« Restez dans l’ombre », d’André Fortin

Critique de le 20 mai 2014

Je n‘ai pas aimé...Plutôt déçu...Intéressant...Très bon livre !A lire absolument ! (1 votes, moyenne: 4,00 / 5)
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Roman

Restez dans l'ombreAh j’adore ce genre d’introduction! L’auteur laisse directement la parole à un de ses personnages, un juge d’instruction, tout comme lui. Notre juge est attablé en compagnie de deux charmantes jeunes femmes, deux stagiaires qui viennent de terminer leur formation pratique auprès de ce magistrat. Un instant lors duquel ces deux jeunes personnes, passionnées et peut-être encore un peu idéalistes, vont profiter de demander à ce juge de leur raconter une enquête qui l’a profondément marqué dans le cadre de son travail.

Ce récit, qui nous est raconté par le magistrat, restera le fil rouge du roman. Parallèlement, nous suivrons l’histoire de Charlotte, ado placée dans un pensionnat de jeunes filles à Genève, en Suisse. Nous allons également partir dans le passé et suivre l’histoire de Théodore, flic à Marseille dans les années 40, lors de la seconde guerre mondiale. Bien entendu, nous imaginons bien que tout ceci sera lié; André Fortin va évidemment nous expliquer comment.

La fameuse enquête. Quartier chic de Marseille, un petit enfant découvre dans un parc près de chez lui le cadavre d’un homme. Une personne âgée dont les treize coups de couteau reçus lui ont ôté la vie; en tout cas quelques-uns d’entre eux. L’enquête préliminaire démontrera que le vieil homme était riche, très riche. Le secteur immobilier semble être la source de revenus, mais uniquement à la surface. A la base, difficile de dire d’où provient tout cet argent. Même son propre fils qui a repris les affaires semble ne pas être au courant de l’origine de la fortune familiale. Comment s’est enrichi ce vieil homme à l’époque? Voici une question qui ne sera pas de trop pour avancer dans cette enquête dirigée par notre juge d’instruction, secondé par un flic de la criminelle, Juston, qui bosse serré avec le juge.

2001. Genève. Charlotte, une ado au caractère bien trempé, est intégrée dans une pension pour jeunes filles. La directrice a accepté à contrecœur de la prendre en charge car elle semble avoir une sorte de dette envers le père de la jeune fille. Charlotte, quelque peu perturbée, paraîtrait conserver un lourd secret qui la ronge.

Nous sommes en Suisse, c’était du coup pour moi très agréable de me balader en compagnie des personnages dans une région que je connais bien. D’autant plus que l’auteur s’en sort plutôt bien pour nous décrire ces endroits magnifiques!

1940. Marseille. Le coût de la vie est à son apogée, beaucoup de gens triment pour vivre, même survivre. Marseille vit une période noire, l’occupation se fait déjà sentir. Ce n’est pourtant pas le cas de Théodore Da Fonseca, jeune flic motivé qui vit sous l’influence totale d’un père docker, un homme rustre, opportuniste et salement raciste. Pour la nourriture, ce n’est de loin pas un souci, le père a ses contacts un peu partout dans la cité phocéenne, histoire d’obtenir les denrées au plus bas prix, si ce n’est pas carrément gratuitement. Dans cette famille, on ne parle pas trop du passé, mais un peu du présent et surtout du futur. Dans cette famille, on se prépare…

Le père de Théodore, calculateur hors-pair en ce qui concerne les coups tordus et lâches, semble avoir misé sur son fils, conditionné et manipulé, pour établir la suite des événements.

Usant de son influence, le père de Théodore va envoyer son fils vers des cadres de la police et des personnages plutôt influents – pas trop regardant! – qui vont lui expliquer comment se passe les choses et ce qu’ils attendent de lui. Il va rapidement endosser la fonction de « percepteur » auprès d’artisans adeptes du marché noir – époque et situations obliges! -, en échange d’une certaines impunités. Il va largement y prendre goût et ainsi côtoyer des hommes de l’ombre, puissants et influents. Va-t-il aller un peu trop loin? Certainement.

Il s’en rendra compte le jour où il se sentira obligé de sauver une jeune fille juive d’une rafle dont il faisait partie.

Encore faut-il que cela soit pour une bonne cause. Mais cet homme qui est assez difficile à cerner va s’emparer de cette jeune fille, voir se l’accaparer. L’interaction entre ces deux personnages sera troublante, trouble, hésitante et très opaque. Nous sommes face à un personnage, Théodore, qui restera assez étrange et incompréhensible pour nous.

L’ambiance de cette ville de Marseille occupée est lourde et pesante. Nous sommes confrontés à une police totalement divisée; entre les profiteurs, les ordures qui se rangent du côté des collabos et qui « bouffent » du juif, et ceux qui tentent à tout prix de rester justes et intègres. Problème, la loi, on ne sait plus vraiment ce qu’elle vaut en cette période d’occupation allemande.

L’auteur est très habile dans son écriture pour nous faire découvrir les deux camps en nous plaçant face à ces personnages perdus, terrorisés, prêts à tout, ou encore diaboliques, sans scrupules et avides de pouvoir et de biens.

André Fortin est évidemment à l’aise pour nous développer une enquête criminelle et ainsi faire évoluer ce magistrat. Nous remarquons que pas mal de détails sont certainement issus de son vécu professionnel. Le juge du roman est-il à son image? Je ne le sais pas, mais je pourrais imaginer que oui sur bien des aspects.

L’enquête qui nous est relatée est basée principalement sur des contacts, respectivement des auditions. Le juge fait parler pour avancer, en plaçant quelques pièges verbaux subtiles, allant parfois un peu un bluff, au feeling, mais toujours en sachant où il veut aller et jusqu’où il veut emmener son interlocuteur. Ce juge est patient, bienveillant, juste et profondément humain.

Le dénouement de cette affaire sera quelque peu troublant pour notre magistrat. Qu’est-ce qui est important finalement au terme d’une enquête criminelle?

Le but d’un juge? Découvrir la vérité, pour les victimes et ses proches, et condamner les responsables. Ce récit nous donne un bel exemple d’une justice qui a ses limites, d’une justice qui doit savoir faire la part des choses, d’une justice qui, si elle serait appliquée à la lettre, ne rendrait pas forcément une BELLE justice.

Et oui, la justice des hommes a ses limites et la vérité n’est pas toujours une fin en soi. Ce récit en sera la preuve.

Bonne lecture.

« Restez dans l’ombre », d’André Fortin

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