« Une putain d’histoire », de Bernard Minier — Puissante maîtrise!

30 avril 2015 par

Je n‘ai pas aimé...Plutôt déçu...Intéressant...Très bon livre !A lire absolument ! (2 votes, moyenne: 3,50 / 5)
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Une putain d'histoireIl y a quelques thrillers qui m’ont marqué au fer rouge, celui-ci en fait partie, c’est indéniable. C’est certainement le roman le plus abouti de cet auteur.

Henry Dean Walker, 16 ans, a une putain d’histoire à nous raconter, comme il le dit si bien, comme il le dit également à la personne qui est assise en face de lui. Il précise tout de même qu’il ne nous blâmera pas si on ne le croyait pas…

Il va nous la narrer, cette histoire, comme si c’était nous, finalement, qui étions assis en face de lui. Je dois admettre que ce jeune homme – manié par l’auteur – nous la raconte d’une putain de manière, son histoire. C’est fluide, captivant, l’encre se déverse et coule en ne rencontrant aucune aspérité. On tourne les pages sans même y réfléchir, comme si des rafales de vent nous aidaient à effectuer cette tâche. Et des rafales, il va sérieusement y en avoir.

Dès les premières pages, nous remarquons, comme pour les précédents romans de Bernard Minier, que la nature, l’atmosphère et les paysages vont jouer un rôle important. Le décor va devenir un personnage à part entière, et pas des moindres.

Nous sommes dans l’Etat de Washington, au nord-ouest des Etats-Unis, à la frontière canadienne. La mer, la houle, le froid, la brume et la pluie seront des éléments omniprésents. La partie va être sombre, continuellement, à la limite de saper le moral, le soleil ne semblant pas être l’astre le plus représentatif dans cette région. L’ambiance de ce huis-clos est mise en place, bien en place, verrouillée et approuvée par l’auteur.

Bernard Minier a laissé tomber l’Hexagone le temps d’un roman pour nous emmener aux Etats-Unis. Après la lecture de ce thriller, qui ne présente aucun temps mort, oui je dis bien aucun temps mort – 525 pages! – je comprends mieux le choix de l’auteur: c’est bien là-bas que cela devait se passer.

Le jeune Henry vit sur une île, – Glass Island -, depuis l’âge de 9 ans, au nord de Seattle. Glass Island est une île difficile d’accès, principalement composée de forêts, assez vallonnée, qui plonge dans un grand calme lorsque les derniers touristes prennent le ferry pour retourner sur le continent.

Ce jeune homme vit avec ses deux mamans adoptives, l’une étant sourde-muette, les deux étant très protectrices. A ce stade, nous commençons à percevoir un sérieux noeud dans la vie d’Henry. L’auteur y va gentiment, petit à petit, mais on devine clairement l’angoisse et la paranoïa qui tournent autour de l’ado, comme des vautours affamés, sans pour autant qu’il en soit conscient.

Nous rencontrons aussi Charly, le meilleur ami d’Henry, un peu obsédé sur les bords, clairement puceau, peu sûr de lui avec les filles, mais un sacré fidèle compagnon.

Il n’y a pas que Charly qui gravite autour d’Henry, nous découvrons aussi d’autres ados, filles et garçons natifs de l’île, qui ont décidé de l’accepter dans leur « royaume », créant un puissant pacte d’amitié. Et oui, lorsqu’on est adolescents et qu’on vit sur une petite île dans le nord, sous une pluie diluvienne quasi constante avec le tonnerre comme bruit de fond, on se serre les coudes et on veille les uns sur les autres.

Le rythme est d’abord stable, une tension toujours active; on écoute encore Henry qui nous explique avoir eu une violente dispute avec sa copine sur le ferry.

Puis le rythme augmente, à l’image des battements de coeur du jeune homme. Cette fois nous avons enfin la preuve que ça ne tourne pas rond sur cette île. Une jeune fille sera retrouvée sur une plage, morte, sauvagement assassinée. Henry, par diverses circonstances, va être, malgré lui, un suspect potentiel. La jeune fille assassinée est sa petite-amie.

