L’Abandon des prétentions

Critique de le 2 mars 2017

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Roman

Un portrait de femme, une réflexion sur le rôle de la littérature, un plaidoyer pour davantage de fraternité et d’ouverture vers les autres: les différents niveaux de lecture du premier roman de Blandine Rinkel en font sa force et sa richesse.

Au soir de sa vie, Jeanine n’a rien de l’aventurière, n’est pas victime ou coupable d’un quelconque crime et n’a pas davantage vécu un épisode hors du commun. Une femme ordinaire à la vie banale qui a choisi cette vie rangée, avec «un penchant pour la liberté qu’offre l’abandon des prétentions.»

Un mari dont elle va finir par divorcer, une famille, un poste d’enseignante qui voit défiler des volées d’élèves jusqu’à la retraite, un pavillon à Rezé dans la banlieue de Nantes : fini l’adrénaline de l’ambition ! On pourrait résumer ainsi son existence, en y ajoutant une pratique que la narratrice – sa fille – appelle le «rosissement d’argent» et qui consiste «à faire disparaître ses fonds propres pour financer les causes les plus bizarres». Mais elle ne donne pas seulement son argent, mais aussi son temps et son logement, de préférence à des marginaux de tout poil.

C’est ainsi que sa route va croiser des réfugiés, des repris de justice, des immigrés ou plus simplement des compatriotes qui suscitent son intérêt. Attardons-nous sur deux d’entre eux, à commencer par Moussa qui a quitté la Syrie via la Tunisie pour débarquer en France. Accueilli et aidé par Jeanine, il va brusquement disparaître. Alors qu’il semble évident qu’il s’est radicalisé et a rejoint l’armée islamique, Jeanine pense que «c’est une allégeance dans laquelle il a dû se laisser entraîner» car «c’était un gentil garçon.» Ce que l’on peut appeler de la naïveté est bien davantage une philosophie de vie, une «sorte de pouvoir magique vous permettant, en dépit d’un réel ou d’un virtuel décevant, de régénérer votre innocence à l’infini.»

Toutefois, et sans manichéisme, on va découvrir que cet optimisme n’est qu’ne façade. Les nuits de Jeanine, ponctuées de crises de somnambulisme, révèlent l’empreinte profonde laissée par ces expériences. «C’est comme si toutes les angoisses qui ne la visitaient pas le jour, face aux repris de justice, aux femmes battues et autres soldats de Daech, se déchargeaient en elle pendant la nuit.»

Autre rencontre, autre exemple. Barnabé s’amuse à récolter des photos d’identité déchirées ou encore des lettres ou petits mots tombés des poches. Ce collectionneur, «sorte d’Amélie Poulain viril de la Bretagne», répond à sa manière à la question que pose la romancière sur son rôle et sur celui du roman qu’elle écrit. Elle a la «conviction que chaque vie, même et surtout la plus anodine en apparence, vaut d’être écrite et pensée; chacun de ceux qui ont honnêtement traversé ce monde est digne qu’on lui construise, à tout le moins rétrospectivement, une destinée, et non seulement car celle-ci confère du poids aux gestes, mais aussi parce qu’elle renseigne sur la manière dont chacun, mis en confiance, peut être aimé. Il nous faudrait écrire un livre sur chacun de nos proches, pour apprendre, au gré des pages, combien, comment, nous les aimons. »

Avec beaucoup de délicatesse et au-delà des destins qui un jour croisent la route de Jeanine, ceux de Brenda l’Américaine, de Vincent le Péruvien, de Bernard, d’Adarsh, de Kareski, d’Hortense et de tous les autres, Blandine Rinkel nous montre ce que pourrait – ce que devrait – être une mise en pratique au quotidien de la devise qui figure sur tous les frontons de nos mairies. Voilà comment un portrait de femme ordinaire devient un programme politique. Sans doute aussi déstabilisant que salutaire ! 

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