Quelque chose de Bartleby Philippe Delerm
6 septembre 2010 par bruno chauvierre
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Depuis 1998 nous n’avions pas de nouvelles d’Arnold Spitzweg, cet employé des postes dont la vie , par temps de PLUIE s’écoulait paisiblement entre la poste de la rue des Saints Pères et son appartement de la rue Marcadet .
La vie solitaire du héros nous était déjà contée dans la langueur d’un livre de Delerm au rythme ralenti » Il avait plu tout le dimanche »
Cette fois on a un livre d’été. La chaleur va-t-elle l’exciter un peu ? Non. Au contraire la moiteur estivale entrave sa volonté et lui laisse tout juste assez d’énergie pour » tirer les persiennes ». Avant, qu’il ne soit quand même trop fatigué , Il s’accoude à son balcon, et tente d’apprécier la sérénité muette d’ asiatiques pratiquant le tai-chi dans le square Carpeaux. Il aime leurs gestes lents. Quand il est fatigué de les observer, il essaye de ne rien faire. Il ne s’ennuie jamais. La vie n’est que farniente et pour mieux se reposer il ne se couche jamais tard. Chose étonnante, personne n’a jamais secoué. Arnold, du moins ne s’en souvient-il pas.
« Je ne sais pas ce que c’est que l’ennui. Je peux rester des heures dans l’endroit le plus neutre, une salle d’attente, un hall de gare. Même sans livre à lire, sans journal à feuilleter. Quand, chez le médecin quelqu’un soupire et dit: » C’est long », j’approuve par politesse; je n’en pense pas un mot » (p.41- Mercure de France)
Décidément, Arnold n’a pas changé, déjà en 1998, dans » Il avait plu tout dimanche », il célébrait le plaisir de l’immobilité, la douceur d’attendre dans une file en dormant debout avec l’espoir d’avancer de quelques mètres » c’est délicieux de sentir une ombre d’espérance s’ébranler » ( p.24- Mercure de France)
C’est avec ce langage de vérité que le héros de Delerm curieusement transformé en bloggeur, tient en haleine des dizaines de milliers d’internautes, dans un blog à la mode www.antiaction.com
A croire que Delerm, adversaire jusqu’alors du portable et du traitement de texte s’est lui-même converti ! Mais est-il vraiment parvenu à réduire sa fracture numérique ?
Même si vous n’y connaissez rien, Il vous suffit donc d’ouvrir un blog de ce genre pour connaître le succès. La seule règle à suivre sera alors de faire l’éloge de la lenteur et de la paresse.
Alors vous pourriez écrire un post comme ceci:
» Je supporte très bien de m’intéresser à un bout de papier peint qui se décolle, une lézarde infime à l’angle du plafond, à la structure métallique des chaises, au désordre des magazines sur la table basse. Je n’en tire pas gloire. Ce blog est pour moi la première occasion de confier cette façon d’être. » ( p.41)
Avec son blog, Arnold Spitzweg sublime le quotidien, par exemple en relatant ses promenades au Luxembourg au cours desquelles il s’extasie devant la petite étiquette de bois rectangulaire où, chaque nom de poire est inscrit. Il rêve devant la duchesse de Bérerd, au point de l’imaginer en chair et en os avec des promesses d’aventure,
» Promesses de fléchissement sous l’intimidation perverse d’un patronyme aristocratique »(p58)
Comme dans une valse lente, il y a de quoi s’assoupir dans cet ouvrage dont la passivité contemplative évoque les écrivains de l’absurde duXXéme siècle. La référence à Hermann Melville est constante. Son personnage, Bartleby, depuis plus de vent cinquante ans leader dans l’art de ne rien faire, inspire manifestement Philippe Delerm. Pour Bartleby comme pour Arnold, imaginer l’avenir est trop fatigant. Leur leçon est claire : PAS D’ACTION… Il faut cueillir de suite le meilleur des jours.
Les mauvais jours d’autrefois c’est également délicieux. Arnold regrette les moments d’angoisse où il craignait d’échouer au bac. Retrouver le passé, même mauvais, ça évite d’avoir du temps pour échaffauder de fatigants projets. Alors il vit dans une sorte d’amertume et rêve avec plaisir qu’il échoue au bac, fait la sortie des lycées afin d’observer des lycééns anxieux de l’échec à l’examen.
Jeune homme incapable de construire le moindre projet d’avenir, il ne se déclare pas à celle qu’il aime; Ce serait trop fatigant ! Quand le succès du blog, 30 ans après lui ramène la belle Hélène Necker, dont l’amour était déjà célébré dans le Delerm de 1998, il ne l’emmène pas au restaurant, ce serait au dessus de ses moyens. Il improvise un dîner en bord de Seine sur un torchon à carreaux avec des figues et du Chateauneuf du Pape… comme les bourgeois bohèmes.
Philippe Delerm a beau faire un parrallèle entre la solitude de sa vedette de la toile et la solitude Léautaldienne, on ne retrouve guère de Léautaud chez Arnold. J’avais pour l’analyse de Delerm sur Léautaud, largement préféré son magnifique »Maintenant foutez-moi la paix » . Les ruptures de solitude de Léautaud y étaient fulgurantes, surtout avec les femmes, à l’inverse Arnold n’a rien d’un chaud-de-la-pince.
La référence aux bobos est étonnante. On ne l’imagine, ni chez Huysmans ni chez Melville. Certes, Arnold travaille à cette poste qui fait l’angle de la rue de l’Université et de la rue des Saints Pères, mais il semble plus proche d’un Philippe Delerm découvrant les quartiers littéraires après une vie d’instituteur de campagne, qu’à un émule de Bartleby.
J’aime les livres de Philippe Delerm. Ce sont des consommés de mélancolie à déguster sous la PLUIE et dans lesquels l’homme anonyme fait toujours l’évènement.
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