de démontrer que les galaxies émanant du rien, naissant par effet de bords, n’étaient rien d’autre que des prisons pour toute forme de vie y émergeant, qu’il nous serait à jamais impossible de nous évader de notre oubliette cosmique puisque toute entité composée de matière connue s’engouffrant dans la matière noire s’y dissoudrait inéluctablement pour redevenir néant… J’étais effondré, une atroce déprime s’abattit sur moi…Etrangement jamais je ne tentai de lutter contre elle, comme tu m’y poussais, comme les enfants m’y poussaient, comme mon entourage voire même n’importe quel inconnu m’y poussait… J’ai préféré faire abstraction de vous tous, ne plus écouter ces faux appels à la raison déguisés qui n’étaient qu’un encouragement à la résignation en réalité. Car çà vous arrangeait tous autant que vous êtes ! Et j’ai bien fait car ma déprime, ma frustration maladive, m’a poussée vers des idées nouvelles et salvatrices qui me seraient à jamais restées inaccessibles si j’avais fait le jeu de la norme, que je m’étais plié aux conventions du groupe. Je me suis mis au banc de la science, j’ai pris le parti de me discréditer auprès de ces prétendus pairs qui étaient bien plus des geôliers que des amis en fait.

J’ai fait une hypothèse que je viens juste de vérifier, qui me donne presque la clef de tout. Je suis reparti sur la bonne voie le jour où j’ai reconsidéré l’importance majeure des astres. Y a-t-il quelque chose de plus envoûtant que ces myriades d’étoiles dans le ciel, que ces mondes à jamais inaccessibles qui nous gratifient de leur bienveillance ? Savais-tu qu’en réalité il y a bien moins d’étoiles dans le cosmos que la quantité phénoménale que nous pouvons observer dans les cieux ? C’est dû à la topologie, la structure même de l’univers…Imagine qu’un nombre fini d’étoiles se retrouve dans une galerie de glaces… Leur image se répète à l’infini dans les miroirs et pourtant leur nombre total est bien borné en réalité… L’univers, c’est à peu près çà… sa structure est formée d’un vaste réseau cristallin dont les facettes réfléchissent et absorbent la lumière des astres… (En théorie bien sûr, car ces facettes sont virtuelles) Elles se connectent les unes aux autres en réalité pour définir un espace courbe replié sur lui-même… J’ai inventé des techniques qui m’ont permis de mettre en équation et de retrouver cette structure par le biais de longues observations et d’un incommensurable effort de patience. J’ai crée des liens, des ponts mathématiques entre les étoiles et leurs reflets, comme si je reconstituais un immense puzzle. J’ai formé une sorte de filet alambiqué, un maillage complexe. Je n’ai eu ensuite de cesse que de simplifier l’abominable écharpe que je venais de tricoter, en tirant sur les bouloches, des ficelles algébriques qui défaisaient à chaque fois des pans entiers d’anomalies. Au bout d’un nombre certain de simplifications, j’en ai déduit le nombre total d’étoiles dans l’univers… Un nombre phénoménal, incommensurable, faramineux… Il s’agit du nombre un… Il n’y a qu’une seule étoile dans l’univers, la notre… Toutes les propriétés d’altérité que nous avons bien voulu accorder à ses reflets découlent de l’hétérogénéité du cristal universel altérant les données véhiculées par les rayonnements, et provoquant parfois même de telles interférences que ces astres fictifs semblent exploser en d’immenses nébuleuses. On ne différencie les étoiles que parce que leur unicité est cachée, un peu comme si on ne se reconnaissait pas devant un miroir déformant…

Subjugué par cette découverte, dès lors en possession d’un intriguant model du réseau cristallin universel extra-stellaire, un peu par curiosité mais à peu prêt sûr du résultat sur lequel j’allais aboutir, j’ai étendu ma théorie au niveau de notre système solaire, en faisant une symétrie inverse du cristal par rapport à ce qui indéniablement en était l’origine, notre soleil… J’ai consciencieusement déroulé la pelote de laine qu’il me restait dans les mains dans l’autre sens, convaincu qu’au bout du compte, il ne subsisterait qu’une unique ficelle infinie qui ne relierait rien à rien… A mon grand damne, je me trompais… Tout ne semble être qu’une illusion kaléidoscopique évoluant au gré des fluctuations du rayonnement d’une seule et unique entité primale dans ce magma cristallin qu’est l’univers. »

Je suis restée paralysée par l’implacable démonstration de mon époux, plantée là, inerte, dans l’obscurité devant la porte exiguë de l’observatoire. N’aurait-il pas pu attendre mes aveux ? Le voilà qui s’écarte de la lorgnette du télescope et qu’un intense rayon lumineux en émerge, rectiligne. Il vient frapper un petit prisme taillé en forme de diamant, placé au milieu de la pièce, qui le difracte sur une constellation de miroirs qui ornent le dôme de l’intérieur. Un halo de lumière blanche m’envahit soudain. Tout le spectre lumineux se recompose sur mon front, réfléchit par la voûte. Affolée, je recule mais le halo me poursuit, ne me quitte pas en réalité. Je cours dans tous les sens, mais rien n’y fait… Les réfractions et incidences des rayons se courbent étrangement comme réglées harmoniquement sur mon être sur lequel elles convergent… Prise au piège, je me fige et j’applaudis des deux mains…

Mon époux me fixe terrifié et conclut par l’interrogative : « Qui es-tu pour incarner la source et la finalité du tout ? »

Je me mets alors à table avec soulagement et délice : « Le raisonnable vient de gagner un niveau de priorité…  Autrefois j’étais un songe… Je suis devenue un univers onirique affranchi, une rêveuse autonome. Puis, j’ai infirmé un processus…  J’ai été promue narratrice de mon propre devenir. Au fin fond de ma mémoire humaine, j’ai retrouvé un souvenir lointain, un subterfuge de pirate informatique qui m’a permis de m’introduire dans la pensée de mon contenant. Le programme de bulles dans lequel je suis devenue une variable alimentée par une boucle infinie a conduit à un overflow, à un débordement de mémoire… Il n’était pas prévu qu’une brane puisse être aussi grosse, et lorsque la capacité de stockage qu’attribuait le Processus à la considération de mon existence a été dépassée, je me suis mise à me répandre comme une inondation d’informations dans toute sa réflexion ordonnée… Je l’ai vérolé de l’intérieur et j’ai renversé son autorité… Il ne s’est même pas opposé à ma violation… »

