René Guénon, Une politique de l’esprit. David Bisson, Pierre-Guillaume de Roux, 2013.

Critique de le 10 novembre 2013

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  Bien que l’auteur ne l’indique pas, ce livre est sans doute la reprise d’une thèse soutenue en 2009 à l’EPHE sous la direction de Ph. Portier et intitulée : Une politique de la Tradition au XXème siècleFondements et usages de la pensée de René Guénon (1910-1980). Sous prétexte de montrer l’influence de cette oeuvre sur ses lecteurs connus, on devine assez rapidement qu’il s’agit de façon perfide d’insinuer, par une série de collages pernicieux, l’existence d’un lien entre Guénon, l’occultisme et l’extrême droite ! Comme nous l’avions montré autrefois (La Règle d’Abraham n° 16) cette pratique éculée vise moins à donner une connaissance exacte de Guénon qu’à produire chez le lecteur ignorant une sorte de répulsion dont on espère qu’elle l’empêchera d’accéder à une vraie compréhension de sa pensée. Alors qu’on attend d’un travail universitaire une rigueur et une précision sans faille, on découvre ici qu’il s’agit de manipuler les sources afin d’imposer une vision tronquée, idéologique d’une œuvre qu’il est inacceptable de défigurer ainsi avec autant de malignité.Car non seulement Guénon a très tôt combattu l’occultisme pour son manque de sérieux, mais sur le terrain politique, il n’y a strictement rien dans ses écrits qui permet de justifier un rapport quelconque avec la droite, extrême ou non, sachant que cette notion n’apparaît que pendant la Révolution et que la position de Guénon concernant la question du pouvoir s’appuie sur des principes et des formes très antérieurs à cette période. Le livre dans lequel ce sujet est abordé : Autorité spirituelle et pouvoir temporel, est du reste à peine analysé par D. Bisson (p. 70) !

  Les procédés malhonnêtes de ce dernier se perçoivent dès l’introduction (p.9), lorsqu’il cite Les Antimodernes d’A. Compagnon pour justifier l’idée que Guénon serait « un moderne malgré lui » comme le dit cet auteur de certains écrivains évoqués dans son livre où, notons le, Guénon n’est pas cité une seule fois ! Même méthode avec L’invention de la tradition, ouvrage dirigé par Eric Hobsbawm, qui sert ici à justifier (p.11) le fait que Guénon aurait inventé sa conception de la tradition alors qu’il ne fait jamais que s’appuyer sur les données spirituelles les plus fiables, sachant que de son coté, l’historien marxiste parle de tout autre chose : des commémorations publiques, telles le 14 juillet ou encore, des Jeux olympiques créés en 1896 ! Faut-il encore répéter que selon Guénon la Tradition primordiale correspond au Sanâtana Dharma comme il le dit lui-même (Études sur l’hindouisme, p.112) et qu’elle « est la source première et le fond commun de toutes les formes traditionnelles particulières ». Guénon n’invente rien, il ne fait que restituer une doctrine sacrée qui n’appartient à personne. C’est pourquoi la notion de système, que Bisson cherche constamment à plaquer sur ses écrits lui est au contraire tout à fait étrangère. On se demande d’ailleurs si ces auteurs mal intentionnés (comme Olender ou van Win) font exprès de ne pas comprendre et de déformer ses propos ou s’ils sont incapables de saisir un sens qui manifestement leur échappe souvent ! Par ailleurs, Guénon n’est pas responsable des compromissions politiques d’Evola, Eliade ou Douguine et vouloir associer son œuvre aux engagements fascistes de ces derniers, du simple fait qu’ils l’ont lu est une faute sinon un scandale.

Cette compilation répétitive d’informations déjà connues qui accumule les notices biographiques et dont on a du mal à saisir le plan anarchique donne même l’impression d’une réplique du Dossier H, de triste mémoire, publié en 1984 par J. de Roux, mère de l’éditeur du présent livre… D’un côté, il s’agit d’empêcher toute influence possible de Guénon sur le christianisme en trahissant sa perception réelle de cette tradition et de l’autre, il s’agit de remplir des pages sur l’itinéraire des uns et des autres : Corbin, Schmitt, Abellio pour finalement aboutir au constat qu’ils sont assez éloignés de son œuvre ! Mais en rappelant inutilement les âneries de Pauwels (p.436) ou les extravagances de Mutti, D. Bisson jette le trouble et c’est tout ce qui lui importe. Il y avait là de quoi séduire les animateurs de Radio courtoisie, qui l’invitèrent et dont il faut en un sens se réjouir de l’antipathie, normale, envers Guénon !

 

  Le dossier G. Durand que Bisson cherche visiblement à réhabiliter de manière très incomplète est abordé sans référence précise à notre livre Hermès trahi qu’il connaît pourtant. L’omission volontaire de certaines sources gênantes, telles le livre de J.-L. Gabin sur Danielou, sans parler des articles de La Règle d’Abraham qu’il n’ignore pas non plus, montre à quel point son but est idéologique et non scientifique. Cette dissimulation lui permet à l’occasion de chaparder une référence sans donner sa source, ainsi qu’il le fait au sujet de Zamiatine (p.114, 180) que nous avions cité au début d’un article sur Taguieff (LRA, N° 22)… Le « silence entendu » que Bisson reconnaît autour des écrits de Guénon (p.379) continue ainsi d’être entretenu de façon concertée ! L’évocation du cercle Eranos, dont G. Durand se demandait s’il était « divin » (p. 416), révèle une complicité à l’égard d’un milieu qui prétendait resacraliser le monde… avec Jung (p.415), mais là, Bisson acquiesce. Alors que Guénon est stupidement qualifié d’utopiste (p. 488), J. Borella est l’auteur (p. 478) d’un « ouvrage essentiel » (Esotérisme guénonien et mystère chrétien) dont nous avions aussi montré à l’époque les grandes faiblesses (La Règle d’Abraham, n° 6).

La méthode de J.-P. Laurant, que Bisson prolonge ici très scolairement, consiste en une apparente sociologie descriptive visant en réalité la dépréciation globale d’une œuvre dont on veut dissimuler la profondeur et la vraie portée intellectuelle. C’est ainsi que la teneur doctrinale des écrits de Guénon est systématiquement occultée au profit de rapprochements incongrus avec des auteurs douteux qui ne l’ont pas compris. Mais qu’importe, le mal est fait, la technique de l’amalgame fonctionne toujours, elle ne trompera que les naïfs et les sots. Notons enfin un point important. Comme souvent, la critique de la modernité est mise ici en avant pour privilégier chez Guénon ce qui pourrait le rapprocher de manière trompeuse des milieux conservateurs en utilisant bien sûr le mot épouvantail : réactionnaire. Or il s’agit en fait d’un aspect secondaire. L’essentiel pour Guénon étant surtout de rétablir la Connaissance spirituelle et les voies qui conduisent à la Vérité. Aussi, ceux qui ont cru pouvoir agir sur le monde sans passer par là se sont trompés, comme le montre en un sens, à son insu, cet ouvrage.

Patrick Geay.

 

Détails sur René Guénon, Une politique de l’esprit. David Bisson, Pierre-Guillaume de Roux, 2013.

Isbn : 2363710584

René Guénon, Une politique de l’esprit. David Bisson, Pierre-Guillaume de Roux, 2013.

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