« La disparition soudaine des ouvrières », de Serge Quadruppani

Critique de le 18 juin 2012

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Roman

Blog: passion-romans

Troisième polar que je lis ce mois-ci impliquant des abeilles; le hasard a ses limites vous croyez? Faudrait-il que je me reconvertisse en apiculteur? Je vais méditer à tout cela… Quoi qu’il en soit, il faut bien admettre qu’il s’agit d’un sujet bien actuel et qui demande peut-être, justement, une certaine réflextion.

Serge Quadruppani est un auteur de polars et de romans reconnus – une quarantaine de livres – et est également traducteur pour l’italien, notamment pour les romans de Camilleri. Il dirige aussi la « Bibliothèque italienne », des Éditions Métailié. Pour ma part, une excellente découverte.

L’auteur nous emmène dans une vallée d’une région qui a vu naître Umberto Eco, le Piémont. Les senteurs aromatiques de la région ou encore les effluves de plats typiques du pays nous accompagnent tout au long de la lecture et je dois admettre que cela donne envie de passer de l’autre côté du rideau et de se balader le nez en l’air tel unbloodhound suivant une piste! Serge Quadruppani aborde l’Italie dans toute sa splendeur et toute sa saveur et, rien que pour cela, je vous conseille ce  voyage dans ce pays qui demeure l’une des grandes tables de la planète. Un roman qui se digère  lentement à l’ombre d’un olivier un verre de Grappa à la main.
Simona Tavianello et son mari Marco l’ont d’ailleurs bien compris et c’est certainement pour cette raison qu’ils ont choisi cette magnifique région pour leurs vacances. Simona, commissaire de police à la direction nationale antimafia, est une quinquagénaire au charme envoûtant et aux rondeurs exquises et succulentes. Des formes délicieuses qui appellent à la dégustation tel un bon repas complet piémontais, aux nombreux antipastis, accompagné d’un excellent Barolo. Ce couple en vadrouille a décidé d’effectuer une petite virée dans les hauts de la vallée pour se rendre chez l’apiculteur du coin, Giovanni Minoncelli. Son grincheux de mari Marco, qui compte profiter au maximum de ses vacances avec sa somptueuse et voluptueuse épouse, est quant à lui commissaire principal de police désormais à la retraite.

Après une énième dispute réglementaire qui fait bien évidemment  partie du charme de la vie de couple, – n’est-ce pas – les deux vieux tourtereaux arrivent enfin à destination sur une note conjugale contrariante et agaçante, surtout pour monsieur acariâtre; un comportement, finalement, qui atteste d’un amour durable non? Mais malheureusement, pour continuer sur ces faussse notes amères et peu réjouissantes, les deux « disputailleurs » ne découvrent chez l’apiculteur que le corps d’un individu gisant à terre, abattu d’une balle dans la nuque.
La police du coin, sous les ordres de l’adjudant Calabonda, flic aux méthodes quelque peu radicales pour cette petite vallée, est dépêchée sur les lieux et constate que la dépouille mortelle n’appartient pas à l’apiculteur Giovanni Minoncelli. Autre fait marquant, sur un papier se trouvant près du cadavre est griffonné ces quelques mots: « Révolution des Abeilles ».

Pas très loin, le viseur d’un fusil à lunette se déplace et suit minutieusement la tête des intervenants…

A quelques dizaines de kilomètres de là, Giovanni Minoncelli, cet apiculteur engagé et déterminé, entreprend avec son groupe militant écolo un effort ponctuel médiatique qui consiste à investir la villa d’un responsable de la multinationale de l’agro-alimentaire SACROPIANO, soit chez l’ingénieur Maurizio Bertolazzi. C’est en prenant contact avec les médias et la police qu’il apprendra la présence de ce cadavre retrouvé à son domicile. Début des emmerdes lorsqu’on lui précise qu’il s’agit du corps de l’ingénieur Maurizio Bertolazzi.

L’enquête menée par l’adjudant Calabonda va impliquer dès le départ la commissaire Simona Tavianello, son arme de service étant celle qui a servi à abattre l’ingénieur retrouvé chez l’apiculteur. Rapidement mise hors de cause, cette femme au tempérament vif et bouillonnant, va s’immiscer dans cette enquête au détriment de son râleur de mari qui n’a qu’une envie, continuer de profiter de ses vacances avec elle. Cette dernière, curieuse, maligne et motivée par les informations qu’elle récolte petit à petit, pressent qu’il se passe quelque chose de gros dans la vallée, ou même bien au-delà. Dérange-t-elle? La surveillance qui semble avoir été placée sur sa personne paraît le démontrer. Que se trame-t-il dans cette région habituellement paisible?