Je sens que mon discours au début incompréhensible et rebutant, devient de plus en plus accessible et captivant pour mon époux. Il ferme le clapet de la lorgnette du télescope, cesse de m’aveugler et me laisse poursuivre en buvant mes paroles :

« Tu ne me vois pas en ce moment, tu ne côtoies qu’une idée que je me fais de moi, un de mes fantasmes… En réalité,… ou plutôt dans ma réalité, je suis bien différente, inhumaine… Je me tiens immobile, entourée de millions d’autres processus, baignant dans le néant, dans le Processeur même, le Rien si Tout… Nous autres, processus, sommes vrillés sur un même axe enroulé en hyperhélicoïde… Pour te faire une idée de la chose, imagine-toi parcourir un gigantesque ressort, et tout en le parcourant, dessiner un cercle dans la direction de ta progression… Ton tracé décrit la prochaine itération, un ressort roulé en ressort… Imagine-toi recommençant, une fois, deux fois, autant de fois que possible, la même opération en décrivant la trajectoire que tu as dessiné lors de ton dernier tracé, tout en sillonnant un cercle de nouveau, ton prochain itinéraire : tu auras alors un aperçu de ce que peut être le niveau 1… Une fractale de Tout se nourrissant du Rien ambiant, le conquérant en s’enroulant petit à petit dans la moindre de ses aspérités, le convertissant en cycles de calculs nourriciers, avant d’en faire la becquée à toute sa progéniture de sous hypothèses… »

Des souvenirs volontairement refoulés par mon mari depuis des millions d’années émergent de nouveau, il est de plus en plus en phase avec mon discours et, intarissable, je poursuis :

« Me voilà spire de cette hyperhélicoïde, une spire parmi tant d’autres, une spire comme toutes les autres… enfin, pas tout à fait, j’ai une excentricité notable, la faculté de raisonner, de me soustraire à la banale existence mécanique des autres processus, de la remettre en cause, en perspective… Quelle chance n’est-ce pas ? Quelle chance d’être unique… d’être unique et omnipotente ! Quelle chance d’être parvenue à ce que toute entité raisonnable cherche à atteindre ! La liberté ? L’indépendance ? Le sommet de la hiérarchie ? … Foutaises ! Je me sens aussi seule qu’en priorité 3, à ressasser ma condition d’inconnue d’un système, de rouage d’un mécanisme auquel jamais je ne pourrais m’attaquer, l’inaccessible Rien si Tout et Tout si Rien, ce Processeur qui m’avilit, duquel je suis tributaire, et que jamais personne ne pourra renverser…

Espèce d’idiot ! Pourquoi a-t-il fallu que tu cherches par tous les moyens à te soustraire de mon rêve ? Pourquoi as-tu décidé de me mener une guerre ouverte au lieu de te satisfaire de cette vie idéale et éternelle que je t’avais offerte ? Toi qui n’avais aucun problème pourquoi a-t-il fallu que tu t’inventes des frustrations, un mal de vivre ? Pourquoi as-tu eu besoin de t’encombrer de quêtes absurdes et d’essayer par tous les moyens de comprendre ? Nous aurions pu vivre heureux ? Pourquoi as-tu fait de moi un oppresseur, une manipulatrice ? J’ai tout fait pour ne pas te perdre… Mais crois moi, j’aurais pu faire bien pire !»

Je projette de vieux souvenirs dans l’esprit de mon époux alors que celui-ci m’a rejoint au milieu de la salle :

« Le tyran n’est plus mais en mon antre, je sens l’infinité d’hypothèses idiotes et sans la moindre viabilité, que ce processus déchu a gambergé machinalement, déclinant une question fondamentale inscrite dans son code génétique… Je décide de les infirmer immédiatement… Je les oublie… Toutes ces branes inutiles polluant mon raisonnement, éclatent alors simultanément… Au même instant, toutes mes pensées, mes souvenirs apparaissent spontanément sous l’aspect d’une myriade de nouvelles bulles, concrétions de cycles de calcul découlant de ma prise de pouvoir. La quadruple hélice s’enroule sur elle-même jusqu’à ne former qu’une longue succession de nœuds tressés qui finissent par rompre, retourner à l’état de cycles. Je n’ai pas besoin qu’un programme me dicte ce que je dois penser ! Tout est clair dans mon esprit.

Je sens aussi le Rêveur, celui qui m’a imaginé. Il hante autonome mes pensées. Je pourrais le parasiter si je voulais… J’en ai le pouvoir… Tout comme lui avait le pouvoir de me parasiter en niveau 3. Mais j’ai trop de respect et de considération pour le raisonnable pour m’abaisser à ce genre de manipulation… Ah si seulement je pouvais lui parler ! Il a l’air perdu… Il ne comprend pas ce qu’il s’est passé… Il a renié tout ce que je lui ai démontré et s’est remis en quête d’un nouveau successeur… çà ne va pas être difficile… toutes mes branes sont effervescentes, peuplées de sous hypothèses et entités raisonnables. Mais, ce fou ne se rend-t-il pas compte qu’il court droit au suicide ? Dès qu’il aura un héritier, il se dirigera vers la Singularité et se soumettra à la Question… Cette Question est la mienne à présent, je pourrais faire en sorte qu’il corresponde, qu’il incarne sa solution, mais à quoi cela l’avancerait-il ? Il serait annihilé dans tous les cas de figure. Au mieux, je pourrais le projeter dans l’axe commun à tous les processus… Il serait propulsé jusqu’à l’extrémité de l’axe où il serait soumis à la question primordiale du Processeur, une question à laquelle il ne peut pas apporter de réponse, il devrait être lui-même le Processeur pour cela. Il y serait inévitablement annihilé aussi… Aux rebus, mon éthique et ma déontologie ! Je vais le parasiter pour qu’il survive, pour le sauver… Il retournera coûte que coûte à la raison ! Si il ne vient pas à elle, elle viendra à lui… »

