L’Europe, Une sous civilisation?

Critique de le 16 juin 2009

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Histoire

1491.jpg1491, nouvelles révélations sur les Amériques avant Christophe Colomb.
Charles C. Mann, Albin Michel 2007 (C.C. Mann 2005)

Pour de nombreuses et mauvaises raisons qui vont de l’européocentrisme à la poudrière géostratégique, en passant par les conditions créées sur le sous continent par les cartels de la drogue et/ou les « républiques » bananières, l’anthropologie de l’Amérique précolombienne est une science naissante ou, plus exactement, qui cherche à renaître après avoir été  traitée par dessous la jambe.
Le livre, relation quasi-exhaustive et didactique de ses travaux récents, est riche de 500 pages qui se lisent sans lâcher l’ouvrage. Il vient tordre quelques poncifs largement établis dans nos manuels. Charles C. Mann se veut objectif autant qu’il est possible, donne les éléments des nombreuses théories qui s’affrontent, avec férocité quelquefois, mais… On ressort de cette lecture pantelant, avec une nouvelle perception du monde tant il l’a chamboulée, mise cul par-dessus tête…
De récentes études archéologiques sur ce que fut ce « nouveau monde » avant l’arrivée des Européens ont montré le haut degré de civilisation qu’avait atteint les Amérindiens avant le premier contact, tant ceux du sud que ceux du nord. Certes, on connaissait les vestiges monumentaux de différents sites à travers l’Amérique du sud, mais on sait maintenant que l’on s’est largement fourvoyé sur l’importance des sociétés qui les ont bâtis. Et notamment sur le fait que ces civilisations n’étaient pas « antiques » au même titre que Sumer ou l’Égypte des Pharaons, mais bien contemporaines de celles qui franchirent les mers à leur rencontre, pour leur plus grand malheur.
On sait aujourd’hui que 2 500 ans avant la « découverte » de Colomb, les sociétés amérindiennes en étaient déjà à la constitution de grands empires politiquement organisés comme le Tiwanaku au Pérou — sur les cendres duquel se constituera l’empire Inca — ou les Toltèques en Mésoamérique — base de l’Empire aztèque. Dans les grandes plaines du Beni, en Bolivie actuelle, les Sirionòs pratiquaient une culture intensive sur une plaine inondable et sillonnée de routes et de canaux d’irrigation monumentaux, qui nourrissait une population extrêmement nombreuse et développée que l’on estime à plusieurs millions. Les centaines de tertres de débris de tessons de céramique et autres déchets que produisit cette société étaient utilisés comme piliers reliés par des chaussées surélevées. Ces tertres s’étendent sur près de 70 000 km2, sur le site d’Ibibate, à cheval entre la Bolivie et le Brésil. La plupart de ces tertres sont chacun plus important que le seul Monte Testaccio, la fameuse colline constituée au sud-est de Rome par les ordures de la cité impériale. Or, au moment où dans ces contrées, ces sociétés prospéraient, Rome est à peine un gros bourg et la Grèce une juxtaposition de villages de bouseux qui s’étripaient pour une colline.
Avant que Sumer « n’invente » l’agriculture, l’Amérique connaît non pas une, mais deux révolutions néolithiques, mettant au point à partir de rien, du point de vue botanique, une céréale incroyable : le maïs… Les grandes plaines « sauvages » de l’ouest étasuniens ? Le résultat d’une exploitation raisonnée vieille de 20 000 ans ! La grande forêt primaire d’Amazonie ? On sait aujourd’hui que pour un tiers au moins de sa surface, principalement autour des grands axes fluviaux, elle est le résultat d’une sylviculture extrêmement élaborée dont on commence à peine à comprendre les mécanismes, loin de la vision béate de l’écologie bobo et d’un Éden des origines…
Lorsque les loqueteux espagnols débarquent d’une Europe épuisée par les famines et les guerres incessantes, au moins vingt-deux millions d’hommes et de femmes vivent sur le continent dans un confort inimaginable pour les envahisseurs : pas de travail forcé, un bol alimentaire de 2500 calories par jour en moyenne. Ils sont en bonne santé, prospères et regardent ces demis hommes maigres, puants, rongés par la petite vérole avec ébahissement et pitié.
Oh, ce n’est pas le Paradis que les rousseauistes ont voulu y voir — et que d’ailleurs cherchaient les conquistadors et leurs successeurs — mais une myriade de sociétés hautement évoluées, riche d’échanges potentiels formidables, porteuses d’une nouvelle Renaissance artistique, technique et intellectuelle entre deux continents qui ont tout à se raconter… Parce que les choix de culture de l’Amérique précolombiennes sont radicalement différents : nous avons choisi le dur (l’acier, la pierre…), ils ont choisi le souple (la corde, l’eau…) aussi bien pour vivre que pour penser le monde.
Mais les maladies infectieuses inconnues vont décimer neuf Américains sur dix ! Que l’on y songe : neuf sur dix ! Holocauste irrémédiable qui laissera aux ethnologues européens quelques groupes épars, hagards, coupés de leurs racines et qu’ils prendront pour les vestiges d’une humanité « de l’aube des temps », alors qu’ils ne sont que les naufragés d’un monde disparu, improvisant les outils de leur survie, comme les rebuts d’humanité que décrivent les romans de Science Fiction des années 80.
Au-delà des claques successives de faits similaires et tous édifiants que Charles C. Mann rapporte par centaines, j’ai fermé le livre en me demandant comment l’Histoire, celle que nos manuels ont enracinée dans nos mémoires, allait-elle évoluer dans les cent ans qui viennent ? Comment les nouveaux chercheurs africains, indiens, chinois, amérindiens, kanaks qui émergent des soldes du Grand Bazar Occidental vont la raconter, maintenant que l’hégémonie du Vieux Continent est moribonde, usée de porter comme un boulet sa suffisance et sa fatuité ?

L’Europe, Une sous civilisation?

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