Bernard Minier sème le doute à chaque page tournée. Les personnages, taillés à la serpe, n’y sont pas pour rien. L’ambiance joue un grand rôle dans tout cela, une atmosphère qui dérange dans cette île pas trop accueillante, dans cet univers clos. L’auteur fait couler beaucoup d’encre, mais aussi énormément d’eau. Il faut dire qu’au bout d’un moment cela a tendance à avoir une influence sur nous. J’imagine alors ce que cela peut être pour les personnages qui subissent cette colère météorologique quasi quotidiennement. La pluie et la pénombre comme toile de fond permanente, ça doit peser la moindre.

Pas mal d’éléments viennent se greffer autour d’Henry. Nous n’en savons jamais assez pour nous faire notre propre scénario, mais suffisamment pour en comprendre l’enjeu. Quoique… C’est du moins ce que nous pensons durant la lecture. Le personnage d’Henry est trouble: un ado qui aime le contact, être avec ses amis, intelligent, mais un ado tout de même très contrasté. Quelques points laissés par l’auteur, en rapport avec l’environnement et les goûts de ce jeune homme, nous permettent de nous faire une petite opinion. Pas grand-chose mais, en ce qui me concerne, j’ai réussi à cerner le personnage petit à petit. (Sans pour autant en être sûr, évidemment).

L’auteur s’est donné de la peine pour construire une ambiance calculée à la virgule près, mais aussi pour ses personnages. Chaque protagoniste est fouillé, détaillé, surtout au niveau du ressenti. Pas facile à réaliser et, pourtant, cet état de fait est une belle réussite. Je pense ici à ces ados qui gravitent autour d’Henry. L’adolescence est un point important dans ce roman.

Au fil des pages, l’auteur nous donne toujours un peu plus d’éléments, au compte-gouttes, pour nous permettre d’avancer, sans pour autant vraiment nous guider concrètement. Il nous oblige tout au plus à nous poser davantage de questions, mais nous permet aussi de faire quelques liens. Néanmoins, ceux-ci ne sont pas si évidents à réaliser car la vérité se trouve dans le passé qui, vous verrez, est relativement complexe.

Nous comprenons que quelque chose de « gros » se passe, ou plutôt s’est passé un jour. Les personnages impliqués semblent vouloir verrouiller un événement par tous les moyens. Ou est-ce autre chose?

Concernant Henry, son combat consistera à tenter de se disculper. Les réseaux sociaux créeront rapidement un raz-de-marée – normal avec cette météo! -; condamné avant d’être jugé, cela devient un sport national. Maudit Facebook. Nous sommes en pleine réalité à ce niveau-là.

Dans le cadre de cette intrigue, l’auteur met en place un autre aspect qui est très tendance actuellement. La surveillance par l’informatique, la surveillance pour tout savoir sur tout, sur tout le monde, pour être très proche de monsieur et madame « tout le monde », mais aussi proche de personnages publics, histoire d’être dans la confidence intime, très intime, et ainsi faire chanter la planète entière qui devient à la merci du détenteur de ces informations! Tout le monde a ses petits secrets, certains avouables, d’autres non, mais tous puissamment gênants. Pas vous? Mais si…

Dans ce roman, Bernard Minier va utiliser ce thème bien actuel, sous plusieurs formes, et il le fera plutôt bien. Ce qui va être intéressant à notre niveau, c’est que nous n’allons pas vraiment laisser notre confiance traîner dans les recoins de cette île, respectivement de cette histoire. De toute manière, des recoins qui nous permettraient de nous cacher et souffler un peu, il n’y en a plus depuis longtemps. L’auteur supprime tous les couverts: dites bonjour à Big Brother! Et souriez, c’est plus poli, vous êtes certainement surveillés…

Bref, ce que nous allons apprendre, c’est qu’un père cherche son fils depuis des années, par tous les moyens, c’est le moins que je puisse dire.

Et puis il y a le dénouement. Que dire? Je crois que je ne dirai rien, à part peut-être le fait que tout est remis en question, histoire de bien nous déstabiliser. Moralement, c’est d’une violence inouïe. Psychiquement, c’est également d’une violence indescriptible.

Bonne lecture. Et méfiez-vous: si vous avez des petits secrets que vous voulez continuer à garder pour vous, soyez discrets. Mais je crois bien que ce n’est tout simplement pas possible… 

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