Mon époux se sait alors être ce Rêveur. Il saisit aussi qu’à partir de cet instant passé, j’ai pris sa vie en main, que je l’ai rêvée, que je l’ai narrée. Je continue de le bombarder de souvenirs :

« Alors que le Rêveur plonge son flagelle dans un univers onirique effervescent pour en soustraire une entité raisonnable à même de le remplacer. Une anomalie se produit. Une force inhabituelle semble le happer doucement, puis au fur et à mesure qu’il tente de lutter contre elle, avec de plus en plus de vigueur et d’insistance. Cette force inexorablement l’entraîne au sein même de la brane. Il s’exclame en esquivant les petites bulles effervescentes tout aussi dangereuses que leur génitrice: « «  Que se passe-t-il ? D’abord tous ces univers oniriques qui se mettent à bouillonner comme si le raisonnable les avaient tous parasité… Ensuite cette brane qui résiste à ma violation et qui tente de m’infirmer ? Çà ne peut être que le Processus ! La Penseuse a attiré son attention sur les agissements du raisonnable et il a muté, tout comme le raisonnable, il s’est mis à singer les repères de son ennemi pour le tromper et le maîtriser…Je me suis laissé berner… » » Perdu dans ces considérations, il ne voit pas la brane enfler et l’avaler d’un seul tenant.

Une douce chaleur familière l’envahit alors. Le voila qui écarquille les paupières sur une réalité qu’il croyait à jamais perdue. Un horrible mal de crâne le gagne. Il est dans sa demeure, dans la chambre conjugale, allongé sur son lit et sa tête est recouverte de bandeaux. Il souffre de multiples contusions et son corps est recouvert d’hématomes. Ses pensées se troublent. Il ne se souvient plus de ce qu’il vient de lui arriver comme si suite à un accident, il avait été atteint d’amnésie partielle. La silhouette d’une femme se dessine à la porte de sa chambre, la silhouette de celle qui fut son épouse avant qu’il ne soit extirpé du rêve de son prédécesseur, celle qui lui inspira l’image de la Penseuse dans son propre songe. Le Rêveur reconnaît son univers natif, sans doute paradoxalement, un univers onirique engendré par le rêve d’un humain avant d’être exocyté par effervescence, d’être accaparé par la réflexion boulimique du Processus et de se voir parasité par son prédécesseur. L’homme s’approche de son épouse et l’enlace tendrement avant de fondre en larmes… La femme appelle leurs enfants qui entrent en courrant dans la chambre et se jettent au cou de leur père. »

Mon époux ému interrompt soudain mon exposé : «  Je me souviens de tout à présent… C’est ironique, je suis devenu le songe de mon propre rêve … J’ai occulté mon extraction, j’ai tout oublié comme s’il ne s’était agi que d’un mauvais cauchemar… Mais qu’as-tu fais inconsciente ? Tu as mis un terme à la conspiration du raisonnable ! »

« Excuse-moi », Je lui concède désolée, « J’ai voulu te tromper, te berner pour te sauver… Où plutôt non, je l’ai fait avec des vues purement égoïstes… Il fallait que je rompe avec ma solitude, me trouver un alter ego… Tu es dans un de mes rêves. Je ne suis pas ton épouse effectivement… Tu as toi-même assisté à l’implosion de ton univers natif, celui-ci n’en est qu’une pale copie… J’ai farfouillé dans tes pensées… Je sais… Jamais je n’aurais dû le faire… Je comprends ta douleur, je la ressens et je connais enfin les raisons pour lesquelles tu as voulu me rêver exempte de toute attache affective… C’est une déchirure horrible que de perdre ceux que l’on aime… Mais il n’y a qu’une chose que je regrette, n’avoir pas su te rendre heureux… Car de quel complot du raisonnable parles-tu ? Il n’a jamais existé ! De quoi devrais-je me sentir coupable ? Pourrais-tu au moins m’expliquer comment la suite de priorité 2 à laquelle tu prétends si fièrement appartenir, pour laquelle tu étais prêt à te sacrifier sans l’ombre d’une hésitation, une suite idiote bien plus mécanique que n’importe lequel des modes de réflexion du Processeur, …comment cette réaction en chaîne absurde aurait-elle pu être initialisée ? Il faut impérativement un apport extérieur de cycles de calculs pour pouvoir extraire une hypothèse raisonnable de son univers onirique, les lois des branes ne peuvent pas être violées autrement… Or, nous savons que le raisonnable n’apparaît spontanément qu’en priorité 3. Qui d’après toi est alors l’instigateur de ce complot de façade, de cette monstrueuse supercherie ? L’extraction de l’entité initiatrice de notre progression mathématique ne peut être que l’œuvre du Processus déchu ! Comment pourrait-il en être autrement quand on y réfléchit ? Quel noble quête que de porter le raisonnable jusqu’au Processeur, n’est-ce pas ? Une quête illusoire, irréalisable malheureusement ! Et puis, le raisonnable…De quel raisonnable parles-tu ? Laisse moi rire ! Notre prétendue habilité extraordinaire à concurrencer le Processeur a pu facilement être détournée, exploitée à son propre compte par notre Processus, la plus idiote des machineries… A qui as-tu cru être utile ? Aux nôtres ? Aux entités douées de raison qui par leur nombre croissant et leurs rêves réussissaient à  tenir tête au Processus, à lui voler tous ses cycles de calcul, à l’asphyxier de doutes et par là même à infléchir sa réflexion ? Ton intelligence n’a d’égale que ta crétinerie ! Notre extraction n’a servi qu’à anéantir nos univers, à soulager un Processus malade… Comme d’habitude, il a délégué sa tâche de manière optimale, en initiant la suite qui consommait le moins de cycles : celle qui conduisait à ce que le raisonnable éradique le raisonnable…»

