« Un mort de trop », d’Alexandra Appers — très abouti!

Critique de le 15 juillet 2014

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Roman

Un mort de tropSaint-Amand-la-Givray, 3000 habitants; aucun rêve en perspective, quelle que soit la direction que vous prenez, quelque soit la perspective finalement… Saint-Amand, ce n’est pas la destination que vous choisirez en premier pour vous amuser, passer du bon temps ou faire des activités quelconques. Dans cette contrée, vous serez retiré du monde, au presque. Cet environnement, justement, va jouer un grand rôle dans cette histoire étouffante, qui se déroule dans une atmosphère relativement disgracieuse. Un grand rôle? Oui, justement, cet environnement va prendre une place de choix et jouer le rôle d’un personnage à lui tout seul.



Cette localité n’a pour ainsi dire aucun attrait, sauf peut-être si vous avez l’intention de vous faire tatouer et que vous habitez la région; sinon, vous irez forcément voir ailleurs.



Otis, jeune homme de la région, est tatoueur dans cette petite ville. C’est dans une remise jouxtant le bar de sa mère, « L’Indiana », qu’il élira domicile pour ses activités. Otis est issu d’un père qui s’est fait la malle juste après sa naissance et d’une mère possessive, envahissante, pourvu d’un langage qui déstabiliserait un vieux viking ou un marin hydraté au whisky. Otis a aussi une petite soeur qui ne manquera pas la première occasion de se faire engrosser.



Bref, une famille standard non? Et c’est là que c’est intéressant, car nous serons face à des gens représentant monsieur et madame tout-le-monde, qui devront se dépatouiller en cette qualité… La force du thriller est bien là; des personnes comme nous – plus facile pour s’y identifier -, dans un univers et des situations pas vraiment sympathiques, c’est vrai



Ce récit nous est transmis par la bouche d’Otis en personne. Le style est particulier, franchement original, d’un froid clinique – nous sommes tout de même en montagne! -; ça passe plutôt bien. Le langage est brut de coffrage, mordant et percutant; le texte est écrit au scalpel, on devinerait presque les pages déchirées s’envoler, l’auteur n’ayant pas eu d’autre choix que de les lancer en l’air et de les remplacer durant l’écriture de son manuscrit. Une écriture nerveuse et exaltée. L’interaction entre les personnages est aussi brute que l’écriture; on ne s’envoie pas des fleurs, loin de là.



L’écriture reflète bien des subtilités, rusée; Alexandra Appers maîtrise les tournures de phrases avec une grande perspicacité. Les dialogues sont surprenants, encore une fois subtiles, très noirs souvent, un régal. C’est loin d’être de la poésie, croyez-moi, quoi que… Mais alors une poésie sèche et spontanée, remplie de noirceur, de haine, mais aussi d’amour, un amour animal, instinctif, à l’état brut, mais excessif. Je pense ici à la mère d’Otis, aussi sensible qu’un buffle en rut, mais avec des attentes énormes venant du plus profond de ses entrailles. C’est vulgaire sans vraiment l’être, franchement j’ai totalement adhéré!



Le tatouage est au cœur du récit, ou plutôt dans le cœur d’Otis, voir dans les tripes. Pas un centimètre de peau ne lui échappe, voir autant de supports naturels déambuler à proximité de son centre d’action lui font rêver, afin d’un apposer son art, sa marque de fabrique, soit une signature; mais pas la sienne, celles de chacun de ses clients.



Tatouer va vite devenir une compulsion, un besoin, une nécessité. Après s’être bien entraîné sur tout ce qui bouge, ou presque, chiens, chats, et même son pote un peu attardé, il va rapidement aligner les clients, des types et des nanas pas trop regardant sur la forme, mais plutôt sur le fond, si je puis dire.



L’auteur insère dans ce récit un petit côté surnaturel, juste ce qu’il faut, très fin, un peu à la Stephen King, si j’ose cette petite comparaison. Je ne vous en dis pas plus, évidemment.



Mais voilà, quelques jalousies et frustrations, tout cela noyé dans l’alcool, seront le point de non-retour. Les jeux sont faits; un bête accident sera l’élément déclencheur d’une belle emmerde, une situation peu enviable. Pas une escalade, mais plutôt un état stationnaire au plus bas de l’échelle qui mène au bonheur et à la sérénité! Un violent retour d’ascenseur pour Otis – facile je sais… – qui a, il faut le dire, bien provoqué la chose. Mais Alexandra Appers ne va pas s’arrêter là, c’est certain.



Un secret de famille bien empoisonné va naître dès cet instant; il s’agira dès lors d’être bien coordonné, autant moralement que stratégiquement, pour pouvoir continuer à vivre plus ou moins normalement. Car la normalité et la monotonie sont bel et bien une marque de fabrique dans ce coin du cul du monde.



Pas facile pour ce gamin qui va crever sous le poids de l’amertume, mais qui pourra tout de même compter sur une mère prête à tout pour le couvrir, dans tous les sens du terme.



L’auteur nous démontre jusqu’où peut aller une mère pour son fils. Cependant, nous sommes face à une mère qui a passé à l’acte, un acte intolérable, à la limite de la folie. Ce récit, qui nous surprend énormément par son aboutissement, nous laisse pantois, interdits et relativement interrogatifs face à cet égoïsme poussé jusqu’à son paroxysme, à la limite du dégoût. Quel bluff et quelle dureté!



Alexandra Appers fait naître dans cette histoire un sentiment très particulier qui est un énorme paradoxe à lui tout seul, mais qui n’est, après réflexion, absolument pas acceptable et supportable. Je vous laisserai le soin de vous faire votre propre petite idée sur la question.



L’auteur nous laisse aussi quelques notes de musique, plutôt rock dans l’ensemble, que nous apprécions d’écouter, d’imaginer, tout au long de ce récit déstabilisant. Ces quelques notions musicales démontrent clairement l’importance que donne l’auteur pour cet art qui passe tellement bien lorsque nous avançons dans une histoire comme celle-ci.



Un dernier point. L’endroit où se joue les actes de ce huis-clos est tout un paradoxe en lui-même; sensation d’étouffement, de suffocation, on se croirait plutôt dans une contré retiré d’une Amérique profonde, très profonde, sous la chaleur et l’oppression, alors que nous sommes en fait en montagne, lieu qui devrait plutôt dégager de l’air pur et procurer une sensation de liberté! Nous sommes en montagne, on l’oublierait presque, sauf peut-être lorsque la neige fait son apparition pour recouvrir, le temps d’un instant, ce paysage où déambulent une mère et un fils unis par un lien très préoccupant.



Bonne lecture.

Détails sur « Un mort de trop », d’Alexandra Appers — très abouti!

Isbn : 9791091447201

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