Serge Quadruppani nous plonge dans un combat assez classique; militants écolo contre multinationale saccageuse, mais d’une manière originale, captivante et surtout enrichissante. Ses personnages sont un grand atout dans ce polar, des protagonistes extrêmement bien campés par leurs caractères; une vivacité, un dynamisme qui prend le lecteur dès le départ. Si vous aimez l’atmosphère et les personnages des enquêtes du commissaire Montalbano, d’Andreas Camilleri, vous allez alors apprécier le climat de ce roman de Serge Quadruppani qui n’a – malgré la comparaison – rien à envier à l’auteur sicilien!

Les personnages secondaires sont travaillés avec minutie, avec détails; l’auteur n’a absolument rien négligé concernant cet aspect qui reste pour moi primordial. L’Italie se vit aussi par ses personnages au tempérament bien spécifiques et l’auteur nous donne l’opportunité de les côtoyer dans leur plus grande magnificence! Une typicité qui nous monte rapidement au nez par ses effluves charmeurs chargés de jalousie, de contrariété, de saute d’humeur mais aussi d’humour, de passion et d’appétit! Des dialogues comme on en voudrait plus souvent; francs, authentiques avec quelques pointes d’humour bien placées.

L’auteur ne se contente pas de nous faire évoluer parmi ses personnages hauts en couleur, il se permet en plus de nous bluffer et de nous tromper avec une certaine adresse – et délectation? Les personnages changent constamment au fil de l’intrigue, les rôles se modifient, difficile pour le lecteur de placer sa confiance sur les uns ou sur les autres sans tout remettre en question. Oui, finalement je pense que l’auteur jubile en nous brimant de la sorte; un homme qui semble autant savourer les bonnes choses doit également et certainement apprécier le fait de nous léguer cette frustration que nous dégustons amèrement entre deux verres de Nebbiolo! Frustrant mais stimulant, bien évidemment.

L’intrigue est également efficace. Des crimes difficiles à élucider qui présentent des mobiles autant dans le secteur de l’agro-alimentaire que dans le milieu des militants écologiques radicaux. On se positionne d’un côté comme de l’autre sans savoir finalement où poser son … fessier. L’enquête se dirige vers des directions qui semblent provoquée et manipulée; mettre en cause l’éco terrorisme arrangerait bien du monde, beaucoup de monde même… Que viennent faire d’ailleurs les services secrets au fond de cette vallée piémontaise? L’auteur nous dévoilera au fil de cette enquête les implications qui en résultent, peut-être même ira-t-il jusqu’à nous révéler un certain intérêt de la part de l’Etat?

Des sujets très instructifs dans ce polar; l’auteur semble très engagé et concerné par les rouages et les énigmes environnementaux et technologiques. En commençant par la nanotechnologie, le monde fascinant des abeilles qui en prend un sacré coup dans l’aile ou encore en passant par quelques réflexions sur la consommation de l’Homme, sur lamarchandisation d’éléments naturelles élémentaires qui ne devraient peut-être jamais être remis en question. Serge Quadruppani démontre sans accroc qu’il maîtrise le domaine et nous transmet ses connaissances d’une manière agréable, passionnante et captivante. Lorsque l’utilisation des technologies de pointe devient dangereuse et aventureuse, finalement pas grand monde semble s’en soucier, surtout si l’enjeu financier en vaut la chandelle! L’auteur, par ce roman très actuel, prend tout de même position et dénonce des faits qui méritent, je le reconnais, de l’attention.

Jusqu’où pouvons-nous aller avant de dévier définitivement dans le non-sens, vers une catastrophe pourtant clairement annoncée? A quelle hauteur se trouve cette barrière qu’il ne faudrait surtout pas franchir à moins d’atteindre un palier qui ne nous permettra plus de revenir en arrière? Serge Quadruppani nous donne quelques réponses en présentant un dénouement qui fait réfléchir sur l’utilité et la manipulation possible de certains éléments qui nous entourent. Tout peut-être remplaçable? Même le propre fondement de la nature? Au fait, qu’est-ce qui se trâme derrière les murs de l’entreprise SACROPIANO? A méditer encore une fois… Bonne lecture.

« La disparition soudaine des ouvrières », de Serge Quadruppani

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