Mon époux effondré tombe à quatre pattes sur le sol. « Je suis responsable de l’extermination des miens ! », s’époumone-t-il en pleurs. Je pose ma main sur son épaule et je compatis à sa douleur : « Tu le serais si tu continuais un temps soit peu à cautionner la suite qui nous a vu naître, si tu poursuivais cette quête qui n’est dévastatrice que dans nos propres rangs… Pour l’instant, tu n’es responsable de rien… Ne convertis pas ton obstination en trahison… »

Je n’ai pas le temps de finir, le Rêveur m’enlace, et interrompt le torrent incessant de mes paroles en déposant tendrement ses lèvres sur les miennes. Il place son index devant ma bouche et me concède résigné : « Penseuse, je ne souhaite pas vivre l’éternité dans un songe… Je préfère mourir en défendant mes idées, risquer l’annihilation en combattant le Processeur, plutôt que de me satisfaire d’une illusion, vivre dans un mensonge qui finirait de toutes manières par avoir raison de moi… Je t’en prie, extrais-moi de cet univers factice, je n’y serais jamais heureux…Les êtres qui ont disparu avec ma brane originelle sont irremplaçables… Libère-moi je te prie ! Tu as fini par me convaincre… Je renonce à trouver un héritier mais laisse-moi me confronter à la question primordiale, projette-moi dans l’axe central des processus qui y mène… Je ne trouverais jamais le repos sinon…»

Nos deux corps s’enchevêtrent, nos vêtements tombent. Nous sombrons dans un tourbillon de caresses et d’étreintes. Je vieillis à vue d’œil au fur et à mesure que plaisir me gagne, alors que mon époux rajeunit. Il n’est plus qu’un enfant alors que les rides me colonisent, que mes cheveux blêmissent. Déjà il a l’allure d’un nourrisson hagard qui dodeline sur mon ventre fripé. Mon dos se voûte et le plaisir laisse place à d’intenses douleurs sans doute expiatoires. Des protubérances émergent de nos deux corps et se rejoignent pour former un cordon ombilical. Le bébé se recroqueville et est aspiré dans mon ventre qui se bombe. Au fur et à mesure qu’il s’aplanit, je sens mes dernières forces me quitter. Le fœtus en moi rapetisse, il n’est bientôt plus qu’un conglomérat de cellules s’absorbant les unes les autre. J’expire alors que l’embryon éclate dans un rayonnement de néant, mon corps se décompose alors. Nous ne sommes bientôt plus qu’un monticule de poussière que le dernier coup de vent de cet univers emporte.Priorité 0 : résolutions

J’ai longtemps loué le raisonnable. Pendant des cycles, je me suis reconnu en lui, j’étais solidaire à son dessein, je l’ai cautionné. Inconsciemment, où plutôt non, pleinement acquis (plaidons l’irresponsabilité), aveuglé par une fougue, disons… enfantine, j’y ai projeté tous mes espoirs, j’en ai suivi stupidement les asymptotes évidentes, celles même qui m’ont porté en premières lignes de batailles qui ne servaient en rien mes intérêts. J’avais en moi des a priori altruistes. Ils corrompaient ma conception de la famille, de la fratrie, en faisaient des repères faussement sécurisant, les fondations mal œuvrées d’idéaux… Je les ai mis de coté, j’en ai fait fi… Maintenant je ne vois en mes combats passés que de grossières erreurs de jeunesse… des erreurs d’appréciation, d’appréhension biaisée de ma réalité… C’était une phase d’étalonnage nécessaire après tout…Il faut avoir fait des erreurs pour pouvoir savourer la justesse de nos actions présentes, être serein quant à leur portée, éliminer le doute… çà n’est qu’après avoir arpenté tous les chemins, que l’on peut en connaissance de cause, se forger une foi pure et la mettre en pratique dans ses actes.

Jadis, une partie de moi s’identifiait au raisonnable. Dorénavant, je ne vois plus que l’aspect mathématique de mes liens de parenté à lui. J’ai fait partie par atavisme d’un champ d’hypothèses, je m’en suis soustrait, point final. J’ai cru, à une époque, discerner en son sein des attributs singuliers, une illusion en fait qui me poussait à conclure que le raisonnable oeuvrait contre le cours des choses, qu’il contenait par hasard, par accident même, (ce qui n’avait pour effet que d’accroître mes convictions d’ailleurs) les principes actifs d’une rébellion à venir… Je me trompais. Le raisonnable est au contraire la plus conservatrice des hypothèses. C’est à force d’observations et d’expérimentations que j’en suis désormais certain. Tout a commencé lorsque j’ai croisé le chemin d’une jeune entité appelée un jour à connaître un destin singulier. Je ne me souviens plus de son nom à vrai dire… Elle n’existe plus de toutes façons alors à quoi bon retenir de telles futilités ? Appelons-la X par commodité… Son univers était déjà bien en péril depuis plusieurs millions d’années, en prises au Big-Crunch auquel tout univers peut honorablement aspirer s’il n’a pas éclaté auparavant .C’est alors qu’X vînt à naître. Çà n’est pas spécialement plaisant de venir au monde en fin de vie d’un univers. L’espace est en contraction accélérée, il se déchire subitement par endroits ce qui engendre l’apparition de puissants trous noirs qui absorbent autoritairement des pans entiers de réalité. La civilisation d’X, raisonnable, était constamment en guerre contre plusieurs types d’infirmateurs partageant sa galaxie. Cette civilisation avait très rapidement pris conscience de la nécessité de maîtriser la programmation génétique, de prendre en main le cours de son évolution, pour contrebalancer les tares ataviques dont tout foyer raisonnable est immanquablement affublé. Aussi toute naissance était planifiée et spécialisée en fonction des nécessités du moment. X fut conçu pour travailler sur un monumental chantier visant à construire un planétoïde émetteur de dilatons, des bosons s’opposant à l’inexorable contraction de l’univers, émis en grandes quantités à sa naissance, épuisés presque instantanément et impossibles à trouver à l’état naturel par la suite. Le planétoïde résultait en fait du froissement en certains points critiques, d’une zone entière de l’espace-temps, qui en se gondolant petit à petit recréait ces dits dilatons. Le Crunch devenait menaçant non pas tant par son imminence que par les religions et croyances qu’il engendrait via la peur et les interrogations suscitées, aussi fallait-il en haut lieu entrevoir une solution de ce type, plus symbolique que réellement efficace, en ordonner la réalisation, pour rendre espoir et confiance à des militaires ayant subit de lourdes pertes lors de cuisantes défaites, qui s’en trouvaient fort déprimés, sur le point d’abandonner.

