Toutes nos vies

Critique de le 24 janvier 2016

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Littérature Roman

GUIBOURGE_Toutes_nos_vies

J’ai d’abord été séduit par le style de Stéphane Guibourgé, que je découvre avec ce récit. On sent le travail sur la phrase, la petite musique qui s’en dégage, le souci du mot juste, mais aussi ce qui peut s’apparenter ici à une feuille de route : « Le style, je n’ai trouvé que cela pour m’opposer au vide, pour repousser la nuit. C’est mon seul souffle, apaisé, violent, apaisé, C’est le seul rempart contre la colère et le chaos. Ma colonne vertébrale. L’esthétique qui vaudrait pour morale. »
Le livre est découpé en courts chapitres. Certains ne font que quelques lignes et collent parfaitement à la définition du haïku (petit poème extrêmement bref visant à dire et célébrer l’évanescence des choses), d’autres s’accompagnent de poèmes et viennent souligner cette volonté d’enrichir l’histoire qui nous est contée. Ou plutôt les histoires. Car l’homme qui se retourne sur son passé constate bien vite qu’il a eu plusieurs vies. L’enfant, le jeune homme, l’homme marié, le père de famille, le divorcé, le quinquagénaire qui sent que la mémoire commence à lui jouer des tours apparaitront tour à tour : « Ma jeunesse, les heures les meilleures – séracs au versant nord, qui se détachent. Mon visage dans une vitrine, quel est cet inconnu ? Cette sensation d’inachevé, même pas d’échec, mais l’abandon d’un chantier d’hiver, le temps passe, une saison, puis une autre, l’année entière, une décennie, ne restent que moellons épais, les congères, les fondations mal assurées, voilà une gouttière, un volet, du ciment mêlé à la boue. Des lettres qu’on ne signe pas, des factures qu’on ne règle pas, des dettes qu’on n’honore pas. Je ne sais pas oublier. La faiblesse, les regrets, les rencontres sans issue. La fuite amère, son haleine. »
A l’heure du premier bilan ne subsistent que les temps forts, que les épisodes marquants et les émotions qui ont mis tous les sens en éveil. Les brumes à la surface de l’Yonne en hiver, le premier cartable en cuir ou le triporteur d’acier rouge, les sandwiches à la confiture de fraises que sa mère lui apportait à la sortie de l’école, la poule au riz de la grand-mère, l’odeur de terre et de tabac froid du grand-père ou encore le bruit de l’Alfa de son père.
Une vie plutôt heureuse, un parcours classique. Un métier, une femme, des enfants, des souvenirs de vacances. Jusqu’à ce jour où tout se dérègle. Sa femme qui le trompe, qui « ne recherche pas le bonheur, mais la liberté », le quitte. Un drame, une déchirure dont il ne se remettra pas. « Les photographies éparpillées sur le bureau, les parfums fantômes et les souvenirs sont les autres mots du manque. Tu me manques. Tout ce que nous n’avons pas vécu ensemble davantage encore que ce que nous avons eu le temps de partager. » Une souffrance doublée par cette vie loin de ses enfants qui ne grandissent pas à ses côtés et à qui il demande pardon.
Il essaie bien de conjurer sa solitude en parcourant le monde. Mais même à l’autre bout de la planète, il est confronté à son mal-être. Les peintures rupestres de La Cueva del Raton en Basse Californie sont, par exemple, l’occasion de constater qu’il est trop tard désormais pour sauver les dessins des Cochimi qui sont à l’image de son existence : « De loin, elles paraissent entières, tenues, cohérentes, mais dès que l’on s’approche… La densité des couleurs s’évapore, la sûreté du trait se dérobe, la forme éclate. Ce ne sont que des pigments étalés, grains de beauté gonflés. »
Jean-Marc et Gilles, l’ami et le mentor, pourraient aussi lui apporter un peu de réconfort, s’ils n’étaient pas eux aussi victimes des coups du sort qui semblent devoir frapper tout un chacun. Avec Jean-Marc, il a beaucoup parlé « Avec ce qu’il faut de pudeur, de distance, de secrets, de mensonges aussi, pour ne rien regretter après les derniers mots, quand ils rejoignent le silence, retombent dans la nuit, pareil à la cendre de tes éternelles cigarettes. », avec Gilles qui l’a beaucoup inspiré, il a essayé de prendre une voie royale. Mais sinon la tristesse, du moins la nostalgie, auront raison de ce grand dessein.
Philémon, son fils le cadet, résumera sans doute le mieux ce patchwork existentiel, dont on aimerait bien retenir les jolies formules et les belles phrases et qui constitue la première bonne surprise de 2016 : « Tu sais, Papa, tu es comme ce petit garçon dans le film, Peter… Tu cherches toujours à recoudre ton ombre à tes pieds…»
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