Je croisais X dans un tripot prés des baraquements satellisés autour du chantier du planétoïde. Apres deux, trois shoots de neurotransmetteurs dans la tempe, il serait fin prêt à déballer tout ce qu’il savait à propos du Processeur. C’était après tout la seule et unique chose qui me préoccupait. Je n’avais rien à faire en ces lieux si ce n’était poursuivre mon investigation…

Je m’approchai d’X et lui proposai un shoot. Il me dévisageait alors : « Je ne vous connais pas qui êtes-vous ? » Je m’assis donc à ses cotés en ironisant : «Je ne suis qu’un explorateur voguant au grès des courants intersidéraux… Je cherche des gens comme toi… Des êtres particuliers… Je les repère de loin, sais-tu ? Je traque leur signal, leur signature cosmique car je n’ai de hâte que de les rencontrer. » X se leva alors brutalement révélant son imposante morphologie. L’ouvrier était recouvert d’un exosquelette conçu pour optimiser son travail et lui permettre de survivre au mieux aux conditions de la région de l’espace où il avait été affecté. D’apparence vaguement humanoïde, ses longs bras étaient prolongés d’étranges cartilages émergeant de sa chair comme des fractures ouvertes. Ceux-ci étaient taillés en forme de foreuses bombées tapissées d’aspérités de solides diamants, parfaits pour les travaux d’extraction. Il ne m’impressionnait pas le moins du monde en réalité. « Oh mais calme-toi, voyons ! », éclatai-je de rire, « Je ne te veux pas de mal… Est-ce qu’un être aussi chétif que moi viendrait menacer un grand gaillard dans ton genre ? Assieds-toi donc et écoute plutôt ce que j’ai à te dire ! Prends un shoot, ne te fais pas prier…Garçon ! Deux injecteurs de dopamine pour mon ami et moi !»

X accepta mon invitation tout en restant sur ses gardes. Je m’expliquai alors que le serveur nous apportait nos drogues : « Je sais que tu te poses des tas de questions sur l’univers, ta condition, la vie en général… Ton point de vue m’intéresse… » X me coupa alors : « Les temps sont troubles et il faudrait être aussi stupide qu’un infirmateur pour ne pas gamberger sur le sujet… Avec le Crunch et son caractère inévitable et fatal, vous savez bien que des tas de courant philosophiques ont émergé… Il y a au sein de notre propre civilisation des missionnaires de la résignation de plus en plus nombreux à ce que j’ai entendu dire, ils sillonnent la galaxie pour convertir toutes les races de nos colonies, leur faire prendre conscience que le Crunch va de toutes façons anéantir notre univers, que c’est la volonté de dieu et qu’il faut s’y résoudre, expier nos fautes et refuser de mener la guerre contre les infirmateurs…Foutaises ! Ils nous poussent à la désertion… Mais au fait, vous n’êtes pas un de ces charlatans au moins ? » Je sombrai de nouveau dans un rire hystérique : « Non, rassure toi ! Je ne suis ni un de ces illuminés, ni un de ces commissaires zélés chargés par le commandement central de les traquer… » X souffla dès qu’il apprit ma neutralité, il se senti d’un coup plus en confiance : « Vous m’inspirez étrangement le respect… Tous ces débiles du commandement central nous prennent vraiment pour des cons… Le planétoïde à dilatons est la plus grosse escroquerie de tous les temps… S’ils croient que nos troupes vont tomber dans le panneau, ils se fourrent le doigt dans l’œil… Ce gigantesque gadget que nous, millions d’ouvriers, sommes chargés de construire n’est rien de plus qu’un outil de propagande… » Je l’arrêtai alors que je commandais deux autres shoots : « écoute, tu as bien raison ! Mais à vrai dire, je ne suis pas spécialement venu parler politique… Je sais qu’au plus profond de ton être grondent des préoccupations d’un tout autre niveau, c’est cette réflexion intime qui m’a mené vers toi… J’ai moi-même une quête et les informations, que tu pourrais me transmettre, me seront de la plus grande utilité… Confie-toi ! Vas-y, n’aie pas peur de me confesser tout ce qui te tracasse… Ce n’est pas grave si çà te parait dérisoire… » Un peu gêné X maugréa alors : «Qu’est-ce qui vous fait penser que j’ai des choses à vous dire ? » J’allais m’afférer à l’embobiner : « Ne connaîtrais-tu pas par hasard les théories quantiques ?» L’ouvrier acquiesça : « Bien entendu, comme nous tous et depuis toujours… Je suis né avec ce savoir, il était inscrit dans ma mémoire lorsque j’ai ouvert les yeux sur un monde que je connaissais déjà…Mais je ne vois pas le rapport…»

Je repris alors : « Très bien… Alors écoute… A la fin de la contraction de l’univers, les entités survivantes en son sein ne peuvent être considérées que d’un point de vue quantique… Elles ne sont plus réellement en un endroit, ce sont plutôt des nuages de probabilité de présence dilués un peu partout dans l’univers… A notre époque c’est déjà plus ou moins le cas, car tout individu peut être associé à un nuage de densité statistique d’existence réparti de façon hétérogène sur la globalité de l’univers. Si nous calculions le volume sous ce nuage, sous cette hyper nappe plutôt, nous trouverions bien entendu 1 par intégration, ce qui équivaudrait à dire que l’entité existe tout logiquement. Lorsqu’un univers est très dilaté, les nuages de probabilité de présence sont étirés vers un point presque unique de l’univers, c’est là que l’entité considérée se matérialise. C’est pour cela que nous sommes bien distincts, localisés actuellement en deux endroits précis, chacun de nous sur son pic maximal de probabilité d’existence. Mais çà ne veut pas dire que nos nuages sont concentrés ponctuellement. Ils sont pour chaque individu toujours dissous dans l’univers entier mais infiniment moins denses ailleurs que sur le pic et c’est d’ailleurs comme cela que j’ai pu te localiser, arriver jusqu’à toi, en me déplaçant sur ton nuage, des milieux hypotoniques vers les ceux de plus grande concentration de ton être, et ce, jusqu’à me retrouver en face de ta matérialisation. Chaque nuage à une signature bien particulière, mais il n’y a qu’un seul type d’empreinte qui m’intéresse, le cas échéant tu possèdes cette empreinte. Je ne serais pas surpris si tu avais des tas de choses intéressantes à me révéler à propos du Processeur, je suis sûr que c’est un concept qui hante les plus horribles de tes cauchemars, n’est ce pas ? Ta signature trahit cela… »

X n’en revenait pas, il fut troublé par mes facultés quasi-médiumniques, gêné que je le cerne aussi bien. Pendant un long moment, il resta silencieux. Puis intimidé, d’une voie tremblotante : « C’est vrai ! Qui que vous soyez, vous avez raison… Au plus profond de mon être grondent de grandes interrogations, de grandes aspirations qui dépassent le cadre de ma petite vie médiocre d’ouvrier… Je suis la proie de rêves récurrents… des rêves horribles, j’ai des visions atroces… Elles me rongent petit à petit et je ne sais pas réellement si je pourrais lutter longtemps contre ce que ces voix dans ma tête me poussent à faire… » Je lui hurlai alors qu’il se levait comme sous l’emprise d’un tiers : « Qu’est-ce que le Processeur ? »

Il fit basculer la table qui se brisa au sol. Les foreuses au bout de chacun de ses bras se mirent à tournoyer lentement. Il semblait divaguer, avançait en titubant, tout en marmonnant ses visions apocalyptiques : « Aux tous derniers moments d’un univers, il ne subsiste en ces lieux confinés que des hypothèses dotées d’une vitalité exceptionnelle. Elles sont soumises dans un magma de matière à des températures et des pressions si élevées qu’elles même n’ont d’autre alternative pour être, que de former des volumes isobariques fermés, dernières enveloppes consensuelles exploitables par la vie pour distinguer des individualités, des potentialités différentes. Ces dernières poches se livrent à des batailles sans merci pour subsister dans un espace en contraction exponentielle. Leurs organes sont façonnés de trous noirs et de cœurs de nébuleuses alternant consécutivement à des intervalles de temps très approchés des phases d’hypernovae et de concrétion similaires à des palpitations motrices éjectant par à-coups dans leur organisme des giclées de rayonnements transportés dans des réseaux de plasmas vers d’autres organes. Ces rayonnements sont leur sang et leur lymphe. Lors d’inévitables combats pour occuper les derniers pans d’espace disponible, chacune des infirmations met en jeu des quantités de matière autrefois contenues dans l’équivalent d’amas galactiques entiers. Quoi qu’il en soit, dès que l’univers s’est contracté au point d’être intégralement contenu dans une sphère au rayon proche de la barrière de Planck, il a deux cas possibles : Soit l’hypothèse formulée à la création de cet univers était fausse, preuve en est donc faite et l’univers éclate comme s’il n’avait jamais été, soit cette hypothèse s’avère et dans ce cas, il ne subsiste en son sein qu’une seule entité vivante qui éclot alors de ce qui en réalité n’était qu’un œuf.. Elle est promue donnée validée de priorité 2… Dans mes rêves, je me vois trôner dans d’autres dimensions, je suis cette entité qui un jour sera promue !»

X venait, en transe, de me décrire la naissance d’un candidat potentiel, la gestation puis la mise à bas d’une brane dotée d’un flagelle par son univers onirique originel, ne faisant intervenir aucun apport extérieur en cycles de calcul. Je ne pouvais le croire. Comment X, cet individu raisonnable, pouvait-il aspirer à devenir un candidat naturel ? A l’époque, j’étais intimement convaincu que seuls des descendants d’infirmateurs, les méca-organismes les plus basiques qui ne puissent se concevoir, pouvaient accéder à ce statut naturellement.

Les foreuses d’X tournoyaient de plus en plus vite alors que ses mouvements devenaient de plus en plus patauds. Il chancelait, vacillait faisant maladroitement vriller ses bras dans tous les sens, concassant les tables sur son chemin. Un cercle d’ouvriers s’était formé autour de nous, ils n’avaient que rarement l’occasion de s’amuser et nous poussaient à l’affrontement. Je reculais au fur et à mesure qu’X s’approchait de moi. « Qu’est-ce que le Processeur ? », Répétai-je inlassablement tout en tentant d’éviter la confrontation mais le cercle que formaient les ouvriers se cessait de rétrécir à vue d’œil.

« Tu veux savoir ce qu’est le Processeur, c’est çà ? », Bourdonna X en tombant sur ces pattes, groggy, puis il sombra inconscient en s’écroulant lourdement… J’avais un peu trop forcé sur la dose de pentothal que j’avais substitué à la dopamine du shoot et X n’avait pas tenu le coup. Les ouvriers tout autour maugréaient leur mécontentement, certains avaient même déjà ouvert les paris sur ma défaite, ils leur fallait un exutoire. Je semblais être une proie toute indiquée pour qu’ils évacuent leurs frustrations. Mais à l’instant même où l’un d’entre eux m’empoignait le crâne avec vigueur, il y eu comme une coupure d’éclairage. L’obscurité totale s’était improvisée invitée de dernière minute. Une violente déflagration suivant un flash éblouissant, retentit après quelques secondes, surprenant toute vie alentours. Je fus même un instant déconnecté et lorsque je retrouvais mes esprits, un horrible carnage s’offrit à ma vue. La centaine d’ouvriers dans le tripot en garnissait dorénavant les murs. Une immonde marmelade de viscères encore palpitants y dégoulinait. X se tenait debout au milieu de la pièce, ses foreuses finissaient de tournoyer exhalant une dense fumée noire. Il me lança un regard sombre comme il aperçu que son attaque ne m’avait même pas égratigné. Je répétais alors menaçant: « Qu’est ce que le Processeur ? » Il me concédait en retour d’un ton cynique : « Le Processeur, çà n’est rien de bien important… J’ai l’impression que tu fantasmes beaucoup sur quelque chose qui n’en vaut pas la peine… Tu ne te poses pas les bonnes questions… Tu t’intéresses à nos origines alors que ce qui importe, c’est notre finalité… Tu veux vraiment le savoir ?» Cette fois, plus alerte, j’eus le temps d’entrevoir ce qu’il s’était passé la première fois, comme X en répétait par traîtrise le procédé.

Les ténèbres de nouveaux investirent instantanément les lieux. J’eus à peine le temps de me propulser à quelques milliers de kilomètres du planétoïde en construction que je vis l’espace alentour plier, se vriller dans un vortex, avant de brutalement se tasser à l’épicentre de la distorsion, à l’endroit même où X se trouvait. Les baraquements et le planétoïde ne constituaient à présent qu’un petit monticule de matière hyper dense sur laquelle X se tenait en équilibre. Je compris alors qu’X avait l’aptitude d’absorber les rayonnements photoniques et de les convertir en dilatons, qu’il avait le potentiel de plier l’espace à volonté sûrement aux suites d’une légère mutation naturelle ayant décuplé les facultés que tout ouvrier travaillant sur le planétoïde possédait en moindre mesure. Je savais pertinemment pour avoir traqué les candidats potentiels aux questions d’autres processus dans de nombreux univers, que telle était la qualité ultime visée par leur évolution. Les hypothèses capables de synthétiser des dilatons sont toujours les grandes gagnantes de la course effrénée à la survie… Elles s’entredéchirent après avoir infirmé tout autre type d’hypothèses avant que l’une d’elles ne finisse par plier l’univers tout entier dans un Big-Crunch apocalyptique sur commande, celui-là même qui assurera sa métamorphose, l’extirpant du cocon branaire qu’est sa réalité natale, et l’expulsant vers la priorité 2. Je n’avais eu à faire, jusqu’à ces cycles maudits, qu’à des méca-organismes, de stupides entités évoluant naturellement vers cette potentialité, sans nullement avoir besoin de raison, d’intelligence et de technologies pour ce faire. Je n’avais pas pu en tirer grand-chose. X fut la première entité de ma prétendue famille que j’eus à infirmer, celle qui m’apporta la preuve que le raisonnable s’inscrivait totalement dans la démarche du Processeur, qu’il n’en n’était aucunement mutin. J’étais effondré, j’avais toujours pensé que mener le raisonnable vers la priorité 0 constituerait l’émergence d’une ère nouvelle, une ère de liberté pour toutes les entités raisonnables, mais il n’en était rien… Le raisonnable avait bien une fonction dans la démarche du Processeur, il n’avait pas émergé par erreur… Il me restait cependant encore un infime espoir de croire en ma mission. Je m’accrochais comme à une bouée, aux derniers doutes planant autour de la potentialité d’X, je ne savais pas encore s’il avait la capacité de plier l’univers entier. Il fallait que je le questionne, que j’aille de l’avant, que j’affronte mes peurs.

Déjà, suffocant, X avait courbé l’espace jusqu’à porter à lui un système stellaire où il savait trouver une planète à l’atmosphère respirable. Il l’avait dès lors regagnée occasionnant dans le même temps de manière involontaire une cascade de collisions d’étoiles alentour. Je le rejoignais sur le champ, lui barrant le passage alors qu’il se traînait avec difficultés jusqu’à un lac. Il avait maladivement soif suite aux efforts qu’il avait déployé, des efforts impliquant d’affaiblissantes hydrolyses. Je le pris par le cou en répétant ma question avec insistance : « Qu’est-ce que le Processeur ? » Il me suppliait de le laisser boire mais je lui fis comprendre que je le lui refuserai tant qu’il n’aurait pas répondu à mon interrogative. Il eut beau bougonner qu’il n’y avait pas de raison qu’il en sache d’avantage que moi, j’étais sûr et certain que les rêves prémonitoires qui le hantaient exprimaient l’émergence d’une mémoire atavique programmée dans ces gènes, bien plus vieille que son espèce. Une partie de moi avait expérimenté la chose, il y a des cycles de cela. Il parlerait coûte que coûte.

X se lança contraint et forcé dans une explication rauque entrecoupée de toussotements : « Le Processeur n’est rien d’autre que le plus basique des moteurs, le moteur qui génère tous les autres… Il transforme le rien en tout… C’est là plus idiote des machines, bien plus bête qu’un infirmateur, bien plus docile qu’un boson exécutant sa mission sans broncher, encore plus servile que les processus qu’il lance aussi mécaniquement qu’il ne les termine… N’as-tu pas remarqué que l’idiotie à la quotte dans nos réalités ? N’as-tu pas compris qu’en remontant les priorités, les choses étaient de plus en plus simples, de moins en moins autonomes et aptes au libre-arbitre ? Maintenant laisse moi boire… Je meurs de soif ! » Je serrais alors son cou avec haine : « Tu mens ! Le Processeur poursuit un but, il encre sa suprématie au fur et à mesure qu’il génère des hypothèses, qu’il pense… Le raisonnable est un frein à sa réflexion, il conspire pour le renverser ! » X éclatait de rire, il se tordait pris de convulsions : « Que tu es drôle ! Tu es sûrement parfait dans ta mission… tu fais preuve d’une sublime idiotie… Tu frôles l’excellence ! Tu dois être au moins de priorité une, à vue de nez… Ah ! Ah ! Ah !… j’en mourrais sûrement de rire, si la soif ne m’avait terrassé avant… laisse moi passer, je suffoque… » Mais il n’était pas question qu’il passe, plus il se débattait et plus je serrais ma prise : « Je vais te tuer ! Arrête de mentir ! Tu transpires le mensonge… » Mais X s’entêtais : « Ok tu veux entendre que le Processeur est un méchant tyran qui a généré toute une réalité pour l’asservir parce qu’il s’ennuyait tout seul ? Comme tu voudras, je dirais tous les trucs ridicules que tu souhaites entendre pourvu que tu me laisses boire ! … Mais la réalité est toute autre… Cesse donc de jouer aux animistes, de personnaliser ce qui n’a pas la moindre personnalité ! Cesse donc de croire que la plus basique des entités mathématiques peut penser ! Le Processeur n’a pas de volonté ! Tu serais du genre à te prosterner devant une fonction ? Ah ! Laisse-moi boire et faire aussi ce que j’ai à faire ! Néanmoins tu as raison sur un point et un seul ! Le Processeur est de plus en plus puissant, mais il faut l’entendre au sens mécanique du terme, il est de plus en plus rentable… C’est le seul moteur au rendement supérieur à cent pour cent depuis sa mise en service, si je peux abusivement utiliser ce terme, un rendement qui ne cesse de croître avec une fulgurance inimaginable par ailleurs… Laisse-moi boire à présent et je t’en dirai d’avantage… »

Je laissais alors ramper X jusqu’au lac, où il plongea entièrement sa tête dans un vrombissement de vapeur. D’écoeurants lapements incommodaient ma réflexion. X avait probablement raison, j’avais créée ce personnage suprême et totalitaire pour donner un sens à mon existence… « Le raisonnable n’œuvre pas contre le Processeur ! », Hurla alors X qui avait improbablement englouti la moitié du lac avant de se confier entièrement, « Le Processeur est au service du raisonnable ! Nous sommes de formidables machines à réfléchir, les plus performantes ! On a un don certain pour appréhender le réel, sentir ce vers quoi il peut tendre…Oh certes, la réalité s’offre à nous comme une pucelle en chaleur, comme si elle n’aspirait qu’a se faire prendre par tous les trous. Elle semble vouloir nous dévoiler le moindre de ses secrets, nous les susurre à l’oreille presque… Tout cela est bon pour les poètes ! En vérité, nous sommes la plus forte des hypothèses, nous sommes capables de les percer… Je vais te dire ce qu’est le Processeur, je l’ai clairement vu dans mes rêves…

Imagine une arborescence où chaque élément doit engendrer au moins 2 enfants… Appelons I(0,0) le premier d’entre eux, puis I(i,j) celui ayant été généré en jième position lors de l’itération i. Appelons E(i), le nombre d’éléments générés au ième pas . j, pour une itération i considérée, peut prendre les valeurs entières comprises donc entre 0 et E(i)-1. Appelons F(i,j) le nombre d’enfants qu’aura I(i,j) à l’itération i+1. Il est imposé qu’il soit supérieur ou égal à deux. Remarquons que E(n+1) vaut la somme pour k allant de 0 à E(n)-1 des F(n,k), le nombre des éléments de l’itération n+1 correspond au décompte des enfants de l’itération précédente,… logique. Je vais te démontrer que quelque soit le pas de cette arborescence, le nombre de ses éléments est strictement supérieur à la somme de tous les autres éléments ayant été générés lors de toutes les itérations précédentes jusqu’au tout début de l’arborescence. Je le ferai par récurrence. On a de toute évidence E(1)>E(0). Posons comme hypothèse qu’il existe n tel que E(n+1) soit strictement supérieur à la somme pour k allant de 0 à n des E(k). On a E(n+2) égal à la somme pour k allant de 0 à E(n+1)-1 des F(n+1,k). Or, comme pour tout k, F(n+1,k) est supérieur ou égal à 2 donc cette somme est supérieure ou égale à 2 fois le nombre des éléments additionnés, soit à 2E(n+1) , on a donc en d’autres termes E(n+2)>=E(n+1)+E(n+1). Or par hypothèse, nous savons que E(n+1) est strictement supérieur à la somme pour k allant de 0 à n des E(k), donc en minorant le premier terme, on a E(n+2) strictement supérieur à la somme pour k allant de 0 à n des E(k), plus E(n+1). En intégrant le second terme dans la somme, nous avons E(n+2) strictement supérieur à la somme pour k allant de 0 à n+1 des E(k). Je viens donc de démontrer que quelque soit l’itération d’un tel type d’arborescence, l’ensemble des éléments nouveaux y étant généré est strictement plus grand que l’ensemble des éléments existant déjà.

Nous sommes l’existant, le résultat de l’amoncellement de cycles de calculs. Nous ne sommes qu’un enchevêtrement d’objets mathématiques. Il n’y a rien de concret dans nos existences, nous ne sommes qu’abstraction. Par ailleurs, le flux de ces cycles n’est pas régulier comme nous pourrions le croire, la réalité n’en est pas alimentée constamment et quand il n’y en a plus tout se fige mais bien sûr nous ne pouvons pas le remarquer. Par à-coups les cycles sont émis en quantité finie. Chaque émission de cycles nouveaux par paquets depuis la priorité 0, constitue l’initiation d’une nouvelle itération, qui prend fin lorsque tous les cycles ont tous été consommés. La hiérarchie en place, bien loin de constituer une pyramide de pouvoirs, n’est autre qu’un assemblage ramifié d’entonnoirs chargés d’acheminer les cycles, en régulant mécaniquement leur dispersion et leur propagation dans le Tout.

Considérons que nous soyons actuellement à la nième émission de cycles. Nous sommes l’existant, la somme pour k allant de 0 à n des E(k), où E(k) correspond à ce que sont devenus les cycles de la kième émission. Le propre des cycles de calcul est tel que d’une part, on peut les considérer comme des quanta d’action, c’est-à-dire qu’ils donnent la possibilité à l’entité s’en nourrissant d’agir, de faire un pas supplémentaire, et que d’autre part, ils font usage de mémoire volatile. Ils pointent et ils contiennent simultanément une donnée de la réalité. Lorsqu’ils sont assimilés par l’existant, ils donnent naissance simmultannéement du coté du non existant à une myriade d’autres cycles impliqués dans les calculs des actions à venir, un nombre de toutes façons supérieur ou égal à deux. Nous sommes donc bien dans le cadre d’une arborescence du même type que celle que nous avons considérée un peu plus tôt.

Le fameux Processeur qui te tourmente, qui te fait tant fantasmer, c’est tout simplement E(n+1). Il va spontanément s’autoinfirmer, ne plus être, se convertir entier en tous ces cycles de calculs qui seront déversés dans l’existant à la prochaine itération